CHAPITRE IV
COMBAT d'iQUIQUE, 21 MAI 1879.
Blocus dlquique pur l'escadre chilienne. — La première division de l'escadre péruvienne se met en mer. — Elle est repoussée par la canonnière chilienne Magallanes, — Hostilités exercées sur la côte du Pérou par les navires chiliens. — L'amiral du Chili se dirige au Callao pour provoquer l'escadre péruvienne. — Le même jour celle-ci était sortie pour les ports du Sud, conduisant le président de la République. — Mémorable combat dlquique le 21 mai. — Perte de la frégate cuirassée Independeticia des Péruviens. — Hommages rendus à la valeur des Chiliens. — Le monitor péruvien Huascar essaye en vain de bombarder Antofagasta, et retourne au Callao refusant le combat que lui offre une frégate chilienne.
Le Chili commença la guerre en établissant avec son escadre le blocus dlquique, port principal de la province péruvienne de Tarapacâ et place commerciale très importante par Texportation du nitrate de soude. Cette ville possédait une garnison de plus de 3,000 soldats Péruviens qui s y trouvaient avant la déclaration de guerre, et qu'augmentèrent bientôt de nouveaux contingents débarqués dans les ports voisins et arrivés de Lima, et de tout le nord du Pérou. Le Chili aurait alors pu tenter les opérations les plus hardies, avec les plus grandes chances de succès. En débarquant résolument ses troupes en cet endroit, et en envoyant son escadre détruire celle du Pérou, qui achevait alors de s'armer au Callao, le Chili aurait dès le premier mois obtenu les résultats qu'il n'obtint plus tard qu'au prix de sacrifices énormes. Il semble que ce fut le premier plan du gouvernement chilien ; mais on prit trop au sérieux les fanfaronnades du Pérou, et dans la persuasion que la puissance si vantée de cette république était réellement formidable, on ne
voulut rien aventurer et Ton préféra marcher avec prudence afin de mieux assurer le succès.
Pendant le premier mois de la guerre, les opérations militaires eurent peu d'importance. Le Pérou poussait hardiment les travaux qu'il avait commencés dès le mois de janvier. Le 7 avril, au début des hostilités, il fît sortir du Callao les corvettes Union et Piicomayo, qui étaient armées, comme nous Tavons dit, la première de treize canons et la seconde de six, et que la rapidité de leur marche rendait propres à une surprise. Cette division sortit sous les ordres du commandant Garcia y Garcia qui passait pour le premier marin du Pérou. Il devait opérer entre l'escadre chilienne qui bloquait Iquique, •et le port d'Ahtofagasta, qui servait de quartier général à l'armée de cette république. Ses instructions lui prescrivaient de ne pas engager le combat avec les cuirassés chiliens, beaucoup plus puissants que ses vaisseaux, mais d'attaquer les transports ou petits navires qui faisaient le service entre Iquique et Antofagasta.
Le 12 avril la division péruvienne aperçut vers le nord de l'embouchure du fleuve Loa', la corvette chilienne Magallanés et résolut de la poursuivre. Le commandant de ce navire, don J. J. Latorre, n'avait pour sa défense que quatre canons; il ne s'en disposa pas moins à résister, et il le fît avec tant d'adresse et de bonheur qu'après deux heures de combat, les corvettes péruviennes, laissant le champ libre au navire chilien, reprenaient la route du Callao. Le succès de ce premier combat, désigné sous le nom de Chipana parce qu'il se livra en face d'une pointe de terre qui portait ce nom, ne put s'expliquer que par le fait d'une avarie sérieuse soufferte par l'un des navires péruviens.
Pendant ce temps-là, le chef de l'escadre chilienne, amiral Williams Rebolledo, stationnait en face d'Iquique à la tête des vaisseaux de guerre et de quelques transports récemment acquis par le gouvernement, et que l'on avait armés le mieux possible. Quelques navires prirent la mer pour longer la côte et détruire les jetées et le matériel d'embarquement que le gouvernement du Pérou possédait dans ces parages pour le chargement du guano. Sur quelques points, comme à Pisagua et à Mollendo, les chaloupes chiliennes furent accueillies par
les boulets des garnisons de la côte, et les vaisseaux durent tirer sur ces troupes et, par conséquent, sur les parapets et sur les édifices derrière lesquels elles se mettaient à Tabri*.
Le 16 mai, après ces premières opérations, Tamiral chilien réunit son escadre et se dirigea vers le Callao pour présenter la bataille aux navires péruviens. Le blocus d'Iquique restait confié à deux vaisseaux chiliens, que la lenteur de leur marche et le mauvais état de leurs coques et de leurs machines faisaient regarder comme incapables de combattre. Ces vaisseaux étaient la corvette Fsmeralda, qui avait vingt-cinq ans de service et qui, pour cette raison et à cause de ses avaries, était à peu près hors de service ; et la petite goëlette Covadonga, prise aux Espagnols en 1865. En quittant Iquique l'amiral ReboUedo avait la conviction que ces vaisseaux n'auraient autre chose à faire qu'à maintenir le blocus, en empêchant les navires marchands d'entrer au port d'Iquique.
1. La presse péruvienne en rendant compte de ces faits, exagéra les dégâts causés par les Chiliens, et accusa ceux-ci d'inhumanité pour avoir tiré sur des populations pacifiques et sans défens'e. Le fait est absolument faux, car les Chiliens se coutentèrent de détruire les embarcares qui appartenaient au gouvernement et tirèrent uniquement sur les endroits où ils étaient provoqués par les troupes de terre. Un journal français^ le Journal du Commerce maritime et des Colonies, dans son numéro du 15 juin 1879 raconta ces faits avec assez d'exactitude en ajoutant que de terre on avait tiré sur des embarcations qui portaient des parlementaires : « La conduite de Tamiral ReboUedo,' dit-il, a donc été celle qu'aurait tenue à sa place tout autre officier dans les mêmes circonstances, et Ton devrait môme lui savoir gré d'avoir épargné Mollendo, qu'il aurait pu détruire entièrement. »
Le capitaine Robinson, co'mmandant de la Turquoise cle Sa Majesté britannique mouillée alors à Iquique^ informait de ces événements l'amirauté anglaise, à la date du 6 mai, dans les termes 'suivants : « 11 y a un mois que nous sommes Ici. Mon opinion est que, pendant ce tempslà, l'amiral du Chili a fait preuve de tolérance et de bonne volonté, à un tel degré que tous les neutres qui habitent Iquique doivent lui en êtf« reconhaissants. La ville a été tout le temps remplie de soldats péruviens, de sorte que les raisons pour prendre des.tnesures énergiques ne lui ont pas manqué. 11 n'a même pas fait de réquisitions; il a accordé toutes sortes de facilités aux neutres, aux femmes et aux enfants péruviens pour sortir de la ville. »
Cependant les exagérations de la presse péruvienne et les fausses nouvelles répandues contre les Chiliens eurent pour effet, à Lima, la formation de nombreux rassemblements du peuple qui causèrent une alarme sérieuse dans la ville. Le président eut la faiblesse de céder en présence de ces meetings, et il décréCâ l'expulsion de tous les Chiliens établis au Pérou; cette mesure imprudente fournit plus de 8,000 hommes à l'armée que le Chili organisait à Antofagasta.
Précisément, pendant la même nuit du 16 mai, la seconde division de l'escadre péruvienne sortait du Gallao, escortant le président Prado qui allait au'^ud diriger en personne les opérations de la guerre; il était accompagné d'une forte colonne de troupes. Cette division navale se composait des cuirassés Huascar et Independencia, sous les ordres des com mandants don Miguel Grau et don J. G. Moore, et de trois navires plus petits. Les deux escadres, la chilienne qui se dirigeait vers le nord, et la péruvienne qui se rendait au sud, auraient pu se rencontrer, et le cas échéant, il se serait engagé une lutte où tous les avantages eussent été du côté des Chiliens qui, outre leurs deux puissantes frégates cuirassées, avaient sous la main trois navires en bois capables de prendre part au combat. Mais les Chiliens naviguaient à une grande distance de terre afin de cacher leurs mouvements, tandis que les Péruviens suivaient la côte, de telle sorte que ni les uns ni les autres n'eurent la moindre connaissance du voisinage de l'ennemi. Ce ne fut qu'à son arrivée près du Callao que l'amiral chilien apprit que les vaisseaux péruviens qu'il venait attaquer, étaient partis vers le sud.
La fortune semblait vouloir favoriser le Pérou en lui offrant l'occasion de porter à l'ennemi un coup facile et sûr. En effet le capitaine de l'un des paquebots anglais naviguant sur cette côte, avait rencontré le convoi qui conduisait au sud le président Prado, et avait appris au général que l'escadre chilienne qu'il voulait éviter, avait pris la direction du nord, que le blocus d'Iquique était resté confié à deux faibles bâtiments et que toute la côte du Chili était dégarnie de navires de guerre.
Le 20 mai, le président du Pérou, en débarquant à Arica avec les renforts considérables d'hommes, d'armes et de munitions qu'il amenait, reçut la confirmation de cette nouvelle. Le même jour et avec la plus grande activité on prépara un coup de main qui fut confié au monitor Huascar et à la frégate cuirassée Independencia. Ces derniers devaient s'emparer de deux petits vaisseaux qui bloquaient Iquique, détruire en second lieu le campement d'Antofagasta, parcourir ensuite les côtes du Chili, en causant partout des dommages analogues ou supérieurs à ceux que venait de souffrir le littoral sud
du Pérou. Tout laissait à croire que ce plan serait exécuté avec un plein succès.
Dans la matinée du 21 mai, les marins chiliens qui bloquaient Iquique virent s'avancer deux puissants navires qu'ils reconnurent bientôt pour la frégate cuirassée Independencia et le monitor Huascar *. Les vaisseaux chiliens étaient sous les ordres de don Arturo Prat, commandant de VEsmeralda, et de don Carlos Gondell, commandant de la Covadonga, tous deux jeunes, résolus et pénétrés de leurs devoirs. Sans se dissimuler les difficultés de la situation, ils réunirent les officiers de leur bord; et là, en conseil de guerre, et en présence du puissant -ennemi qui venait les attaquer, ils résolurent de combattre jusqu'à la mort et de vendre chèrement leur vie.
Le combat s'engagea bientôt. Le Huascar se dirigea sur VEsmeralda, qui en raison du mauvais état de sa machine pouvait à peine se mouvoir; et V Independencia se porta sur la Covadonga qui se dérobait habilement vers le sud, tout en soutenant un feu d'artillerie vigoureux et bien dirigé. La population d' Iquique et les troupes péruviennes en garnison dans cette place, réunies sur le rivage, assistaient à ce combat inégal. Il y eut un moment où l'artillerie de terre tira aussi sur VEsmeralda, et les Chiliens durent partager leur attention afin de répondre avec leurs canons et leurs riffles aux feux de l'armée déterre.
La lutte cependant, continua ainsi pendant plus de deux heures. Le monitor péruvien, sous son enveloppe de fer, paraissait impénétrable aux coups de VEsmeralda; et son commandant conserva longtemps Fespoir que les Chiliens convain-
\ . On comprendra l'inégalité de forces des navires qui vont combattre par les renseignements suivants extraits des documents péruviens :
Frégate cuirassée Independencia, de 2,004 tonneaux. — Force de la machine, 550 chevaux nominaux. — Possède 18 canons des calibres suivants : 2 de 150 ; 12 de 70; 4 de 9. Tous ces canons sont du système Ârmstroog. — Les 4 autres sont de 32 à âme lisse.
Monitor Huascar de 1,13U tonneaux. — Force de la machine, 300 ichevaux nominaux. — Possède 4 canons, système Armstrong, 2 de 300 qui sont dans une tourelle tournante et 2 de 40 placés sur le pont.
La force et la puissance des vaisseaux chiliens étaient les suivantes :
Corvette Esmeralda, lancée à la mer en 1854, de 850 tonneaux avec une machine de 200 chevaux et huit canons de 40.
Goélette en bois, Covadonga j prise aux Espagnols en 1865, de 412 tonneaux, avec une machine de 140 chevaux et 2 canons de 70.
eus de Fabsolue inutilité de leur sacrifice, amèneraient le pavillon tricolore qu'ils avaient arboré au sommet de leurs^ navires. Le feu nourri par lequel les Chiliens répondaient à la sommation de se rendre lui fît comprendre qu'il n'avait rien à espérer ; et dirigeant à toute vapeur sa proue d'acier sur la vieille carcasse de bois du navire ennemi, il tenta de la briser avec son formidable éperon.
VBsmeralda esquiva adroitement les deux premiers coups, en soutenant toujours son feu de mousqueterie et d'artillerie, et au moment où le Huascar s'approchait pour la troisième ois, le vaillant commandant Prat, suivi d'un officier, le lieutenant Serrano, et d'un soldat, s'élance sur le pont du monitor péruvien en appelant les siens à l'abordage. Mais les navires s'étant de nouveau séparés, l'équipage chilien ne peut suivre son audacieux commandant. Prat et ses intrépides compagnons, après avoir commencé par renverser les ennemis qui se trouvaient sur leur passage, succombent sur le pont du Huascar sous les feux dirigés contre eux de l'intérieur de la tour.
Cependant VFsmeralda résiste encore; mais le bélier ennemi entrouvre son flanc et, au moment où sa coque s'enfonce dans la mer, les artilleurs font leur dernière décharge au cri de : Vive le Chili I Le pavillon tricolore fut le dernier à disparaître sous les eaux.
Le Huascar ne put recueillir d'autres trophées que soixante Chiliens qui flottaient encore sur les eaux après la perte de leur navire. Le matin du combat, l'équipage de VEsmeralda comptait 180 hommes.
Ce terrible combat n'était que la moitié du drame qui se passait à cette heure dans les eaux d'Iquique. Un peu plus au sud la frégate cuirassée Independencia s'acharnait à la poursuite de la goélette Covadonga, et sa puissante artillerie avait déjà criblé en différents points ce frêle bâtiment. Le commandant chilien, cependant, était animé du même esprit que les héroïques marins de VEsmeralda et soutenait le combat avec la même décision. Le feu de ses deux uniques canons dirigé avec une adresse admirable, balayait à chaque instant le pont de Y Independencia^ mais il ne pouvait percer sa formidable cuirasse de fer. Tout à coup, profitant de sa parfaite connais—
sance de la côte, et du faible tirant d*eau de son navire, le commandant Gondell passe audacieusement sur les roches sous-marines, qui bordaient la côte et attire à sa suite la frégate péruvienne qui vient échouer sur ces bas fonds.
Bien que son navire fasse eau de toutes parts, il revient alors sur V Independencia, achève avec son artillerie Toeuvre de destruction commencée par les écueils, et ne quitte le lieu du combat qu'après avoir vu la perte complète du puissant navire péruvien auquel le Himscar^ qui venait de mettre en pièces ï£smeralda, venait à toute vapeur prêter un secours tardif. La Covadonga, faisant eau de toutes parts, arriva heureusement à Antofagasta et donna les nouvelles des péripéties de ce combat plus digne de Fépopée que de Thistoire * . Là elle
1. Le combat dlquique produisit une profonde impression dans le monde entier. Lu presse d'Europe et celle d'Amérique ne trouvaient pas d'expressions assez chaleureuses pour peindre Thérolsme des Chiliens ; mais ceux qui ont le plus applaudi les marins de VEsmeraida et de la Covadonga, ce sont les témoins de la lutte, c'est-à-dire les Péruviens eux-mêmes, qui, de leur port, assistaient à ce drame, et les neutres qui ie trouvaient alors dans ces eaux. El Comercio, journal péruvien d'Iquique, disait que « l'ennemi avait déployé un héroïsme digne des Spartiates dans ce combat qui n'a pas d'exemple dans l'histoire du monde. » M. Jewell, vice-consul anglais à Iquique, dans une lettre à sa famille, qui a été publiée, disait à la date du 23 mai, ce qui suit : (t VEsmeraida a coulé après un des combats les plus audacieux et les plus héroïques dont fassent mention les annales des guerres maritimes. Tout le monde, Péruviens et étrangers, fait l'éloge dans les termes les plus enthousiastes de la manière dont les navires chiliens se sont battus, et bleu que ces derniers aient perdu VEsmeralday cette perte n'est rien en comparaison de celle de Vlndependenda, »
Les marins anglais de la Turquoise employèrent leurs plongeurs à recueillir dans la baie d'Iquique quelques restes de VEsmeraida, pour les conserver en souvenir d'un combat si mémorable.
Enfin un officier de la marine nord-américaine écrivait des côtes du Pérou ia lettre suivante au consul des États-Unis à Valparaiso : « Pour le moment nous sommes pleins d'admiration, et nous ne pensons qu'à VEsmeraida et à la Covadonga, On ne connaît pas de combat naval qui puisse être comparé à celui que ces deux navires ont soutenu; et la nation qui compte parmi ses enfants de tels marins doit obtenir bientôt un triomphe complet. Si vous avez l'occasion de causer avec les officiers chiliens qui montaient VEsmeraida et la Covadonga, veuillez leur dire que leurs frères, les officiers de la marine du monde entier, apprécient leur brillante conduite, qui servira de stimulant et de très digne exemple aux siècles futurs, quoique je doute que de pareils faits puissent se répéter. Nos opinions sont basées uniquement sur les rapports des commandants péruviens Grau et Moore, et j'espère que vous voudrez bien nous envoyer les rapports officiels du Chili aussitôt qu'ils auront été publiés. »
employa quelques jours à réparer comme elle put ses plus fortes avaries, et continua ensuite son voyage vers Valparaiso où elle devait recevoir des réparations plus sérieuses.
La victoire dlquique eut pour les Chiliens une grande influence sur le sort de la campagne. — Peu de jours après, le !•' juin 1879, le président de la République faisant l'ouverture d congrès du Chili, lui annonçait la victoire de ses marins avec cette éloquence sobre qui caractérise les documents officiels dans un gouvernement sérieux. « Nous avons vu, disait-il, les Chiliens qui montaient les navires les plus faibles de notre escadre, soutenir avec gloire l'honneur de nos armes contre les navires les plus puissants de Fescadre ennemie. Un peuple qui compte des enfants comme ceux qui ont su mourir glorieusement sur VEsmeralda ou comme ceux qui ont combattu avec tant de fermeté et de courage sur la Covadonga, peut être assuré que les revers de la guerre ne Tébranleront pas, et que la supériorité même de Tennemi ne lui arrachera pas le triomphe. »
Les paroles du président de la république étaient Texpression de la vérité. Après le combat d'Iquique les soldats et les marins du Chili eurent plus de confiance dans la victoire, persuadés que la fortune doit favoriser le courage qui ne tient pas compte de la supériorité numérique des ennemis.
Cette héroïque résistance sans espoir de succès avait changé en victoire une défaite que Ton regardait comme inévitable. Non seulement les Péruviens perdirent leur meilleur navire de guerre, mais ils virent ainsi échouer le plan d'opérations qui devait, suivant eux, porter au Chili un coup irrémédiable, en lui enlevant deux de ses navires, en détruisant le campement d'Antofagasta et en répandant la terreur sur les côtes, qui n'avaient pas le moindre bâtiment pour les protéger. Le monitôr Huascar, dont le commandant Grau se sentait le courage d'exécuter à lui seul ce plan de campagne, perdit un temps précieux à secourir les naufragés de Vlndependencia et à les débarquer; et lorsqu'il reprit la poursuite de la Cova-donga, cette goélette, malgré ses avaries; avait pris l'avance et s'était soustraite au danger. Ce fut seulement quatre jours après ce mémorable combat, le 25 mai, que le Huascar se présenta devant le port de Mejillones, qui était sans moyens dg
défense. Là toute son action se borna à la destruction de quelques chaloupes.
De là il passa à Antofagasta où était installé le campement chilien qu'on voulait détruire ; mais le Huascar, malgré la décision dont paraissait animé son intelligent commandant, était incapable d'exécuter seul une pareille entreprise. Cependant le 26 mai il tira sur le port ; mais les canons chiliens de la côte et ceux de la Covadonga mouillés au fond de la baie, l'obligèrent à s'éloigner le lendemain avec quelques légères avaries dans sa coque.
Le monitor péruvien avait à éviter un danger beaucoup plus grand; c'était la rencontre de l'escadre chilienne qui, en ce moment, revenait au sud. En apprenant au Callao que les navires péruviens avaient pris la direction d'Arica, l'amiral Williams ReboUedo ordonna immédiatement le retour afin de leur livrer combat. Ayant appris en route l'affaire d'Iquique, il alla avec son escadre rétablir le blocus de ce port avec le cuirassé Blanco Encalada et la canonnière Magallanes, et il se disposa lui-même à chercher le Huascar sur toute l'étendue de la côte.
Dans cette opération, la fortune vint encore une fois favoriser les Péruviens. Le commandant Grau était convaincu que son monitor ne pouvait accepter le combat avec des chances égales contre aucune des frégates cuirassées chiliennes. Aussi ' voulait-il réduire tous ses mouvements à une guerre de surprise contre les petits navires et éviter à tout prix une rencontre avec quelqu'une des frégates ennemies. La mobilité &\xHuascar. et la supériorité de sa marche devaient merveilleusement lui servir à réaliser ce plan.
Dans cette première retraite, le commandant Grau déploya toute l'activité intelligente de son esprit. Deux fois ce navire fut en vue des Chiliens : une fois, on échangea à grande distance quelques coups de canon (3 juin); mais aussitôt que le Blanco voulut s'approcher, le commandant Grau força de nouveau de vapeur, lança à la mer les objets qui pouvaient gêner sa marche, et sans s'arrêter même quelques instants pour recueillir un homme de l'équipage qui tomba à Teau et se noya * ,
1. C'était un estimable habitant de Lima appelé Antoine Cucalon^ qui
il s'éloigna à toute vitesse pour éviter le combat et arriva enfin au Gallao le 7 juin.
Cette heureuse retraite, plus que le combat d'Iquique où la conduite du Huascar n'offrit rien de glorieux, établit la réputation militaire du commandant Grau. Les populations du Callao et de Lima qui déploraient la perte de la précieuse frégate Independencia, accueillirent Thabile marin avec les mêmes honneurs que s'il eût remporté une victoire signalée. La presse le salua du nom de t le premier et le plus illustre défenseur du Pérou ». Ces applaudissements encouragèrent le commandant Grau et ses subalternes à entreprendre d'autres expéditions dont nous aurons à nous occuper plus loin.
s'était embarqué sur le Huascar par curiosité ou par patriotisme pour assister aux opérations uavales. — Après ce malheur, qui lui coûta la vie, le nom de Cucaloo (Goucalon) fut donné dans ces pays aux individus qui, sans être militaires, accompagnent les armées pour être témoins des batailles, aux correspondants des journaux, etc., etc.