‹ Histoire de la guerre du Pacifique (volume 3)Chapitre 15 sur 43 · LE HUASCÂR, DE JUILLET A OCTOBRE · texte numérisé non relu

LE HUASCÂR, DE JUILLET A OCTOBRE

Excursion de la corvette PUcomayo jusqu'à Tocopilla. — Nouvelle campagne du Huascar, — Surprise nocturne dans la baie dlquique. — Troisième campagne du Huascar; dommages qu'il cause sur la côte septentrionale du Chili. — Capture du transport chilien Rimac, — Expédition infructueuse de la corvette péruvienne Union jusqu'au détroit de Magellan. — On lève le blocus d'Iquique. — Bombardement inefficace d' Auto fagasta. — Réorganisation de l'escadre chilienne.— Projet d'attaque d'Arica. — Prise du Huascar. — Importance de ce fait.

Quoique de grands préparatifs militaires fussent activement poussés par les trois républiques belligérantes, il se passa six mois sans rencontre entre les armées de terre, et même les opérations maritimes furent pendant longtemps de fort peu d'importance. L'escadre du Chili continuait le blocus du port péruvien d'Iquique, pendant que son armée se complétait et s'organisait à Antofagasta. Les Péruviens, de leur • côté, employèrent ce temps à fortifier leurs ports ou à préparer des attaques rapides et imprévues pour surprendre les transports ou les petits navires de l'ennemi.

Le blocus d'Iquique n'avait qu'un avantage : celui de priver le Pérou des revenus que pouvait lui procurer l'exportation du nitrate. En revanche, cette opération, outre qu'elle paralysait l'action de l'escadre et permettait à celle des ennemis de concerter plusieurs coups de main, laissait libre les ports voisins de Pisagua et d'Arica, par lesquels le gouvernement péruvien faisait parvenir à son armée du Sud les secours et les renforts dont elle avait besoin.

Cette situation fut habilement exploitée par quelques (marins du Pérou. Dans les premiers jours de juillet, la cor-

vette Pilcomayo traasportait du Callao à Arica un important chargement d'armes pour Tarmée bolivienne; ensuite, elle conduisait à Pisagua une division de cette même armée, et bientôt après, passant derrière l'escadre assiégeante, elle attaquait le port de Tocopilla occupé par les Chiliens, y détruisait un navire marchand et plusieurs barques, et retournait ensuite au Nord. Poursuivie alors par une des frégates chiliennes, la Pilcomayo évitait adroitement le combat, et se mettait à Tabri des fortifications d'Arica.

Pendant ce temps, le monitor Huascar^ le plus formidable des vaisseaux dont se composait alors l'escadre du Pérou, terminait ses réparations au Callao afin d'entrer de nouveau en campagne. Son intelligent commandant, don Miguel Grau, déploya une activité infatigable pour parer à tous les besoins du service. 11 faisait réparer les plus petites avaries, mettre en bon état la machine, nettoyer la cale, en peindre la coque d'une couleur claire qui le rendit moins visible à Tennemi, renouveler et changer une partie de l'armement, principalement les fusils, remplacer par les plus habiles marins étrangers qu'il put trouver une partie de son équipage et surtout, il se pourvoyait du meilleur cbarbon qu'il y eût au Callao.

Ces préparatifs terminés, le commandant prit la mer dans Ja matinée du 6 juillet, et quatre jours après il arrivait à Arica pour s'aboucher avec le directeur de la guerre, lui demander des nouvelles de l'escadre ennemie et recevoir ses instructions militaires. Le président Prado les lui donna surle-champ. Il devait refuser tout combat, même à forces égales, et tâcher de surprendre les transports des Chiliens ou leurs petits navires, toutes les fois qu'il pourrait le faire avec succès et sans aucun péril. Le commandant Grau apprit alors que plusieurs des navires chiliens étaient partis vers le sud, et que ceux qui bloquaient Iquique, y compris la frégate cuirassée Cockrane, s'éloignaient un peu de la côte pendant la nuit et manœuvraient aux environs pour éviter les torpilles qu'on pouvait leur lancer de terre. Muni de ces renseignements et de ces instructions, le Huascar reprit la mer le même jour 9 juillet.

Quelques minutes après minuit, le commandant Grau était à Iquique, La baie était déserte, et il put communiquer

avec les autorités de la ville pour savoir où se trouvaient les navires chiliens. Ensuite il se dirigea à l'ouest pour reconnaître s'il ne pourrait pas tenter quelque facile coup de main de ce côté. En effet, près d'un îlot situé dans le port, il trouva le Maiias CousinOj vapeur qui pourvoyait de charbon Tescadre chilienne, et il lui tira un coup de canon, pour lui intimer Tordre de se rendre. Ce bâtiment n'ayant à bord d'autres armes que six ou huit fusils était incapable de toute résistance; et son capitaine faisait déjà descendre ses gens dans les chaloupes pour qu'on ne les fît pas prisonniers, lorsque la canonnière chilienne Magallanes, sous les ordres du commandant don Juan José Latorre, vint résolument disputer au Huascar la facile proie dont il allait s'emparer. L'audace de l'officier chilien déconcerta un instant le commandant Grau, Ne s'imaginant pas qu'un simple navire de bois vint défier le puissant monitor, il se persuada qu'il était attaqué par la frégate cuirassée Cochrane et, suivant les instructions formelles qu'il avait reçues, il commençait la retraite, lorsque malgré l'obscurité de la nuit, il reconnut à la dimension du navire auquel il avait affaire, que ce n'était pas le cuirassé chilien.

Il revint alors à toute vapeur sur la Magallanes, pour la percer avec son puissant éperon, mais le commandant Latorre, manœuvrant son navire avec une habileté consommée, esquiva le choc tout en continuant un feu nourri et bien dirigé, qui, s'il ne parvint pas à rompre le blindage du puissant monitor, lui causa du moins plusieurs avaries. Le combat se prolongea ainsi pendant quelque temps; mais la lune se levait à l'horizon, à trois heures et demie du malin, et à la faible lueur qu'elle répandait, le commandant Grau put distinguer le Cochrane qui, attiré par les détonations de l'artillerie, s'avançait à une distance approximative de deux kilomètres. Décidé à éviter toujours un combat sérieux, il mit le cap au nord, et poursuivi par la frégate chilienne qui ne put l'atteindre, il se réfugia sous les forts d'Arica (10 juillet). Le courage du jeune commandant de la Magallanes avait ainsi sauvé un transport de la marine du Chili.

Quoique ce combat nocturne n'ait eu aucun résultat définitif, il éleva singulièrement le nom des deux champions principaux. Le jeune commandant Latorre acquit en cette nuit la

réputation de brave marin, qu'il devait soutenir peu de temps après dans des rencontres plus importantes quoique moins dangereuses. Le commandant Grau, élevé peu après au rang de contre-amiral, fut l'objet des applaudissements de la presse péruvienne, applaudissements qui furent reproduits par les journçiux d'Europe et d'Amérique et qui lui constituèrent une auréole de gloire.

Encouragé par ces marques d'approbation, Grau se prépara bravement à de nouvelles expéditions, c'est-à-dire à harceler l'ennemi toutes les fois qu'il pourrait le faire avec une pleine confiance dans le succès, mais sans exposer jamais son navire à un combat dangereux. Dans le même temps, la corvette péruvienne Union arrivait à Arica, et, comme la rapidité de sa marche la rendait très propre à une guerre de surprises, elle fut aussi placée sous les ordres du commandant Grau. Le 17 juillet, le Huascar et Y Union sortirent d' Arica et mirent le ■cap au sud en s'éloignant de la côte pour éviter la rencontre de l'escadre chilienne ; ils se rapprochèrent de terre à la hauteur d'Antofagasta et s'emparèrent non loin de là de deux navires de commerce qu'ils envoyèrent au Gallao. Les vaisseaux péruviens longèrent ensuite la côte du sud, en détruisant toutes les chaloupes qu'ils trouvèrent dans les ports sans défense de Ghaflaral, Huasco, Garrizal i Pan de Azûcar. Cependant ils n'osèrent pas s'approcher de Caldera où il existait une faible garnison. Au retour de cette facile excursion, ils prirent un autre navire marchand dans la baie de Chanaral. Quatre jours d'une marche continuelle avaient suffi à l'actif commandant pour obtenir tous ces résultats, mais sans rencontrer nulle part la moindre résistance. Son premier élément de succès était, comme on le voit, la vitesse de ses navires.

La bonne étoile qui le suivit dans cette campagne allait lui fournir l'occasion d'une capture beaucoup plus sérieuse, la plus importante qu'ait faite le Pérou durant toute la guerre. Le 23 juillet, au lever du soleil, le Huascar et V Union retournaient au nord lorsqu'ils aperçurent à quelques milles d'Antofagasta un vapeur qui semblait s'efforcer de gagner ce port. Il ne leur fut pas difficile de l'atteindre et de l'obliger à s'arrêter après lui avoir tiré plusieurs coups de canon auxquels on répondit à peine, vu que le navire poursuivi n'avait que

quelques pièces d'artillerie d'une portée insuffisante, et d'ailleurs presque démontées. C'était le vapeur marchand Rimac, que le gouvernement du Chili avait loué pour conduire ses troupes, et qui transportait alors un escadron de cavalerie de 258 hommes et un nombre inférieur de chevaux. Le transport chilien, incapable de la moindre résistance, tomba au pouvoir des vaisseaux péruviens, et son équipage fut conduit prisonnier à Arica, où il débarquait deux jours après pour être ensuite transporté au Gallao.

La prise du transport Rimac, avons-nous dit, a été l'avantage le plus signalé qu'aient remporté les Péruviens dans toute cette campagne. Aussi fut-elle partout célébrée avec des Te Deum solennels, et annoncée à tous les pays d^Amérique et même aux journaux d'Europe, comme un grand désastre pour les armes chiliennes. En effet, outre le navire qui était un bon bâtiment, les prisonniers et les chevaux, les Péruviens y recueillirent beaucoup d'armes et de munitions, ainsi que la correspondance officielle ou particulière dont le Rimac était porteur. Les directeurs de la guerre apprirent par cette correspondance que le Chili attendait alors deux chargements d'armes qui venaient d'Europe, et ils surent, ou ils en conclurent, que jusqu'à l'arrivée de ces armes, l'armée d'Antofagasta ne pouvait pas prendre Toff^ensive. Us préparèrent tout de suite un nouveau coup de main.

La coi'vette VUnionj sous les ordres du commandant Garcia i Garcia, devait partir pour les mers du Sud, et, pénétrant dans le détroit de Magellan, y capturerait les deux chargements que le Chili attendait avec tant d'anxiété. L'aff*aire paraissait sûre, surtout entre les mains d'un homme qui jouissait de la réputation du marin le plus consommé du Pérou.

Le commandant Garcia i Garcia déploya en eff*et l'intelligence d'un bon marin, mais il ne fut pas secondé par la fortune. Il surmonta heureusement les difficultés que les mers orageuses du Sud off*rent à la na^^igation pendant l'hiver, mais il pénétra dans le détroit de Magellan lorsque le premier chargement venait d'en sortir et qu'il poursuivait en plein océan son voyage à Valparaiso. La corvette péruvienne toutefois, se présenta sous le pavillon français dans- la colonie

de Punta-Arenas que le Chili entretient sur le détroit (18 août). Là s'apercevant qu'il n'y avait que trente ou quarante hommes de garnison sans la moindre artillerie, il s'empara du charbon qui se trouvait dans un petit ponton et exigea qu'on lui vendît quelques vivres. Le gouverneur de la colonie chilienne, incapable d'opposer la moindre résistance, déploya une grande sagacité pour déjouer les plans de l'ennemi en tâchant de l'éloigner de ces parages. Il permit qu'on lui vendit des vivres, mais il lui fit entendre que les navires chargés d'armes étaient déjà passés. Cependant l'un d'eux, en ce moment-là même, pénétrait dans le détroit par la bouche orientale. V Union, croyant l'expédition manquée, rebroussa chemin vers le Pacifique, et elle le fît avec une telle rapidité que deux navires envoyés en toute hâte de Valparaiso pour la poursuivre dans ces parages n'y arrivèrent que lorsqu'elle les avait quittés pour ne plus revenir.

Cependant ce retard dans les opérations, les excursions que faisaient impunément les navires péruviens, Tinaction des vaisseaux chiliens occupés au blocus d'Iquique et surtout la perte du transport Himac avaient produit au Chili un vif mécontentement et une agitation d'opinions que le Pérou et les peuples voisins regardaient comme les symptômes précurseurs d'un mouvement révolutionnaire. Pendant que les gouvernements du Pérou et de la Bolivie ne parvenaient à se maintenir qu'à l'aide de pouvoirs extraordinaires, le Chili n'avait pas un seul instant suspendu les garanties constitutionnelles. La presse continuait à jouir de la liberté la plus complète, et le congrès fonctionnait avec des attributions tout aussi étendues que pendant les jours de paix.

Les chambres et la presse firent entendre les plaintes du patriotisme /blessé par ces accidents qui, sans être une défaite pour les armes chiliennes, encourageaient l'ennemi en donnant certain prestige à sa cause. On reprochait au gouvernement de ne pas donner une direction plus énergique et plus active aux opérations militaires, et aux chefs de l'escadre leur peu de vigueur ou de bonne fortune dans la poursuite des vaisseaux péruviens. Cette disposition des esprits, exprimée avec une entière liberté, donna lieu à ce qu'on crût au Pérou et qu'on répétât à l'étranger que la tranquillité inaltérable

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et traditionnelle dont jouissait le Chili allait faire place à une formidable insurrection.

Mais tout se borna à une modification partielle du ministère et à la nomination d'un de ses'membres, don Rafaël Sotomayor, comme ministre^ de la guerre en campagne (20 août). Le blocus d'Iquique, suspendu depuis plusieurs jours, fut définitivement abandonné. Les navires chiliens reçurent Tordre de revenir Tun après Tautre à Valparaiso pour faire toutes les réparations indispensables à une campagne plus efficace. Quelques-uns seulement devaient rester dans les ports du Nord pour protéger le campement d'Antofagasta.

Cependant le monitor Huascar, animé par le succès de ses excursions antérieures, et évitant toujours toute rencontre avec les vaisseaux chiliens, se présentait de nouveau sur les côtes du nord du Chili. Le 7 août il se trouvait dans le port inoccupé de Taltal, lorsqu'il aperçut un des cuirassés chiliens, le BlancO'Encalada. Mais le contre-amiral Grau sut de nouveau éviter le combat et, profitant de la rapidité de sa marche il se retira au nord sans être incommodé.

Peu de jours après (22 août), le chef péruvien sortait d'Arica avec le monitor Huascar et deux transports légers et après avoir détruit quelques chaloupes dans les ports sans défense de la côte, il se présenta dans la matinée du 28 août devant le port d'Antofagasta où il était sûr de ne trouver aucun des cuirassés du Chili. Au fond de la baie se trouvaient la canonnière Magallanes et un autre petit navire de guerre, VAbtao; dont la machine était démontée et en réparation. En outre, il y avait à terre plusieurs canons prêts à ouvrir le feu.

Suivant ses instructions, le contre-amiral Grau se maintint à distance et se borna à riposter aux deux vaisseaux chiliens sans chercher à s'en approcher davantage. Dans un moment cependant où il avait pénétré un peu plus avant, deux de ses bombes causèrent quelques pertes et des avaries à YAhtao\ mais, d'autre part, un boulet de 300, tiré de la plage, traversa la cheminée du monitor péruvien et éclata sur le pont faisant de grands ravages et tuant un des principaux officiers du navire. En revanche, ni les batteries de terre ni la ville d'Antofagasta n'avaient eu à souffrir de cet essai de bombardement. L'insignifiance de ce résultat et la crainte de voir

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arriver les cuirassés chiliens décidèrent le Buascar à abandonner la baie pour se diriger vers le nord *. La frégate Blanco Escalada arriva à Antofagasta cinq heures après le départ du monitor.

Ces deux dernières expéditions du Huascar, comme on le voit, n'avaient causé aucun dommage à Tarmée, elles n'avaient occasionné que des pertes insignifiantes aux navires du Chili, et à quelques commerçants des ports du Nord, mais elles stimulèrent l'activité que mettait le gouvernement de Santiago à réorganiser son escadre. Les chantiers établis à Valparaiso déployèrent une grande ardeur pour achever les travaux. On nettoya parfaitement les navires, on en répara les machines en donnant à quelques-unes des chaudières neuves et meilleures, on compléta l'armement et les équipages, et l'on introduisit dans tous les détails de l'organisation navale les réformes que l'expérience de six mois d'une campagne infructueuse faisait juger nécessaires.

Le gouvernement venait d'acheter ou de louer plusieurs vapeurs commodes et spacieux pour s'en servir comme transports. Tous reçurent, avec une puissante artillerie, des chefs et des équipages de guerre afin que l'accident du Rimac ne se renouvelât pas, c'est-à-dire que, dans le cas d'une rencontre, les transports ne fussent pas obligés de se rendre sans résistance. L'amiral Williams Rebolledo, dont la santé était affaiblie et l'esprit abattu par l'insuccès des opérations navales, résigna le commandement de l'escadre. Il fut remplacé par le capitaine de vaisseau don Galvarino Riberos, vieux marin qui avait quitté le service pour des raisons de santé, et qui revenait plein d'énergie et de résolution. Riberos devait commander en personne Tune des frégates cuirassées, le Blanco Encalada : le commandement du Cochrane fut confié au capitaine

1. Si nous entrons dans des détails si minutieux au sujet des excursions du Huascar ^ c'est parce que les journaux d'Amérique et d'Europe en ont beaucoup parlé à cette époque, sans connaître toutefois renchainement et l'importance réelle des faits. Pour raconter ces campagnes nous avons devant nous les documents chiliens; mais ce qui nous a principalement servi, c'est la correspondance officielle et complète du commandant Grau en personne, qui a été publiée intégralement au Chili, en 1880. C'est une espèce de journal complet de ses opérations et de ses travaux, soigneusement copié dans un document qui tomba entre les mains des marins chiliens.

don Juan José Latorre, homme jeune dont le nom avait acquis une juste popularité après l'héroïque combat qu'il avait soutenu dans la nuit du 9 au 10 juillet à Iquique contre le Huascar.

Pendant que l'on poussait les préparatifs, les deux chargements d'armes achetés en Europe par les agents du Chili arrivèrent à Valparaiso. Ils se composaient d'un nombre considérable de fusils des meilleures systèmes, de plusieurs canons Krupp, et d'une provision abondante de munitions et d'habillements pour les troupes, en un mot de tous les articles nécessaires pour compléter l'équipement de l'armée. Plus de 3,000 hommes bien disciplinés étaient prêts à entrer en campagne et n'attendaient que ces armes pour aller rallier au nord l'armée campée à Antofagasta. Le 20 septembre, un convoi de douze navires, tant vaisseaux de guerre que transports, partait de Valparaiso.

Mais il convenait, avant de commencer les opérations sur terre, d'anéantir les forces navales du Pérou, ou au moins de détruire le monitor Huascar qui en était l'âme. Tel était à Santiago Tavis du gouvernement; et les marins Riberos et Latorre, qui avaient pris part aux délibérations, témoignèrent la ferme résolution de ne pas revenir à Valparaiso avant d'avoir obtenu cet important résultat. Une fois à Antofagasta, les deux frégates cuirassées se préparèrent, ainsi que la corvette O^'Higgtns, la goélette Covadonga et un transport, et le !•' octobre ils partaient pour Arica, où, d'après toutes les informations, devaient se trouver les navires péruviens.

Arica était alors une place militaire fort respectable. Outre les fortifications de la ville, quelques-unes à fleur d'eau, et d'autres situées sur les hauteurs qui dominent le port, toutes pourvues de grosse artillerie et d'une garnison nombreuse, il y avait au fond de la baie un monitor d'une marche assez lente, mais terrible comme engin de défense. Le Manco Capac, tel était son nom, était une batterie flottante armée de puissants canons, et que sa construction rendait inabordable, car pendant le combat elle dépassait à peine la surface des eaux. Les marins chiliens étaient pourtant résolus à attaquer les navires péruviens, dans ce cercle de feu, où le sort des armes pouvait facilement leur être contraire.

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Heureusement pour eux, quand ils se présentèrent devant Arica dans la matinée du 4 octobre, ni le Huascar ni V Union ne se trouvaient dans le port. Ils apprirent par quelques pêcheurs des environs que les deux vaisseaux péruviens étaient partis depuis plusieurs jours pour croiser de nouveau sur les côtes du Chili. Les Chiliens se mirent en marche vers le sud, et en arrivant à Mejillones le 7 octobre, ils surent, par les communications télégraphiques du gouvernement de Santiago, que les deux vaisseaux péruviens, après avoir longé la côte jusqu'au 30" de latitude, en détruisant toutes les chaloupes qu'ils rencontraient, s'étaient de nouveau réfugiés à Arica. Immédiatement, les commandants Riberos et Latorre, se mettant d'accord par le télégraphe avec le ministre de la guerre qui se trouvait à Antofagasta, combinèrent un plan d'opérations fort habile, afin d'atteindre les navires péruviens, qui pendant cinq mois avaient esquivé avec tant d'adresse la poursuite des vaisseaux chiliens.

Le commandant Latorre, avec le Cochrane^ le O'Higgins et un transport, resta toute la nuit à manœuvrer à la hauteur de Mejillones. Le commandant Riberos, avec le Blanco et la Covadonga, alla un peu plus au sud, vis-à-vis d' Antofagasta. Les navires péruviens devaient nécessairement rencontrer une de ces deux divisions, à moins que, contrairement à leur habitude, ils ne s'éloignassent davantage de la côte. Le piège était habilement tendu, et il était difficile à l'ennemi de n'y pas tomber.

Le 8 octobre, avant le point du jour, l'officier qui était de garde sur le Blanco parvint à distinguer, à la faible lumière i

de la lune qui venait de paraître, la fumée de deux vapeurs I

paraissant chercher quelque proie le long de la côte. C'était le Huascar et Y Union qui, grâce à l'obscurité de la première partie de la nuit, étaient passés au nord sans être vus par ceux qui les attendaient à la hauteur d'Antofagasta. Le commandant Riberos se mil aussitôt à poursuivre ces navires qui se trouvaient déjà à une distance de cinq ou six milles.

L'actif commandant Grau, si habile toujours pour éviter un combat sérieux, crut pouvoir se soustraire alors, comme il l'avait fait tant de fois, à la poursuite des navires chiliens ; et donnant toute sa force à la machine, il continua à avancer

rapidement au nord, au point de perdre de vue ou à peu près la frégate chilienne. Il croyait avoir échappé au danger lorsqu'il aperçut au loin trois nouveaux navires qui semblaient vouloir lui barrer le passage. C'était la seconde division de l'escadre chilienne, qui sous les ordres du commandant Latorre venait lui présenter le combat. Les Péruviens pensèrent néanmoins qu'ils pourraient éviter la lutte ; et en effet la corvette Y Union, beaucoup plus légère que le monitor, prit la fuite en laissant son compagnon en arrière. Le commandant Latorre envoya aussitôt à la poursuite de V Union la corvette OHiggins et le transport qui les suivait, et il resta seul avec le Cochrane, Vainement le monitor péruvien essaya de s'enfuir d'un côté ou d'un autre : la frégate chilienne, que ses récentes réparations avaient rendue beaucoup plus légère, lui ferma le chemin en resserrant la distance, et l'obligea enfin à accepter le combat.

Latorre et Grau se trouvaient en face l'un de l'autre pour la seconde fois. A Iquique, dans la nuit du 9 au 10 juillet, le jeune commandant chilien, avec une simple canonnière de bois, avait soutenu un combat héroïque contre le puissant monitor que commandait Grau. Maintenant, les armes du premier étaient bien différentes : la lutte allait s'engager entré deux navires revêtus d'une épaisse cuirasse de fer.

Le Huascar, sans perdre l'espérance de fuir au nord, ouvrit le feu à neuf heures et quart du matin, et à une distance de plus de trois kilomètres tout en continuant à se retirer. Le Cochrane, de son côté, s'avançait silencieux et imperturbable, et ce fut seulement après avoir considérablement raccourci la distance qui les séparait, qu'il tira les premiers coups de canon contre le navire ennemi. Jamais les feux d'artillerie n'avaient été dirigés avec plus de précision et d'assurance. Les premiers boulets du Cochrane mirent en pièces la tour blindée du Huas* car, tuant et mutilant horriblement le commandant Grau, qui s'y tenait pour diriger la manœuvre de son navire. Deux officiers, qui prirent ensuite le commandement, tombèrent l'un après l'autre au poste d'honneur. Pourtant le combat se soutint avec la plus grande énergie pendant près d'une heure, durant laquelle les mitrailleuses du Huascar et le canon ne cessèrent de se faire entendre. 11 y eut un moment où le vais-

^ HISTOI^ DE LA OUfiBRE DU PACIFIQUE

^aeau péruvien amena son pavillon, et Ton crut le combat terminé. Les feux se suspendirent pendant quelques minutes ; mais le monitor hissa de nouveau le drapeau péruvien, en recommençant la retraite. Immédiatement, le commandant Lâtorre ordonna de reprendre le feu en diminuant encore la •distance, et la lutte recommença avec plus d'acharnement. Les deux navires manœuvèrent à plusieurs reprises pour cher- 'Cher à se percer avec leur éperon, mais.sans pouvoir se toucher.

Pendant ce temps, le Blanco avançait à toute vapeur vers ie théâtre du combat, et ouvrant le feu contre le moniton péruvien, s'élançait à son tour sur lui pour le percer. La lutte était •de plus en plus acharnée, et 1 épaisse fumée des canons, des mitrailleuses et des fusils, cachait par moment la vraie position de chacun des navires. Le commandant Latorre, par une manœuvre hardie, plaça enfin le Huascar entre deux feux ; et le monitor dut se rendre à onze heures moins cinq minutes. Le combat avait duré une heure et demie. Plusieurs marins du Hua$cctr^ croyant sans doute que les vaisseaux chiliens voulaient les ensevelir sous les eaux, se jetèrent à la mer dans le plus grand désordre.

Les Chiliens n*avaient nullement Tintention de commettre june faute aussi énorme. Le Huascar^ quoique endommagé et percé en plusieurs endroits, était une prc»e trop importante pour qu'on ne cherchât point à s'en emparer. Le commandant Riheros envoya ses chaloupes pour recueillir les naufragés et prendre possession du navire ennemi. Le pont était couvert de cadavres et de débris humains, mais il restait vingthuit chefs ou officiers vivants, et plus de cent individus de toute nationalité qui faisaient partie de l'équipage. Ils furent tous fait prisonniers *. Les Péruviens avaient ouvert les soupapes du monitor pour le couler, et l'eau entrait en grande

1. Quelques journaux d*Europe, induits en erreur par les nouvelles transmises du Pérou, annoncèrent qu'après ce combat , d'une durée <le sept l>eares, au dire de certaines g«ns, il n'«tait resté qu'un seul homme de Téquipage du Huascar. Pour faire cesser l'équivoque, il suffit de dire que, le jour du combat, le monitor péruvien avait à bord 205 hommes, et que le nomhre des prisonni^'s monta à 144 ; le total des morts fut donc de 61. Ceux-ci fare&t enterrés le jour suivant à Antofa- ^asta avec tous les honneurs militaires. Le passage suivant du rapport officiel où le commandant Riberos rendait compte au gouvernement de ia. prise du Huascm\ est fort honorable pour les marins du Chili : « La

quantité dans la cale. Les vainqueurs les fermèrent au plus vite et parvinrent ainsi à sauver leur conquête.

Pendant ce rude combat, le Cochrane avait reçu cinq boulets, qui avaient peu endommagé le blindage, mais qui blessèrent dix hommes, Tun de ceux-ci mourut quelques heures plus tard. Le Blanco n'avait pas du tout souffert. Ce qui avait le plus servi, paraît -il, aux cuirassés chiliens, outre la précision des feux de Tartillerie, c'était leur double hélice *, qui leur permettait de se retourner et de manœuvrer avec la plus grande précision et de se soustraire plus facilement aux chocs du monitor péruvien.

Quoique la corvette péruvienne V Union eût pris la fuite avant le combat, et que les deux navires chiliens qui la poursuivirent presque toute la journée ne fussent pas parvenus à l'atteindre, les ressources navales du Pérou étaient virtuellement anéanties par la perte de son puissant et rapide monitor et par la mort du plus actif et du plus intelligent de ses marins. Le combat d'Angamos, nom que l'on donna à cette journée, à cause du petit cap vis-à-vis duquel eut lieu la rencontre, établit donc d'une manière définitive la suprématie navale du Chili.

Le Huascar. réparé quelques jours après à Valparaiso, et considérablement amélioré, devint Tun des meilleurs navires de Fescadre chilienne. En outre, le jour même où avait lieu le combat d'Angamos, un vapeur de la plus grande vitesse, acheté en Europe par les agents du Chili, était arrivé à Valparaiso, et après quelques modifications indiquées par d'habiles ingénieurs, il était muni d'un canon du système le plus formidable. Ce navire reçut le nom à'Angamos, en mémoire du jour où il était entré dans les eaux chiliennes* A partir de ce moment, le Chili était prêt à donner la plus vigoureusa impulsion aux opérations de la guerre.

mort du contre-amiral péruvien, don Michel Grau, a été vivement regrettée par notre escadre, car tous les officiers rendaient justice au patriotisme de ce remarquable marin. »

1. La construction des cuirassés chiliens fut dirigée par Témineat architecte naval sir Edward J. Rééd.

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