‹ Histoire de la guerre des anabaptistesChapitre 5 sur 26 · RÉACTIONS ET MARTYRES. — LUTHER ET MÉLANCHTON · texte numérisé non relu

RÉACTIONS ET MARTYRES. — LUTHER ET MÉLANCHTON

Avec la castastrophe de Frankenhausen, finit la première phase de la Guerre des Anabaptistes. Mais le coup qui les frappa renversa en même temps Luther et les Luthériens. La réaction fut immense, furieuse, remontant par dessus les Anabaptistes vaincus et martyrisés, jusqu’à Luther et aux Luthériens. Tout cela, s’écria-t-on de toutes parts, nous le devons à la réforme de Luther. C’est à lui qu’il faut s’en prendre. C’est de ses entrailles que Munzer et toute la secte sont sortis. Sans l’intervention du jeune électeur de Saxe, héritier de Frédéric-le-Sage, la vie de Luther eût été en danger.

Luther sentant le coup, s’écrie dans une lettre :

« Ils sont sortis de nous, mais ils n’étaient pas » des nôtres, ce n’est pas la faute du froment, si » l’ivraie en sort. La vérité ne peut pas être la » cause de tant de malheurs. Aujourd’hui on nous » attribue tous ces malheureux évènements, et l’on » nous couvre de reproches et de honte. Ils disent » de moi : S’il avait laissé la papauté en repos, il n’y

» aurait pas eu tant d’hérétiques et jamais les pay- » sans ne se seraient soulevés. Mais à qui la faute? » La faute n’est pas à la vérité, elle n’est pas à la » lumière, mais aux erreurs et aux ténèbres. L’an- » techrisl n’est pas celui qui fuit les ténèbres, mais » celui qui y reste. S’ils se séparent de nous, ils » n’auront que soulèvements et que révoltes. Thomas » Munzer était parmi nous. C’est vrai. Mais il vou- » lait avoir plus d’esprit que nous. Dans son orgueil » il rêvait un nouvel Evangile. J’ai prévu et prédit » ces malheurs et je les déplore. Il y a des moments » oit je me demande à moi-même s’il n’aurait pas » mieux valu conserver la papauté avec tous ses abus, » que de voir ces horreurs et ces révolutions !!

On le voit. Pour peu qu’un pape politique eût tendu la main à Luther, après les premiers malheurs de la guerre civile, cette main eût été acceptée. Cela ressort de plusieurs documents. Outre la lettre que je viens de citer, Mélanchton écrit à Camérarius :

« Pour dire tout ce que je pense, je voudrais, » sinon qu’on consolidât le pouvoir, du moins que » l’on pût restaurer l'administration épiscopale. » Car je sais quelle Église nous aurons après la dis- » solution de la constitution de la vieille Église. »

Au Légat papal Campegius, il écrit :

« Notre doctrine n’est pas différente de celle de » l’Église romaine. Nous sommes prêts à nous sou- » mettre à elle. Nous respectons le pape et l’Église, » pourvu que le pape, pour rétablir l'union, ne nous » rejette pas comme hérétiques. La différence entre » nous n’existe que dans les cérémonies. Mais les » canons de l’Église même admettent la variété du » culte. »

Aux princes Évangéliques il écrit :

« Il est dangereux de renverser de vieilles insli- » tutions sans avoir de grandes et de puissantes » raisons. Admis même que le pape soit l’Ante- » christ, on doit vivre sous lui comme les Israélites » sous Pharaon, pourvu qu’il tolère la doctrine pure » de Dieu et l’usage des cérémonies réformées, » Luther y ajouta de sa main :

« Pourvu que les papistes tolèrent notre doctrine » sans la persécuter, nous nous engageons à n’atta- » quer ni leur juridiction, ni leur pouvoir. Oui, si le » pape voulait consentir à cela, m’est avis que nous » autres Luthériens, nous contribuerions à faire » respecter son honneur et son autorité mieux et » plus que l’Empereur, qui sans la parole de Dieu » n’obtiendrait rien par la force. »

Mais les princes évangéliques, surtout le landgrave Philippe de Hesse et le duc Jean de Saxe, firent honte à Luther et à Mélanchton, en leur disant qu’ils défendraient leurs doctrines malgré eux, et s’il le fallait, contre eux. Quant au peuple, il haïssait Luther plus que le pape et longtemps avant sa mort, sa parole n’avait plus la moindre influence sur les masses populaires.

Il faut lui rendre justice. Dans ces pliilippiques contre les Anabaptistes, il ne les accusa jamais d'immoralités. De plus, d’adversaire violent qu’il était avant leur première défaite, il devint leur défenseur quand ils étaient vaincus, livrés à la merci d’une réaction sans cœur et sans entrailles.

Dans une Épître publique il écrit :

« Il n’est pas juste, et j’en souffre qu’on assassine, » brûle et mette à mort tous ces pauvres gens. On

* doit permettre à chacun de croire ce que bon lui » semble. S’il a tort il doit s’attendre à bien assez » de châtiments dans l’enfer. Pourquoi donc les » martyriser sur cette terre, aussi longtemps qu’ils » n’errent que dans leur foi et qu’ils s’abstiennent » de prêcher la révolte? Bon Dieu! quel est donc » l’homme exempt d’erreur? Et qu’on est vite tombé » dans les lacs du diable ! Qu’on les combatte par » l’Ecriture et la parole de Dieu! Avec le feu on fera » peu de chose ! (1) »

Tel ne fut point Mélanchton. Lui, qui à leur début et pendant que Munzer disposait d’une armée, était pris de doutes sur leur mission et qui probablement se serait rangé de leur côté, s’ils avaient été vainqueurs, se déclara contre eux après leur défaite avec une fureur frisant la rage. Il engager le duc Jean à lancer contre eux l’édit que voici :

« Nous est avis que les partisans des Anabaptistes se faufilent dans nos contrées pour répandre parmi le pauvre peuple des opinions anti-chrétiennes, soit par des discours, paroles, discussions, soit par des brochures et livres contraires à la parole de Dieu et conduisant à la damnation et à la sédition. Afin de prévenir ce mal, notre désir est qu'il soit défendu à tout gentilhomme, bourgeois, paysan, à tous nos sujets, n’importe de quel état, excepté les pasteurs ordinaires, de prêcher, de baptiser, d’acheter, de vendre et de lire des livres défendus.

» Quiconque a connaissance d’un fait de ce genre est tenu de le dénoncer à la justice du lieu, afin que

(1) C’est, en d’autres termes, le mot de Voltaire : « Brûler n’est pas répondre ! »

les coupables soient saisis, emprisonnés et livrés à la justice.

» Ceux qui seront convaincus d’avoir négligé ce devoir seront également appréhendés au corps et punis dans leurs biens et dans leur vie, de même ceux qui leur prêteront leurs maisons ou leurs biens, ou qui adhéreront en secret à leurs principes.

» Il est défendu de former une assemblée quelconque à l’occasion d’un baptême, d’uue noce ou d’un dîner, sans avertissement, afin que l’autorité puisse surveiller tout ce qui se dit dans de telles réunions.

» Donné à Torgau, le vendredi Antoni (1) 1528.»

A l’occasion de ce mandat, le landgrave Philippe de Hesse écrivit à l’électeur Jean Frédéric :

« Nous avons lu votre mandat contre les Anabaptistes. C’est une secte subversive et antichrétienne, mais ils ne se ressemblent pas partout. Quelquesuns d’entr’eux sont pieux et modestes. Il faudrait agir avec discernement. Il est juste de punir avec le glaive ceux qui s’en servent pour faire de l’agitation ; mais ceux qui se fourvoient dans la foi méritent d’être traités avec indulgence et amour. Il faut les écouter, les persuader, leur prouver l’erreur, et s’ils y persistent pour répandre de mauvaises semences, il suffit de les expulser du pays. Il n’est guère évangélique de tuer des gens coupables seulement de quelques erreurs de foi, et qui n’ont jamais commis de mauvaises actions, comme cela a lieu dans plusieurs pays. Saint Augustin et saint

(1) Antoni, c’est-à-diie jour de la Saint-Antoine,

Chrysostome , ces grands docteurs chrétiens, se prononcent énergiquement contre de telles doctrines. »

Tel ne fut pas encore l’avis de Mélanchton et de plusieurs universités protestantes.

Il écrivit une longue lettre au Landgrave dans le but de lui prouver qu’il ne faut en aucune manière user de ménagements envers celte secte impie et anarchique. Celui-ci, ébranlé dans ses principes de modération, s’adressa à plusieurs universités.

L’université de Lunébourg répondit : « qu’il était du devoir du magistrat de poursuivre les hérétiques avec le glaive, attendu qu'il était impossible de les vaincre par la parole. » Aveu aussi naïf que brutal.

Les docteurs d’Ulm répondirent : « Qu’il était vrai qu’on ne pouvait pas tuer les hommes, à cause de leur religion, mais qu’il était parfaitement permis de les tuer à cause de leurs hérésies. »

Cette réponse pharisienne, aussi sanglante qu’inepte, ressemble quelque peu au propos d’un malfaiteur en bonne humeur qui prétendait mourir du chagrin de se voir pendre.

L’université de Tubingen répondit laconiquement : « Il faut les punir avec le glaive ! » C’était du moins clair et franc.

Enfin Mélanchton lui-même jugea à propos d’entrer en lice et de formuler son opinion à propos de quatre Anabaptistes détenus à Iéna, nommés Henri Kraut, JustMuller, Jean Prisler et Hilarius Petysch.

Dans ce mémorandum , l’ami de Luther résuma d’abord les principes des Anabaptistes :

« Nous avons scruté et examiné leurs principes religieux et politiques, dit-il, les voici :

Premièrement.

« Le péché n’est pas dans les enfants. Ils n’ont donc besoin d’aucun baptême. »

Deuxièmement.

« La faiblesse innée n’est pas péché. Le péché n’existe qu’autant qu’un homme raisonnable tolère et favorise ces faiblesses. »

Troisièmement.

« Tout enfant, n’importe qu’il soit turc, juif ou païen, entre dans le Ciel sans baptême ; car ce que Dieu a créé est bon. »

Quatrièmement.

« Tout chrétien qui règne avec le glaive ne saurait être ni prince ni régent, ni représenter une autorité quelconque. »

Cinquièmement.

« Les chrétiens ne reconnaissent de supérieurs que les serviteurs de la parole de Dieu. »

Sixièmement.

« Un chrétien ne doit point avoir de propriété, mais vivre en fraternité et en communauté, à l’instar de la société des apôtres. »

Septièmement.

« Il ne peut y avoir mariage entre une personne de foi (anabaptiste) et une autre qui n’a pas la même foi. Quand donc un anabaptiste épouse une femme qui ne l’est pas, le mariage est rompu de droit, et il peut la quitter. Rester avec elle ce ne serait pas un mariage, mais de la prostitution. »

« Nous leur avons opposé, c’est ainsi que Mélanchlon continue, nous leur avons opposé la Sainte- Ecriture; il nous ont répondu qu’il fallait l’entendre selon l’esprit et non selon la lettre. Nous avons employé tous les moyens de douceur pour les convaincre. Vains efforts ! Je me suis donc proposé de ne plus leur adresser la parole et de les réfuter par écrit. »

Suit la réfutation qui est longue et parfois obscure. Sur l’article qui défend la propriété, il dit : « Dieu a dit dans le Décalogue : Tu ne voleras pas ; donc Dieu défend et établit la propriété individuelle. » Il oublie que les Anabaptistes prêchaient la communauté justement pour rendre le vol impossible et inutile.

Il eût été facile à Mélanchton d’attaquer les Anabaptistes sur la communauté des biens et sur la justice sociale, mais il a mieux aimé les condamner en bloc. Il conclut : « qu’ü faut absolument les extirper par le glaive, le feu et Veau. »

Quelque temps après, les quatre prisonniers furent décapités, au nom de la loi luthérienne.

Arnold, un écrivain de ce temps, après avoir cité la réfutation de Mélanchton, ajoute :

« Il est hors de doute que, même dans son résumé, Mélanchton a sciemment calomnié les Anabaptistes. Il est vrai, les Anabaptistes n’admettaient pas qu’un das leurs fût supérieur aux autres; mais, à une petite minorité près, ils reconnurent parfaitement les autorités des non-Anabaptistes.

« Aucun d’eux n’a jamais prêté un serment quelconque, au risque même de perdre ses biens dans

des procès contre des non- /Anabaptistes. Ils renonçaient bien à la propriété individuelle, dès leur entrée dans une communauté, mais ils respectaient partout la propriété des non-Anabaptistes. »

Une fois les conseils de Mélanchton et des universités adoptés et passés en force de loi, les têtes tombèrent par centaines dans toutes les contrées de l’Allemagne. Persécutés par les catholiques, poursuivis par les protestants, haïs par les partisans de Zwingli, il ne resta plus aux Anabaptistes que le triomphe du martyre.

La ville d’Augsbourg ouvrit les rangs avec les têtes de Johann Koch et de Léonard Meister. A Vienne, on décapita Gaspard Tauber; à Rottenbourg, on brûla Michel Satller avec quelques disciples dont une douzaine d’enfants non baptisés ; à Munich, Georg Wagner fut livré au bûcher, Leonhard Kaiser eut le même sort à Scherding; à Waldsee, le bourreau en décapita six dans la même journée ; Balthazar Hubemayer, dont nous avons parlé, fut brûlé à Vienne, et sa femme décapitée. A Saltzung, on en tua dix-huit dans une matinée. Ludwig Hetzer fut décapité à Constance, Georg Blaurock fut brûlé à Clous, Félix Mantz fut noyé, Jacob Falk et Henri Regenau partagèrent le même sort. Quelques-uns de ces martyrs étaient des hommes marqués du sceau divin, notamment Wagner et Hetzer; un grand nombre d’entre eux appartenait à la classe des artisans. Tous ceux dont l’histoire a conservé les noms étaient des initiateurs, c’est-à-dire des voyageurs qui cherchaient à faire des prosélytes.

Mehovius, ennemi des Anabaptistes, nous a laissé un chapitre précieux sur la mort de Wagner, Le voici :

« En Bavière, à Salzbourg, notamment à Munich, on exécuta les peines ordonnées contre les Anabaptistes. Parmi ceux de Munich se trouva Georg Wagner, homme de bonne foi et d’une conduite irréprochable, homme de bien dontpersonne ne disait du mal. Le prince lui-mème l’invita à renier l’hérésie, mais comme loin d’obéir il protesta encore plus haut, il fut jeté en prison. On se donna toutes les peines du monde pour le sauver. Les prêtres firent tout pour le ramener dans le giron de l’Eglise, le duc lui-même, oubliant sa dignité, se rendit à la prison pour le convertir, d’abord par des paroles de foi, puis par des promesses, car Wagner était sans blême ni reproche. Le prince était douloureusement affecté de se voir forcé de livrer ce brave homme au bûcher; et cependant il y était forcé , car Wagner ne voulait pas se rétracter. Quelques heures avant sa mort, sa femme, tenant deux enfants sur les bras et se jetant à genoux, le priait, sous des sanglots, de se rétracter, afin d’avoir la vie sauve. Les enfants pleuraient aussi et joignaient leurs petites mains. Tout fut vain! En dernier lieu* le pasteur essaya de l’ébranler par des larmes et'des paroles. Chose bizarre, il n’écouta personne, n’entendit rien, et tournant les yeux vers le ciel, il dit : « Mon père, bien » des choses ici-bas me sont chères. J’aime ma » femme, j’aime mes enfants, mes amis, ma vie; » mais tu m’es encore plus cher que femme, enfants, » amis et vie. Rien ne me séparera de ton amour. » Je' suis à toi corps et âme. Je sais ce que je fais, » je suis prêt à mourir pour toi et pour la vérité. Toi » seul es la vie ! » En prononçant ces dernières paroles, il se jeta dans les flammes. »

Ludwig Hetzer, homme érudit et polyglotte, après

avoir été chassé de ville en ville, de Munich à Augsbourg, d’Augsbourg à Nurenberg, de Nurenberg à Berne, de Berne à Constance, fut décapité dans cette dernière ville en 1529. Voici le discours qu’il prononça sur l’échafaud :

« Si jamais j’ai offensé un de vous, je vous en demande pardon. Je suis homme, et comme tel j’ai péché. Souvent, aspirant à la victoire, j’ai essuyé une défaite. Bien des fois j’ai reproché à Dieu de ne m’avoir pas prêté plus de forces pour lutter contre moi-même. Toutefois je lui rends grâces de m’avoir accordé la vie jusqu’à ce moment suprême où il m’est permis de mourir pour la vérité, au profit de mes frères et concitoyens. Maintenant je comprends la vie, je sais pourquoi j’ai vécu. Gloire à Dieu et à la vérité I »

Hetzer avait traduit en allemand les Prophètes et l’Ecelésiaste.

Il fut remplacé un instant par son ami Jean Denk, recteur de l’université de Nurenberg, qui épousa les principes anabaptistes. Denk, également polyglotte, était connu entre tous par -sa modestie, sa vertu et son érudition. Il existe encore de lui plusieurs ouvrages philosophiques, entre autres : De la création de toutes choses, de l'origine de Dieu et des créatures (cet ouvrage fut réimprimé à Amsterdam en 1680). Denk se rendit à Bâle où il mourut de la peste.

Parmi les adhérents célèbres des anabaptistes pacifiques, il faut .citer le chroniqueur Sébastien Franke. Cet homme extraordinaire se tenait en dehors de tous les partis, quoique ses sympathies fussent acquises aux principes les plus avancé» du siècle. '

« Il est des hommes, dit-il dans son Livre scellé et fermé, qui m’en veulent parce que je n’interprète pas l’Ecriture dans leur sens, et que j’emploie mon esprit à la comprendre à ma manière. L’un m’appelle un original, l’autre un sectaire, le troisième me dénonce comme révolutionnaire ; celui-ci m’accuse de toutes sortes d’extravagances, contraires à mon esprit, celui-là me hait parce que je suis impartial, parce que, tout en attaquant les sectes exclusives, je reconnais partout, chez toutes les nations, dans toutes les sectes, turques, papistes, juives et luthériennes, des frères et des membres de Jésus-Christ. L’expérience et la connaissance des hommes m’ont appris à supporter tous les hommes qui me supportent, pour peu qu’ils ne veuillent pas faire de moi leur prisonnier et leur valet. Il faudrait être bien fou pour adorer comme une idole un bloc de chair comme moi, et admettre mes principes comme articles de foi sans les soumettre à l’examen. Notre gloire doit être en Dieu, et non dans les hommes. Saint Paul n’admet pas qu’on s’appelle Pauliste. Tous ceux qui cherchent Dieu sont mes frères, n’importe à quel peuple ils appartiennent. »

Dans sa préface à la Chronique des Hérétiques il dit: « Il n’est que la vérité que j’aime, mais je suis habitué à voir l’erreur et les fautes de l’homme. Je ne le hais pas pour cela, je le déplore; car je m’y reconnais moi-même. J’en conclus que j’ai encore bien des défauts. Plût à Dieu que tout le monde me supportât comme je supporte tout le monde. Notre cœur ne doit se détourner d’aucun homme qui aime Dieu et la piété, n’importe qu’il soit juif, grec, papiste ou luthérien, bien que la majorité des hom-

mes ne tiennent qu’à des cérémonies extérieures. C’est ainsi que le Christ en a agi avec les hommes. Il ne poursuit qué le péché, mais il aime le pécheur, et cherche à se faire aimer de lui pour le convertir. »

Bien que Sébastien Franke attaquât les Anabaptistes exclusifs, il fut chassé de ville en ville et mourut de misère sur la grande route (1).

A Worms, Jacobus Krautius, véritable antipode de Franke, homme d'un grand talent oratoire, exagérait les principes de l’égalité jusqu’à la violence. Dans ses discours il condamna tous les princes sans exception, déclarant leur pouvoir une infâme usurpation contraire à l^Evangile et excitant le peuple à ne tolérer aucune autorité supérieure. « Un peuple chrétien, s’écrie-t-il, peut-il tolérer le pouvoir supérieur d’un homme? Le Saint-Esprit ordonne de les exterminer tous. »

Krautius était mieux inspiré quand du haut de la chaire il prouvait la souveraineté du peuple dont le droit le plus sacré était de refuser les impôts et les servages qu’il ne s’était pas imposés lui-même. Malheureusement ces leçons étaient toujours suivies de provocations aussi violentes que sanglantes. En vain le comte palatin, porté à la modération, le

(1) Voici les titres de ses ouvrages les plus remarquables : Paradoxes, ou 280 sentences ou charades de la Sainte-Ecriture. — Commentaire rationnel du uaume 64. Les faux Prophètes. — Le Livre fermé et scellé de seal sceaux, que personne ne peut ouvrir, lire et comprendre, à moins qu’il ne soit marqué du signe de l’agneau. — L’Arche d’or, avec un noyau de maximes et de sen- .. tences. — Du royaume du Christ. — De l’Arbre de la science du bien et du mal. — Chronique des hérétiques (c’est son meilleur ouvrage). — Livre universel. Miroir et image de l’univers.

somma- t-il de suspendre ses discours, sous menace de prison. « Fais ce que tu pourras, lui répondit Krautius, je ne te crains pas, je ne crains que Dieu. Tuas des soldats, j’ai la parole. Tes soldats crèveront, ma parole vivra! Tu dis que je prêche la sédition, c’est toi qui es la sédition, car tu usurpes un pouvoir qui vient de l’enfer. Qui es-tu? un homme comme le dernier de mes auditeurs. Qui t’a dit que tu es notre maître? »

Krautius, sans nul doute, tenait à imiter l’exemple de son maître Thomas Munzer. Il avait du talent et du courage ; mais Munzer, quand il tenait ce langage, avait une armée à sa disposition, tandis que Krautius, bien qu’aimé et défendu par quelques amis, ne pouvait espérer de renverser ses ennemis par la force des armes et de la parole. Il fut appréhendé au corps, et décapité dans le bourg du comte palatin, auquel il disait encore dès sottises sur l’échafaud.

Enfin, toutes ces cruautés, toutes ces razzias humaines furent légalisées par un mandat impérial émané de Charles-Quint et provoqué par la Diète tenue à Spire en 1529.

En voici la teneur :

« Nous, Charles-Quint, par la grâce de Dieu, empereur romain, etc.,

» Faisons savoir à tous les électeurs, princes cléricaux et séculiers, prélats, comtes, barons, seigneurs, chevaliers, capitaines, vassaux, baillis, intendants, officiers, bourgmestres, juges, conseillers, bourgeois et communes, ainsi qu’à tous nos sujets, n’importe de quel état :

» Bien qu’il soit défendu, sous peine de mort, de

se rebaptiser soi-même ou de rebaptiser un autre chrétien baptisé selon l’ordre de l’Eglise ; bien que par un mandat de l’année passée, nous. Empereur romain, en notre qualité de bailli et de protecteur supérieur de notre foi chrétienne et sacrée, nous vous ayons averti de vous défendre par tous les moyens de droit contre l’erreur surgie de la secte des Anabaptistes et de leurs partisans séditieux et révolutionnaires, de les faire interdire du haut de la chaire chrétienne par de savants prédicateurs chrétiens, de les menacer surtout du grand châtiment qui les attend dans le Ciel, d'appréhender, du reste, au corps tous ceux qui se rendent suspects et coupables d’anabaptisme, de les frapper incontinent de peine et de châtiment, afin de prévenir le mal qui pourrait en résulter, nous apprenons journellement que, malgré nos avertissements et nos mandats, la secte des Anabaptistes, interdite et condamnée, il y a déjà plusieurs siècles , augmente de jour en jour et gagne continuellement en puissance et en influence.

» Afin de prévenir ce grand mal et tout ce qui pourrait en résulter, nous renouvelons les mandats et les avertissements, et, en outre, en vertu de notre pouvoir impérial, nous ordonnons ce qui suit :

« TOUT ANABAPTISTE, TOUT ANABAPTISÉ, N'iMPORTE DE QUEL SEXE, N’iMPORTE DE QUEL AGE, DOIT ÊTRE PASSÉ DE VIE A MORT, SOIT PAR LE GLAIVE, SOIT PAR LE FEU, SOIT PAR AUTRE CHOSE, ET SANS AUCUNE JUS- TICE INQUISITORIALE PRÉALABLE.

» Tout prédicateur, fauteur, recéleur d’anabaptisme, qui persiste ou qui récidive, doit être frappé de la peine de mort et ne doit jamais être gracié.

» Toutefois ceux qui reconnaissent leur erreur, soit de leur propre chef, soit par les avertissements, l’instruction et la conversion, tous ceux enfin qui font pénitence et qui demandent grâce peuvent être graciés par l’autorité locale qui jugera selon l’âge, le lieu et les circonstances.

» Nous ordonnons, en outre, que chacun fasse baptiser ses enfants selon l'usage chrétien. Ceux qui s’y opposent, sous prétexte que le baptême n’a point d’importance, seront regardés comme des Anabaptistes et jugés comme tels. On ne doit, sous aucun prétexte, les gracier, ni leur assigner un autre lieu de séjour. Au contraire, chacun sera forcé de conserver son domicile sous l’autorité qui le connaît, afin que celle-ci ait les yeux sur lui, et qu’en cas de conversion il ne puisse plus devenir relaps.

» Tout sujet d’une autorité quelconque, qu’il soit parent ou non du réfugié, est forcé de dénoncer la présence d’un transfuge ou d’un émigrant, sous . peine de bannissement.

» Au nom de notre devoir et de notre serment qui nous tient à l'empire sacré et romain, nous ordonnons à vous tous, n’importe de quel état, de quelle dignité, sous peine d’encourir notre disgrâce, de remplir en tous points la présente loi contre les Anabaptistes, et de prouver en ce point, comme dans tous les autres, votre obéissance et votre zèle selon le besoin de la cause. — Donné à Spire, le 23 avril 1529. »

Il n’existe pas dans toute l’histoire, pas même dans le Martyrologe des chrétiens, un mandat si brutalement sanguinaire et révoltant.

Aussi l’eflet fut-il contraire au but proposé. Au

bout de quelques mois, grâce aux martyrs sans nombre, l’Allemagne comptait déjà plus de cinquante communes d’Anabaptistes, forte chacune de cinq à six cents membres, cachés et dispersés depuis l’Eifel jusqu’aux Karpathes. En face de cette nouvelle inquisition, un congrès de prédicateurs anabaptistes se réunit à Strasbourg, et deux années plus tard ils se croyaient assez forts pour attaquer et ébranler l’empire romain.

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