LES ARMÉES DU PÉROU ET DU CHILI AVANT LA GUERRE
Situation militaire du Pérou avant la guerre. — L*armée et la marine du Chili. — Infériorité numérique des forces de ce pays. — En quoi consistait sa véritable supériorité.
Avant de commencer l'histoire des opérations militaires, nous devons donner quelques indications sur les forces des deux États, le Pérou et le Chili, au moment de la déclaration de guerre, comme nous Tavons déjà fait au sujet de la Bolivie.- Nous nous efforcerons de présenter ces aperçus avec toute la brièveté et la plus grande clarté possible.
Au commencement de Tannée 1879, l'armée péruvienne se composait de 4,200 soldats commandés par 3,870 officiers de toutes classes, parmi lesquels on comptait 26 généraux *. Cette singulière organisation coûtait au trésor environ quatre millions de piastres (20 millions de francs) par an, en raison de la solde élevée qu'il fallait payer à un aussi grand nombre d'officiers. Après les victoires des Allemands pendant la guerre de 1870-1871 , le gouvernement du Pérou avait adopté pour ses troupes l'uniforme prussien, au lieu de l'uniforme français employé autrefois, ce qui avait occasionné des frais énormes ; mais il prit si peu de soin de sa véritable organisation que chaque corps, ou à peu près, avait des armes de système différent.
La marine du Pérou était relativement formidable, et,
i. Dans quelques notes statistiques publiées en Europe, on élève à 13,200 hommes le chiffre de Tarmée péruvienne, peu de temps avant la guerre ; mais dans ce chiffre étaient compris 5,400 gendarmes ou hommes armés de la police.
d'après les documents officiels de ce même gouvernement, elle était de plus « la mieux organisée et la mieux disciplinée de celles de tous les États du Pacifique * . » Cette marine se composait de quatre vaisseaux cuirassés (la frégate Jndependencia de 14 canons et les monitors Htiascar, Atahualpa et Manco CapaCj armés chacun de trois canons de gros calibre) ; des corvettes en bois : Union de 13 canons et Pilcomayo de six canons ; enfin de douze navires plus petits, dont un était également cuirassé. L'entretien de cette escadre coûtait au Pérou environ cinq millions de piastres (25 millions de francs) par an; c'est-à-dire presque trois fois plus que ne dépensait le Chili pour la sienne.
L'armée comme la marine du Pérou était pénétrée du sentiment de son immense supériorité en instruction militaire sur les forces de ses voisins, et spécialement sur celles du Chili. Les révolutions continuelles du Pérou lavaient tellement militarisé qu'il aurait été difficile de trouver un chef de l'armée ou de l'escadre qui n'eût commandé ou favorisé une insurrection. Là, comme en Bolivie, on répétait ces paroles : t Nos révolutions nous ont rendus beaucoup plus militaires que les ChiUens qui ont toujours vécu en paix. » L'état de choses était cependant bien différent, car les révolutions qui avaient créé tant de généraux et tant de colonels n'avaient fait que démoraliser le pays.
Les forces du Chili au commencement de la guerre étaient très inférieures. L'armée de terre se composait de 2,440 hommes dont 410 d'artillerie, 530 de cavalerie, et le reste d'infanterie divisée en cinq petits bataillons de 300 hommes chacun. La marine chilienne se composait de deux frégates cuirassées, (Le Blanco Encalada et VAlmirante Cochrane de six canons chacun) ; de deux corvettes en bois (O'Higgins et Chacabuco) ; d'une canonnière en bois {Magallanes), et de quatre vaisseaux plus petits et peu propres à la guerre à cause de leur long service.
Pendant les années antérieures, l'armée permanente du Chili, sans être véritablement considérable, était toutefois plus forte, puisque le nombre de ses hommes s'élevait à 3,500. Le
1. Le Pérou en 1878. Notice historique et statistique (publication officielle faite en raison de l'exposition universelle de Paris, p. 38.
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congrès avait travaillé à diminuer graduellement ce nombre, en discutant chaque année le budget des frais généraux de l'administration, jusqu'à le laisser réduit au chiffre strictement indispensable au service de la garnison.
Le Chili était si éloigné de penser à une guerre prochaine et à préparer un conflit international, comme ses ennemis ont voulu le faire croire, que, lorsqu'au mois de décembre 1878 la discussion diplomatique de la question bolivienne prit un caractère alarmant, les chambres législatives, en discutant le budget de Tannée suivante, voulaient réduire encore davantage le nombre des troupes ; et en effet elles firent des suppressions importantes au ministère de la guerre et de la marine. On ne doit donc pas s'étonner, si, le jour de la déclaration de guerre, le 'Chili possédait une armée insignifiante et un armement insuffisant pour la campagne à laquelle il se voyait provoqué contre les désirs et les dispositions du pays.
Ces troupes avaient, comme on doit facilement le supposer, beaucoup moins de présomption que leurs orgueilleux ennemis. Au Chili, où les révolutions ne sont connues que par des souvenirs lointains de l'histoire, l'armée ne servait absolument ' que pour les garnisons ; et l'escadre ne s'occupait qu'aux travaux pénibles et pacifiques de reconnaissances géographiques sur la côte, et particulièrement dans les archipels presque impénétrables du Sud. Ni l'armée ni l'escadre n'avaient eu d'insurrections à soutenir ou à combattre ; mais en échange elles avaient eu la paix et la tranquillité pour se discipliner et pour s'instruire dans les épreuves techniques que chaque bataillon et chaque vaisseau avaient l'obligation de subir. La moralité, la discipline et l'instruction plus profonde des chefs et des soldats compensaient l'infériorité de leur nombre comparé à celui des armées contre lesquelles ils allaient combattre.
L'infériorité numérique des forces du Chili était encore plus évidente, en présence de l'alliance du Pérou et de la Bolivie ; cette dernière république, quoique dépourvue de marine, pouvait mettre sous les armes un corps respectable de troupes, et le faire passer sans beaucoup de difficultés, comme elle le fit en effet, dans les provinces péjruviennes de Tacna et de Tarapacâ, qui allaient être le théâtre de la guerre. Si l'on ajoute à cela que la population des deux républiques alliées (la Bolivie
environ 2,000,000 d'âmes, et le Pérou environ 3,000,000) est supérieure de plus du double à celle du Chili, on comprendra qu'outre leur habitude plus grande du maniement des armes, résultat de leurs révolutions incessantes, elles pouvaient mettre sur le pied de guerre une armée beaucoup plus forte que celle de leur ennemi. Aussi, lorsqu'au commencement de la guerre les journaux d'Amérique et d'Europe publièrent les tableaux statistiques des forces de terre et de mer des nations belligérantes, crut-on généralement, comme le Pérou et la Bolivie, que le Chili vaincu et ruiné se verrait dans l'obligation d'accepter la paix qu'on lui imposerait. A Lima et à la Paz on parlait de la guerre comme d'une promenade militaire, et l'on prédisait non seulement la défaite certaine d'un ennemi arrogant et faible, mais même on parlait de son démembrement partiel.
Cependant le Chili avait sur ses deux ennemis un grand avantage. 11 avait une administration solide et sérieuse. La corruption engendrée par les révolutions et par la dissipation des revenus de l'État, ne l'avait pas atteint. Son organisation politique et sociale n'était pas gangrenée par ces infamies qui énervent le vrai patriotisme et^ne le mesurent que sur les applaudissements de la place publique. Le triomphe pouvait se faire attendre, parce que le Chili n'était pas préparé à la campagne à laquelle on le provoquait, mais il ne pouvait lui échapper.