CHAPITRE V
RÉORGANISATION MIUTAIRE DES TROIS RÉPUBLIQUES BELLIGÉ- RANTES, DE MAI A JUILLET 1879
Préparatifs militaires du gouyernement de la Bolivie. — Il distribue de» lettres de course sans aucun résultat. — Emprunt forcé et confiscation des biens des Chiliens. — Désordre avec lequel on administre ces fonds. — Concentration de l'armée bolivienne à la Paz. — Elle marche vers la province péruvienne de Tacna. — L*armée du Pérou & Tarapaca. — Le président Prado se prépare à se mettre en campagne. — Travaux du congrès péruvien. — Le gouvernement du Pérou reçoit les premiers renforts d'armement avec la complicité du gouverne* ment neutre de Panama. — Le président Prado débarque à Arica avec un convoi considérable, et parcourt toute la province de Tarapaca en lançant les proclamations les plus ardentes contre le Chili. — Calme énergie avec laquelle le gouvernement chilien entreprend la formation et Torganisation de son armée. — Soin avec lequel il s'occupe de toutes les branches du service militaire. — Mesures financières qui lui ont permis de faire face à la fois & toutes ses obli» gâtions et aux frais de la guerre.
Pendant ce temps-là, les opérations des armées de terre des trois pays belligérants se limitaient aux travaux d'organisation militaire. La Bolivie, le Pérou et le Chili réorganisaient leurs troupes, formaient de nouveaux bataillons et se dispo-^ saient à ouvrir la campagne.
La Bolivie, ainsi que le Pérou, était sous le régime de la loi martiale. Le général Daza gouvernait le premier de cespays comme chef suprême et avec un système de violence dont les Européens ne peuvent se faire la moindre idée. Sorti d'une révolution de caserne, comme presque tous les autres gouvernements de la Bolivie, celui du général Daza s'était imposé par le despotisme en poursuivant et en exilant tous^ ses adversaires, pendant qu'il lâchait la hride à, toutes les»
passions de ses courtisans. Au moment de la déclaration de guerre au Chili, et lors de l'appel aux armes de tous les Boliviens, il eut le bon sens de proclamer une amnistie générale, grâce à laquelle une multitude d'hommes qui lui avaient été hostiles accoururent se Tanger sous ses drapeaux.
Les autres mesures que prit le gouvernement bolivien furent beaucoup moins pratiques. Un des ministres de Daza essaya de réaliser un projet d'alliance avec la république Argentine ; on proposait de lui céder, en récompense de sa coopération dans la campagne qui commençait, soixante lieues de côte sur le Pacifique, à enlever au territoire du Chili, à la fin de la guerre, depuis le parallèle 24 jusqu'au parallèle 27. Il est presque inutile d'ajouter que la république Argentine n'écouta même pas ces propositions restreintes d'ailleurs par d'autres conditions qui ne favorisaient que la Bolivie.
Par décret du 26 mars, le président Daza ordonna la délivrance de lettres de course à tous les armateurs de quelque nationalité qu'ils fussent, qui voudraient s'attaquer au commerce maritime du Chili ; il accordait aussi le droit de cité à tous les étrangers qui s'embarqueraient comme corsaires. Cet expédient dans lequel il espérait trouver une source abondante de ressources pécuniaires, ne produisit aucun résultat. On ne put trouver dans aucune partie du monde un seul individu qui voulût accepter ces dangereuses lettres-patentes boliviennes, cette nation n'ayant pas un seul vaisseau pour protéger ses corsaires. D'ailleurs ceux-ci n'auraient eu pour vendre leurs prises que les ports du Pérou, qui, en raison de l'état de guerre, pouvaient être attaqués par l'escadre chilienne.
Une opération beaucoup plus efficace et relativement meilleure fut d'imposer à une banque l'obligation de prêter 600,000 piastres; et l'on répartit entre tous les différents pays de la république, l'imposition d'un emprunt également forcé d'un million de piastres. Toutefois cet emprunt ne produisit pas la somme exigée, malgré les moyens odieux dont on se servit pour le percevoir. En échange, la confiscation des biens des citoyens chiliens dans les mines de Coro-coro de Huanchaca fournirent au trésor épuisé de la Bolivie une recette beaucoup plus considérable. Cependant, même dans
ces moments d'ardeur patriotique, en présence d'une guerre étrangère , ces revenus furent administrés avec le même désordre dont avaient fait preuve les colonels et les généraux qui n'ont gouverné ce pays que pour dissiper les deniers de l'État. Les documents officiels de la Bolivie ont révélé plus tard qu'une bonne partie de ces capitaux fut soustraite par des hommes publics et par leuis amis et associés. Un seul de ces derniers se ménagea en six mois une fortune de 200,000 piastres (un million de francs).
Pendant que l'on prenait ces mesures, les contingents de troupes que le gouvernement avait demandés à toutes les provinces arrivaient à la Paz. Là, on réunit environ six mille hommes, tous chaussés avec des ojotas (espèces de sandales de cuir), vêtus pour la plupart de capotes de toile grossière, munis d'armes de différents systèmes ; beaucoup avaient des fusils à pierre ; une partie de la cavalerie n'avait pour montures que des mules; mais tous ces hommes étaient soumis, infatigables dans le travail et dans la marche ; et cette aveugle obéissance, cette patience à toute épreuve compensait l'absence d'ardeur guerrière et de véritable enthousiasme. Ils étaient suivis d'une multitude de femmes (les rabonas des armées du Pérou et de la Bolivie), et d'enfants de tout âge qui venaient partager les souffrances de la campagne avec leurs fils, leurs pères, leurs maris ou leurs compagnons.
Le 17 avril on se mit en marche par les sentiers des hauts plateaux. Le général Daza, qui laissait dans la capitale un gouvernement provisoire pour diriger les destinées de la république pendant son absence, marchait à la tête de ses troupes. Un cortège considérable de généraux, de colonels et d'aides de camp formaient son état- major. Les secrétaires préparaient périodiquement une pompeuse proclamation adressée aux soldats pour leur rappeler que bientôt ils allaient rencontrer les ennemis de leur patrie, et qu'ils devaient ce jour-là se montrer dignes descendants de tel ou tel héros bolivien.
La marche dans les montagnes n'offrit aucune difficulté. Les soldats boliviens, pour la plupart de pure race indigène, sont d'excellents piétons, infatigables dans la marche, patients dans toutes les souffrances, sobres et obéissants. Sans
savoir pourquoi ils allaient combattre, sans enthousiame, mais aussi sans faiblesse, ils marchaient avec résignation vers le théâtre de la guerre ; et le 30 avril, après un voyage de treize jours qui aurait mis sur les dents des hommes moins endurcis qu'eux, ils entraient silencieusement dans la ville de Tacna, où leurs alliés, les Péruviens, les attendaient avec plus de curiosité que de satisfaction.
L'armée du Pérou, à cette époque, se concentrait aussi dans les provinces du Sud. Aux troupes que le gouvernement du général Prado avait fait venir à Tarapaca avant la déclaration de la guerre, s'étaient joints divers détachements venus des provinces voisines. Outre plusieurs chefs militaires, le général don J. Buendia, parti de Lima, venait d'arriver au Sud avec le titre de commandant en chef de l'armée de Tarapaca. Des officiers supérieurs dirigeaient les travaux de défense de la côte, établissaient les campements et veillaient au service militaire avec plus de précipitation que d'activité. On manquait d'armes et de munitions ; les vivres étaient rares, et de toutes parts se faisait sentir le désordre, précurseur d'une catastrophe. Lorsque les Chiliens s'emparèrent de ces provinces, les livres et les papiers de l'état-major ennemi tombèrent en leur pouvoir. Ce fut alors qu'on reconnut que si le Chili avait résolument exécuté à cette époque un débarquement dans ces parages, il aurait obtenu avec plus de facilité les avantages qu'il ne remporta que six mois plus tard.
A cette époque, Tarmée péruvienne, fort inquiète, s'attendait à un débarquement des troupes chiliennes. Son unique espérance se basait sur des renforts et sur des secours éventuels attendus de Lima, et en particulier sur ceux que pouvait lui amener le président Prado dpqt le départ de la capitale était, annoncé. En effet, le gouvernement péruvien^ quoic[ue revêtu de pouvoirs extraordinaires, avait convoqué le congrès pour régler certaines mesures ayant rapport à la guerre, afin de se décharger sur lui d'une partie des responsabilités de la situation.
On avait annoncé par toutes les voies de la publicité officielle, qu'aussitôt que les chambres auraient sanctionné certaines lois réclamées par la situation, le président irait prendre le commandement eu chef de l'armée. Dès le 8 avril, le général
Prado avait fait savoir à ses compatriotes, dans une solennelle proclamation, qu'on le verrait <* toujours au poste le plus •dangereux » afin de mieux assurer le châtiment du Chili.
En réalité, le mobile qui animait le président du Pérou n'était pas une folle envie de s'exposer personnellement au •danger. Quand on annonça la rupture inévitable des deux pays, la populace de Lima avait pris une attitude peu rassurante. Aux heures les plus avancées de la nuit, on sonnait les •cloches des églises, le peuple se réunissait dans les rues et sur les places publiques, et par des cris menaçants accusait le gouvernement de mollesse dans la direction de la guerre ; on reprochait également au président de la République de conserver une sympathie secrète pour le Chili qu'il avait habité huit ans, et où il avait quelques propriétés. Les proclamations belliqueuses du premier magistrat de la nation étaient aux yeux de la populace de Lima et des vulgaires politiciens, de misérables expédients pour donner le change à l'opinion. Le président Prado n'eut pas le courage de faire face à cette situation qui, chaque jour, devenait plus menaçante, et il attendit à peine que le congrès eût pris certaines résolutions, pour abandonner une ville où sa personne ne se trouvait déjà plus ■en sûreté. .
Les résolutions du congrès ne furent cependant pas d'une grande importance. On rejeta différents projets de contribu-, tion de guerre et, pour faire face aux dépenses que la lutte allait occasionner, on autorisa le gouvernement â^ élever à 25 millions de piastres l'émission du papier-monnaie qu'on avait déjà commencé à mettre en circulation dans l'année même. Cette mesure, en outre des fraudes qu'engendra l'émission, eut pour résultat immédiat une plus grande dépréciation -du papier monnaie, et la surélévation du change sur l'Europe, qui était déjà énorme. De plus, le congrès autorisa le pouvoir •exécutif à augmenter les forces de mer et de terre, autant qu'il le jugerait convenable pour les besoins de la guerre; enfin, par la loi du ,9 mai, il permit au président de la république <le « commander en personne les forces armées et de sortir du territoire. »
L'intention des membres du congrès péruvien était sans doute d'autoriser le président à porter la guerre dans le Chili
même, combinaison dont il était alors question dans les journaux, dans les réunions populaires, et dans les banquets. Nous verrons plus loin de quelle manière et dans quel but le président Prado usa de cette autorisation huit mois plus tard.
A cette époque, le gouvernement du Pérou commençait à recevoir les approvisionnements d'armes qu'il avait demandés en Europe et aux États-Unis. Il recevait ces articles par la voie la plus courte, l'isthme de Panama, où les agents consulaires chiliens ne purent obtenir des autorités de la Colombie la suspension d'un trafic qui entraînait la violation la plus scandaleuse de la neutralité. La presse de Bogota, capitale de la république de Colombie, en rappelant quelque temps après ces faits et en cherchant à les expliquer, assura que le gouverneur de l'État fédéral de Panama, s'était vendu pour une forte somme d'argent aux agents du Pérou. Ces secours permirent au général Prado de conduire au sud, en mènre temps qu'un renfort de troupes, un précieux chargement d'armes et de munitions de toutes sortes. Le général La Puerta, vice-président de la république fut chargé du gouvernement.
Nous avons déjà dit que le convoi qui accompagnait le président du Pérou arriva au port d'Arica le 20 mai.
Le général Prado aurait cru manquer à son devoir de président s'il n'avait adressé au peuple, en partant de Lima, une de ces proclamations fantaisistes qui paraissent convenir au pays. Après avoir annoncé de nouveau qu'il allait châtier les barbares et cruels Chiliens, il ajoutait : « Si l'abnégation la plus complète, si la disposition aux sacrifices de tout genre, y compris celui de sa propre vie, peuvent être un présage de victoire, je vous promets de tout faire pour venger l'outrage sanglant et immérité que subit notre patrie. »
Quatre jours plus tard, le 20 mai, en débarquant à Arica, le président publie une nouvelle proclamation pour annoncer aux soldats qu'il « a tiré l'épée » pour châtier les barbares Chiliens, « lâches déserteurs delà fraternité américaine*, >►
1. Ces insultes prodiguées chaque jour au peuple chilien sont non seulement consignées dans les proclamations, mais aussi dans les décrets et dans les documents du caractère le plus sérieux. Le vice- président, La Puerta, dans le discours solennel qu'il prononça à la clôture du congrès péruvien, déclarait que le Chili « était la honte de TAmérique. »
et pour leur promettre « qu'en toute occasion favorable ou non, il sera à leur côté comme un ami et comme un frère. »
A Arica, le président du Pérou fut reçu par le général Daza, chef suprême de la Bolivie. Ce fut un jour de fête pour les Péruviens et pour les Boliviens qui voyaient leurs forces augmentées, et qui attendaient avec la plus, entière confiance la nouvelle de la prise des petits vaisseaux chiliens occupés au blocus du port voisin d'Iquique. La fête, comme on le- sait, fut troublée dès le lendemain par la nouvelle de Tirréparable perte de V Independencia.
Au milieu de la tristesse et du trouble produits par cet événement, on pressa le débarquement des troupes, des armes et des munitions, et Ton donna une impulsion nouvelle et plus vigoureuse aux travaux de fortification d' Arica, jusqu'au point d'en faire une place de guerre formidable. Ensuite, le président Prado marcha sur Pisagua, pour passer lui-même en revue l'armée péruvienne de Tarapaca et lui distribuer le matériel de guerre qu'il avait amené de Lima.
Cette excursion dura huit jours (du 25 mai au 3 juin). Le président du Pérou, directeur de la guerre, parcourut les campements, où il fut accueilli avec un vif enthousiasme, répandit de toutes parts de nouvelles et chaleureuses proclamations, et retourna à Arica, en laissant à ses généraux le soin de régler tous les détails de la défense. Les troupes péruviennes et boliviennes établies dans la province de Tarapaca, au nombre de huit à neuf mille hommes, furent réparties principalement dans les ports d'Iquique et de Pisagua, où l'on construisit des fortifications respectables, armées avec des canons de gros calibre. Grâce à ces travaux et aux renforts qu'on venait de recevoir, ces points se trouvaient sur un meilleur pied de défense, sans être toutefois à l'abri d'un coup d'audace des Chiliens, qui auraient pu dès lors le tenter avec toute chance de succès.
Mais le gouvernement du Chili agissait de son côté avec une prudence et une précaution qu'on aurait pu taxer de timidité. Résolu à ne laisser rien au hasard, il était décidé à n'ouvrir la campagne que lorsque ses troupes seraient non seulement prêtes pour la lutte, mais presque sûres de la victoire. Malgré l'impatience du pays qui, comptant sur l'esprit des troupes, désirait une oflensive immédiate, le gouvernement
était bien résolu à ne pas se départir de cette sage lenteur, qui seule pouvait assurer le succès de la campagne. Contrairement à ce qui se passait alors au Pérou et en Bolivie où l'exécutif s'était arrogé tous les pouvoirs, le président du Chili respecta scrupuleusement le régime constitutionnel. Il supporta, calme et impassible toute la responsabilité de la situation, les censures de la presse et les accusations passionnées de quelques membres du congrès qui demandaient une action plus prompte et plus décisive.
Le port d'Antofagasta, situé comme on le sait, sur la côte du désert d'Atacama, avait été changé en un campement des troupes chiliennes. Ce fut là que se réunirent successivement les divers corps qui formaient Tarmée active, insuffisante encore, dont le pays pouvait disposer, et l'on organisa en outre quelques troupes de recrus dans cette région. Le gouvernement décida aussi que les bataillons qui se composaient de 300 hommes chacun, seraient élevés à 1,200, ce qui se fît sans^ difficulté, grâce aux décrets imprudents du gouvernement péruvien qui avait chassé du territoire tous les Chiliens. Les victimes de cette persécution, hommes forts et vigoureux, endurcis aux plus rudes travaux, formèrent en peu de jours cinq régiments et, en outre ceux qui avaient continué leur voyage jusqu'àValparaiso, y constituèrent un nouveau régiment.
Dans toutes les provinces, on organisa avec la même ardeur des corps de garde nationale mobilisée, et l'on en commença l'instruction en les soumettant à la plus sévère discipline, avec un zèle qui révélait un but sérieux et un plan fixe et immuable. Les nouveaux soldats furent équipés entièrement à l'européenne, comme Tétait naguère l'armée permanente; on leur donna les meilleures armes ; à l'infanterie les rifles Gomblain ; à la cavalerie des sabres français et des carabines Winchester,, et à l'artillerie des canons Krupp et des mitrailleuses du dernier système. Comme le Chili avait depuis de longues années joui de la paix aussi bien à l'intérieur qu'au dehors, et que la guerre l'avait pris au dépourvu, il manquait d'armes, de munitions, deharnaisetde différents objets nécessaires à l'équipement de l'armée qu'il voulait former. Le gouvernement, avec une activité pleine d'énergie, établit des ateliers à Santiago et à Valparaiso, pour la fabrication des articles qui pouvaient se
faire dans le pays, et par le télégraphe il demanda en Europe les armes et autres objets qui ne peuvent être fabriqués que dans des ateliers spéciaux et qui ne s'improvisent pas. Dan» toutes ces commandes, le gouvernement n'imposait qu'une seule condition : c'était que tout fût de première qualité, et provenant des meilleures fabriques de France, de Belgique, d'Allemagne et d'Angleterre. Pour qu'il n'y eût pas le moindre retard, et que le crédit du Chili ne souffrît pas la moindre altération, tout devait être payé au comptant.
On organisait avec la même activité le corps sanitaire de l'armée, et Ton veillait aux mille besoins de l'intendance militaire pour la subsistance des troupes. On organisa également le service des ingénieurs militaires de l'armée permanente, auxquels on adjoignit quelques ingénieurs civils. Pour les besoins du campement et de la prochaine campagne, on envoya beaucoup de charpentiers, de forgerons, de mécaniciens, ainsi que tout le matériel nécessaire à l'établissement des lignes télégraphiques, à l'éclairage des camps, au montage et démontage des machines, afin de pouvoir immédiatement faire face à toutes les exigences du service. Le gouvernement voulait profiter de toutes les inventions de la science moderne qui simplifient et facilitent les opérations militaires, telle que la lumière électrique, l'héliographe, etc., etc, ; et grâce au zèle et à l'activité que déployèrent les chefs et employés chargés de ces services, on obtint les meilleurs résultats.
Ce ne fut pas tout. Depuis plusieurs années il existe au Chili un bureau hydrographique chargé de diriger les reconnaissances géographiques confiées à la marine, et de réunir toutes les caries et toutes les notes concernant la géographie. Les travaux de ce bureau, justement estimés par le monde savant, furent momentanément suspendus, ou pour mieux dire,, concentrés exclusivement sur l'étude du territoire qui devait être le théâtre de la guerre. Le bureau hydrographique prépara ainsi d'excellentes cartes de ces lieux et des traités descriptifs d'une clarté parfaite, où, comme dans les livres appelés « Guides du voyageur », étaient groupées toutes les notes relatives aux accidents du terrain, aux ressources qu'il offrait, aux difficultés qu'il y avait à vaincre et aux moyens de les surmonter. Les auteurs de ces ouvrages réunirent dans ce bul
toutes les données certaines qu'ils trouvèrent dans les livres et dans les rapports, et les complétèrent au moyen des notes données par les ingénieurs qui avaient parcouru ce territoire. Les ouvrages et les cartes sortis du bureau hydrographique, qui sont aujourd'hui ce que Ton a de mieux sur la géographie des côtes du Pérou, et de tout le territoire voisin du littoral, furent imprimés et livrés à un nombre considérable d'exemplaires. On les distribua à Tarmée et à l'escadre, afin que chaque officier et même chaque sous-officier qui aurait à remplir quelque mission connussent d'avance avec toute l'exactitude possible, les conditions du terrain à parcourir. Il en résulta plus tard que l'armée chilienne connut le pays envahi mieux que les soldats qui le défendaient.
Le gouvernement du Chili voulait faire une guerre intelligente, telle que la font les nations les plus civilisées ; et l'événement a démontré qu'il ne se trompait pas dans ses prévisions. En eflet ce système lui permit de vaincre des difficultés énormes et de mener rapidement à bonne fin les opérations militaires qui paraissaient le plus compliquées. Mais, en même tenips, il voulait faire la guerre comme il convient à un peuple civilisé.
11 ne se contenta pas de déclarer qu'il adhérait aux résolutions du congrès de Genève sur les ambulances, les blessés et les prisonniers, en réglant ce service convenablement et d'une manière libérale, de même qu il avait déclaré dans le principe qu'il n'emploierait pas les corsaires pendant la guerre; il sut encore résumer, dans un livre aussi clair que méthodique, toutes les dispositions et toutes les déclarations au moyen desquelles on a voulu pendant ces vingt-cinq dernières années éviter ou diminuer les horreurs de la guerre. Cet ouvrage fut également distribué aux officiers de terre et de mer afin qu'en toutes circonstances ils réglassent leur conduite sur ces dispositions. Le gouvernement chilien voulait éviter toute effusion de sang inutile et, à force de persévérance, il réussit, comme nous le verrons plus loin, à réaliser presque toujours ces nobles intentions.
La guerre allait créer au Chili une situation embarrassante, à cause de l'état de ses finances. S'il est certain que la répubUque ne traversait pas, comme le Pérou depuis 1872, une crise
équivalant presque à une banqueroute, et si elle ne souffrait pas d'une misère chronique comme celle qui s'est toujours fait sentir en Bolivie par suite des troubles et des révolutions, il n'en est pas moins vrai que l'état des finances du Chili était loin d'être aussi satisfaisant qu'il l'avait été pendant les quarante dernières années, grâce à l'ordre et à l'économie de ses administrateurs.
L'exécution de grands travaux publics, trois années consécutives de mauvaises récoltes, la baisse du cuivre sur les marchés européens, la perte d'immenses capitaux dans les salpétrières du Pérou par suite de voies de spoliation sanctionnées par le gouvernement de ce pays, avaient produit au Chili une forte crise économique suivie d'une diminution alarmante dans les revenus de l'État. Le crédit du pays se soutenait pourtant sur les marchés de l'Europe grâce à la ponctualité avec laquelle on remplissait toutes les obligations extérieures; mais faire un emprunt à l'étranger à la veille d'une guerre, qui à en juger par le nombre et les dispositions des ennemis, devait être ruineuse pour le Chili, c'était s'exposer à essuyer un refus ou à accepter des conditions très lourdes.
11 fallut donc avo'r recours à d'autres moyens. On commença par introduire la plus stricte économie dans les frais généraux et ordinaires de l'administration, en supprimant les dépenses les moins nécessaires et en faisant sur d'autres des réductions proportionnées à leur importance. De cette manière, le gouvernement réussit à payer toutes les dépenses de l'administration, et les intérêts de la dette intérieure ou extérieure; mais on arrêta ou l'on diminua les travaux publics, chemins ou édifices, et l'on réalisa dans le détail des affaires beaucoup d'économies moins importantes. Le résultat de ce plan fut qu'à la fin de l'exercice 1879, les frais généraux et ordinaires de l'administration étaient inférieurs de 2,610,000 piastres à la somme calculée par le budget, soit 15,247,000 au lieu de 17,857,000.
Cette économie ainsi que le produit d'une nouvelle contribution sur les transferts de capitaux, sur les transactions de banque ou de commerce, ne pouvaient suffire pour faire face aux frais de la guerre. Le gouvernement fut autorisé à faire une émission de papier-monnaie à cours forcé. Cette opération
s'effectua graduellement, au fur et à mesure des besoins du trésor, et Ton eut grand soin de ne pas surcharger d'un seul coup le marché de papier-monnaie, afin d'en maintenir la valeur autant que possible. Ce papier garanti par l'état, qui s'obligeait à le convertir plus tard en monnaie d'or ou d'argent, satisfit aux exigences de la situation sans éprouver une perte sensible dans son prix. Aujourd'hui que les émissions successives se sont élevées à la somme de seize millions, les lois économiques ont été accomplies, mais sur une échelle relativement réduite, de telle sorte que la dépréciation du papier n'a pas dépassé vingt ou vingt-cinq pour cent.
On doit en grande partie ce résultat à l'ordre et à l'économie que le gouvernement du (^hili a su mettre dans les dépenses de la guerre. Les comptes de la trésorerie font voir, en effet, que les dépenses extraordinaires et en dehors du budget, y compris la valeur des armes acquises en Europe, ainsi que celle des transports achetés ou loués et payés tous au comptant, se sont élevées seulement, pendant l'année 1879 à la somme de 10,288,000 piastres, somme relativement modérée si l'on considère l'importance des résultats obtenus pendant le courant de cette année et l'étendue des préparatifs militaires.
Le gouvernement put également compter sur les secours pécuniaires provenant des dons particuliers. Ces dons gratuits off'erts soit en argent, soit en nature, furent principalement destinés à l'alimentation de l'armée et de l'escadre ou à la formation des ambulances. Il faut dire aussi, à l'honneur du pays, qu'après les premiers combats, et lorsque commencèrent à arriver au Chili les blessés nationaux ou ennemis, les plus riches capitalistes de Santiago ou de Valparaiso établirent à leurs frais d'excellents hôpitaux pour décharger l'état de ces nouvelles dépenses.