BATAILLES DE DOLOI^ES ET DE TARAPACÂ. NOVEMBRE
Confiance des uUiés dans leur prochain triomphe. — Plan de campagne adopté contre les Chiliens. — Ceux-ci occupent les hauteurs de la Enca&ada. — Difficultés de cette situation. — Bataille de Dolores.
— Victoire des Chiliens : ses conséquences immédiates. — Les Péru- 'viens abandonnent la ville d'Iquîque qui est occupée par les Chiliens. — Les restes de Tarmée péruvienne se retirent à la ville de TarapacÂ. — Une faible division chilienne va les y attaquer. — Sanglante affaire de TarapacÂ. — Résultats immédiats de ce combat. — Les forces péruviennes se mettent en retraite. — Les Chiliens occupent TarapacÂ. — Marche pénible des Péruviens pour arriver à Arica.
— Toute la province de Tarapacà se soumet aux autorités chiliennes.
Il paraissait naturel que le débarquement des troupes chiliennes eût produit une impression pénible dans le quartier général des alliés. Mais à en juger par les déclarations de leur presse et les menaces de leurs proclamations, les Péruviens et les Boliviens cantonnés à Iquique, à Tacna et à Arica reçurent avec une vive satisfaction la nouvelle du combat de Pisagua. Directeurs de la guerre et soldats se laissaient bercer des plus flatteuses illusions à l'endroit de leur puissance militaire, et ils continuaient à aflecter le plus souverain mépris pour Tarmée chilienne.
Ce qui contribua puissamment à entretenir cette opinion, ce fut le rapport officiel que le général Buendia fit passer au président du Pérou pour justifier sa défaite dans ce combat. Il y racontait qu'avec 100 hommes seulement il avait défendu la place pendant sept heures contre des forces cinq fois plus considérables, qu'il avait repoussé deux attaques, et qu'enfin il s'était mis en retraite dans le meilleur ordre et sans que le moral de ses troupes en fût le moins du monde affecté. Ce
combat, ajoutait-il, avait redoublé chez les alliés le désir de semesurer de nouveau avec leurs ennemis, parce que connais-^ sant maintenant leur immense supériorité en courage et en discipline sur les troupes chiliennes, ils étaient sûrs de la victoire, c II y a, disait-il, une différence énorme entre le moral de notre armée et celui de l'armée chilienne... Notre force morale est doublée par la justice de la cause que défend la coalition. La bravoure et la sérénité de nos soldats, éprouvés déjà en de nombreux combats, rendent notre victoire certaine et assure le triomphe que dans la prochaine rencontre nous saurons arracher à Tennemi. » Le général bolivien don Pedro Yillamil, quoique moins explicite dans ses menaces, nourris-^ sait la même conflance et répondait également d'un prochain triomphe.
On sait que le général Prado se trouvait alors à Arica, et qu'à son caractère de président du Pérou il joignait celui de directeur en chef de la guerre. Une division de près de 4, 000 Boliviens était campée à Tacna sous les ordres du président de la Bolivie. Les deux généraux, à en juger par leurs nombreuses proclamations, brûlaient depuis longtemps du plus ardent désir de voler au combat, pour prendre à côté du soldat le poste du péril et de l'honneur. Malgré ces bruyantes démonstrations, les deux présidents avaient trouvé des distractions moins dangereuses que les difficultés de la marche ou les hasards des combats. Les alliés eux-mêmes ont avoué plus tard que, pendant que le général Prado passait son temps à Arica à une table de jeu, le président de la Bolivie trouvait à Tacna; des plaisirs encore moins innocents au milieu de fêtes qui dégénéraient souvent en orgies. Le débarquement des Chiliens à Pisagua vint les arracher à ces agréables paèse-temps en appelant leur attention sur les affaires de la guerre.
Le plan de défense fut concerté avec la plus grande rapidité. Après là déroute il restait sur pied à Iquique et dans les environs près de 14,000 hommes tant Péruviens que Boliviens. Le général Buendia, témoin de la défaite de Pisagua, s'était retiré dans cette ville, et il allait se mettre à la tête des troupes. Il devait retourner au nord, pour occuper l'ancien campement des Péruviens à Dolores, et attendre là l'armée bolivienne de Tacna, qui, sous les ordres du président Daza^
devait avancer à marches forcées. Les Chiliens débarqués à Pisagua allaient donc se trouver entre deux armées, et l'on croyait qu'ils devaient succomber sans remède. Le président du Pérou, qui, malgré ses assurances répétées» restait dans la place d'Arica, sous prétexte de ses nombreuses occupations et du mauvais état de sa santé, s'empressa d'annoncer à lima la destruction prochaine de l'armée chilienne. On né douta pas un seul instant, ni au Pérou ni en Bolivie, du triomphe certain et complet des alliés.
Mais les généraux péruviens et boliviens avaient compté sans l'énergie et la rapidité des mouvements des troupes chiliennes. Les premières colonnes, qui s'étaient mises en marche de Pisagua pour Tintérieur du pays, s'emparèrent des télégraphes de l'ennemi, et ils trouvèrent dans les bureaux qu'ils occupèrent la copie de ses dernières communications. Dans les reconnaissances pratiquées ensuite, on réunit de nouvelles données sur les plans de l'ennemi. Ainsi quoiqu'on eût cru tout d'abord qull faudrait aller par terre jusqu'à Iquique, on se vit forcé d'accepter une lutte qui pouvait être plus périlleuse, mais qui épargnait à l'armée les fatigues d'une marche excessivement pénible, par les salpètrières de Tarapacâ. On s'explique ainsi l'activité déployée par l'état-major chilien pour occuper les positions de Dolores, qui, outre une abondante provision d'eau, avaient une grande importance stratégique. C'est là que se réunirent plusieurs corps d'armée qui formèrent, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, une division de près de 6,000 hommes sous les ordres du colonel E. Sotomayor. Le reste de l'armée chilienne resta échelonné sur divers points entre Dolores et Pisagua.
Le camp de Dolores est situé près de la station du chemin de fer qui porte le même nom. Du côté du sud s'élève une petite chaîne de montagnes qui forme, à son extrémité la plus voisine, une hauteur d'une certaine élévation. Plus loin cette chaîne s'abaisse un peu, et à l'extrémité méridionale s'élève une autre hauteur. Ces montagnes sont connues sous le nom? de FEncafiadâ et de San Francisco *. Ces hauteurs, d'où la vue
1 . La bataille gagnée par les ChilieoB sur ces lieux est dénommée de- Dolores. Cependant les alliés l'appellent ordinairement San Franciscoet même quelquefois TEncanada.
embrasse une vaste étendue, furent le terrain choisi par le colonel Sotomayor pour placer ses troupes. Au pied de la montagne passait le chemin de fer qui le mettait en communication avec le quartier général ; et, suivant toutes les conjectures, c'était là aussi que les troupes que Buendia devait amener dlquique se réuniraient à celles qui pouvaient arriver du Nord avec le président de la Bolivie.
Les Chiliens croyaient, mais à tort, que ce seraient celles-ci qui arriveraient les premières sur le théâtre de la lutte. En effet, dès les jours précédents, on avait aperçu du côté du nord, plusieurs détachements que Ton croyait être Tavant-garde de l'armée bolivienne, et qu'il avait fallu disperser. Le colonel Sotomayor dut faire avancer de ce côté une colonne de plus de deux mille hommes, pour arrêter la marche du président Daza s'il tentait de s'approcher des positions occupées par les Chiliens. Toutefois le péril n'était pas de ce côté-là. En effet, on sut bientôt qu'une division ennemie, qui semblait être l'avant-garde du général Buendia, se présentait vers le sud. Une division de plus de 2,000 Chiliens, sous les ordres du commandant don Domingo Amunâtegui, dut avancer de trois lieues, jusqu'à la station de Santa Catalina, pour fermer le passage à cette colonne. On comprend ainsi dans quelle situation critique se trouvait le campement chilien, qui s'attendait à être attaqué à la fois par le nord et par le sud.
La division ennemie que le commandant Amunâtegui se proposait d'arrêter à Santa Catalina n'y était pas encore. Mais ses éclaireurs lui annoncèrent le soir du 18 novembre que le gros de l'armée de Buendia arrivait d'Iquique à marches forcées, ralliant en chemin tous les corps détachés dans les établissements voisins de cette ville, que ces forces s'élevaient à près de 12,000 hommes, lesquels devaient arriver dans la nuit à Santa Catalina, pour pousser immédiatement jusqu'à Dolores. Le chef chilien courait le risque de se voir coupé, d'un moment à l'autre, par des forces six fois supérieures. Mais après avoir averti le colonel Sotomayor de l'approche de l'ennemi, il commença l«a retraite à la faveur de l'obscurité ; et avant le point du jour, il était revenu au campement de sa division. Cette marche rapide s'était effectuée par une route parallèle à celle que suivait l'ennemi, à moins
d'une lieue de lui, et pourtant, Tétat-major péruvien mettait tant de négligence dans ses opérations que personne dans cette armée ne soupçonna qu'à si peu de distance se trouvait une colonne ennemie suivant la même direction, et qu'il eut été facile de couper et de faire prisonnière.
Dans la matinée du jour suivant, le 19 novembre, toute la division du colonel Sotomayor était concentrée à Dolores. Ce chef prit alors les dernières dispositions pour être en mesure de repousser toute attaque de l'ennemi et donner ainsi au général en chef de l'armée chilienne le temps d'amener les renforts nécessaires. Or, ce matin-là même, le général Escala quittait de bonne heure le campement de l'Hospicio, à la tète d'une forte division. Le peu de matériel que possédait le chemin de fer de Pisagua ne permettait pas à ces troupes d'arriver à Dolores en moins de dix à douze heures. Pendant ce temps, la division établie à cet endroit allait se voir obligée d'accepter la bataille contre des forces doubles (5,000 ou 6,000 Chiliens contre 11,000 ou 12,000 alliés).
L'armée de Buendia était arrivée avant le jour en face du camp chilien. Aux premières lueurs de l'aurore, son chef commença à prendre ses positions. 11 forma tranquillement sa ligne, au son de la musique militaire, et au milieu d'un grand enthousiasme, et des cris mille fois répétés de : « Vive le Pérou I vive la Bolivie I vive l'alliance I à bas les Chiliens, les lâches et les usurpateurs ! » Quoique les deux armées ne fussent qu'à une distance de deux kilomètres l'une de l'autre, le général péruvien, d'accord avec le conseil des chefs supérieurs, résolut de ne livrer bataille que le lendemain ; on espérait sans doute que le général Daza arriverait pendant la nuit avec les corps boliviens partis de Tacna. L'état-major des alliés ne considérait pas que, dans la soirée ou dans la nuit suivante, l'armée chilienne devait recevoir des renforts, et que le lendemain il pouvait se trouver en face de 10,000 hommes au lieu des 5,000 à 6,000 que le colonel Sotomayor avait alors sous la main.
Mais ce dernier ne voulut même pas attendre ces renforts. Plein de confiance dans la valeur de ses troupes et dans la force des positions qu'il avait choisies, il résolut d'engager le combat dans l'après-midi, sans s'occuper de l'immense supé-
riorité numérique de Tennemi. Vers les trois heures, une batterie de montagne, placée au centre de la ligne chilienne, ouvrit le feu contre une colonne ennemie qui s'était mise en mouvement pour changer de position. Contre l'intention du général péruvien, cette colonne s'engagea en répondant aux Chiliens par un feu d'artillerie et de mousqueterie. Bientôt le combat devint général. Les boulets et les balles des alliés tombaient sur toute la ligne des Chiliens ; mais Tartillerie de ceux-ci, dirigée avec une adresse merveilleuse, contenait victorieusement Tennemi. Une colonne formée des meilleures compagnies de divers bataillons péruviens, protégée par les ondulations du terrain, réussit néanmoins à avancer jusque sur les batteries du centre des Chiliens, dont les canons, établis sur le revers et au sommet de la colline, ne pouvaient plus atteindre les troupes qui se dérobaient au pied des hauteurs.
Les alliés purent donc commencer à gravir la pente sans grand danger, mais, lorsqu'ils approchèrent des batteries, ils furent arrêtés par une vigoureuse charge à la baïonnette qui les dispersa complètement. Quelques compagnies de fusiliers, prises dans les deux bataillons formés par les vaillants mineurs de Copiapo et de Goquimbo, fondirent sur les assaillants avec un élan irrésistible : ils les ramenèrent par trois fois et les poussèrent jusqu'à la plaine la baïonnette dans les reins. Il parait que le feu que les alliés dirigeaient alors sur les Chiliens pour seconder leur colonne d'attaque fît plus de ravages dans les rangs des assaillants que dans ceux de leurs adversaires, ce qui contribua puissamment à augmenter le désordre et la confusion dans l'armée alliée.
Pendant ce temps, les batteries qui protégeaient les flancs de la division chilienne soutenaient le feu avec la plus grande vigueur et semaient le désordre et l'épouvante dans les rangs ennemis. En vain, l'aile droite de l'armée alliée prétendit-elle revenir à la charge du même côté dans l'espoir de changer le sort de la bataille. La batterie chilienne de canons Krupp qui lui faisait face, appuyée par le feu de quelques compagnies d'infanterie, fit reculer les alliés et dispersa complètement leur cavalerie. Le désordre produit sur ce point, la confusion introduite au centre de la ligne par la dispersion et la fuite des
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LES OPÉRATIONS MILITAIRES il9
•colonnes qui avaient essayé de gravir les hauteurs, décidèrent la défaite. Les alliés commencèrent à lâcher pied et finirent par abandonner le champ de bataille vers cinq heures du soir *.
La retraite de l'armée alliée s'opéra d'abord avec ordre, malgré les feux d'artillerie que continuaient contre elle les batteries chiliennes, et la poursuite de quelques corps d'infanterie déployés en tirailleurs. Mais, lorsque la nuit fut tombée, et surtout qu'un épais brouillard, fréquent dans ces
1. Comme on le voit par cette courte relation, le triomphe des Chiliens à Dolores doit être principalement attribué à la supériorité de leur artillerie et à l'adresse avec laquelle on sut l'employer, sans oublier toutefois la vigoureuse charge à la baïonnette des bataillons de Copiapô •et de Coquimbo, qui repoussa une attaque dont pouvait dépendre le sort de la journée. Mais les chefs de Tarmée alliée ont cherché mille explications pour justifier la défaite aussi étonnante qu'inattendue d'an •corps de 12^000 hommes par une division qui n'en contenait pas plus de 6^000. Selon quelques-uns, les vrais auteurs du désastre •étaient les Boliviens qui avaient fait feu sur les colonnes péruviennes repoussées par les baïonnettes chiliennes dans l'attaque des hauteurs. Suivant d'autres, la responsabilité de la déroute retombait sur le général Buendia et sur son état-major, qui n'avait pas commencé la bataille •dès le matin, comme si l'heure eût pu faire que les Chiliens se servissent moins habilement de leurs canons. D'après l'état-major des alliés, •on avait perdu la bataille non seulement à cause des Boliviens qui avaient porté la confusion dans les rangs en faisant feu sur les Péru- -viens, mais aussi à cause de quelques^ chefs qui engagèrent le combat dans la soirée au lieu d'attendre au lendemain comme on se l'était pro< •posé. Toujours est-il que les vaincus n'ont pas voulu reconnaître la vraie cause de leur défaite : la supériorité des Chiliens en valeur et en • organisation.
En 1880, un journal de New York, voulant expliquer l'issue de cette •bataille, profita de la présence accidentelle dans cette ville du président •du Pérou, le général Prado, directeur de la guerre, et il recueillit de sa bouche les renseignements nécessaires. Voici comment le dit journal les communique à ses lecteurs : « Les généraux alliés voulaient livrer *une bataille scientifique, conforme aux principes de la stratégie, et •qui répondit à la culture intellectuelle et à la civilisation du Pérou ainsi qu'à l'instruction militaire de l'armée qu'ils commandaient. Dana •ce but ils l'avaient remise au lendemain afin de prendre les mesures inécessaires en pareil cas, et de relever encore la gloire du Pérou dans un combat qui devait étonner l'Amérique. Mais les Chiliens^ hommes barbares et ignorants, incapables d'apprécier à sa juste valeur la tactique militaire, précipitèrent le combat; ils attaquèrent Tarmée péruvienne et la taillèrent en pièces, sans laisser à ses chefs le temps d'achever de combiner leurs plans stratégiques. » En laissant de côté tout ce qu'il y a de dérisoire dans cette explication, qui n'est qu'une bonne plaisanterie du général Prado, il faut reconnaître •qu'elle contient cependant un grand fond de vérité.