Chapitre VIE
Jjb.l..HAVDOm d e» Edit.
plan d'attaqué pour surprendre l'ennemi. Les troupes devaient se partager en trois colonnes de force différente, suivant l'importance des opérations dont elles seraient chargées. Ainsi, pendant que la plus nombreuse attaquerait de front par le fond de la vallée, les deux autres occupaient les hauteurs qui flanquaient les positions de l'ennemi afin de l'envelopper et de l'obliger à se rendre ou à se disperser. Ces colonnes devaient se mettre en chemin à trois heures du matin pour commencer l'attaque le lendemain 27 novembre aux premiers rayons du jour.
La première colonne de la division chilienne, composée de 400 hommes seulement, s'égara dans sa marche à cause de l'épais brouillard qui s'élève chaque nuit dans ces parages. Elle arriva près de la fondrière qui ferme la vallée au nord, non pas avant le jour, comme elle en avait reçu l'ordre, mais à huit heures du matin. Elle avait pour instructions de traverser la vallée et de gagner les hauteurs qui la ferment du côté du sud. Mais, à cette heure-là, ce mouvement offrait la plus grande difficulté; car quoique l'ennemi ne s'attendit pas à l'attaque, il était sur pied et il accepterait un combat, dont le résultat ne pouvait être douteux, vu son énorme supériorité numérique.
La prudence conseillait de ne pas descendre dans le carrefour, et en effet, si changeant de plan, on avait attendu sur la hauteur le reste de la division chilienne, celle-ci, servie par son artillerie, aurait pu, de cette position, jeter le désordre parmi les forces péruviennes qui occupaient la vallée et les disperser complètement. Mais le principe de l'obéissance militaire l'emporta, fortifié encore par la confiance qu'inspiraient aux soldats leurs triomphes passés ; et la colonne poursuivit sa marche par les étroits sentiers du ravin.
Les Péruviens étaient alors occupés à consommer sans défiance les provisions qu'on venait de leur distribuer avant de continuer la marche. A la vue des Chiliens qui commençaient à se montrer sur la pente du nord, les tambours battirent la générale et chacun courut à son corps respectif. Sous la direction des chefs et des officiers, les soldats s'élancèrent à leur tour vers les hauteurs par divers sentiers, et en quelques instants ils placèrent la colonne chilienne dans la situa-
tion désavantageuse où ils se trouvaient eux-mêmes quelques instants auparavant. Cette colonne répondit pourtant au feu que de toutes parts on dirigeait sur elle, et malgré des pertes sensibles elle soutint le combat le mieux qu'elle put, donnant le temps aux deux nouvelles colonnes d'y prendre part. Il était inutile que celle-ci essayassent de suivre le plan convenu. La bataille avait commencé dans des conditions qui empêchaient d'y donner suite, et Ton dut accepter la lutte comme elle se présentait.
Il est impossible de rapporter dans tous leurs détails les péripéties de ce combat acharné. Les relations de ceux qui y ont pris part en retracent seulement les traits principaux, ou ne donnent que des détails sans liaison entre eux et qui ne suffisent pas pour en enchaîner tous les incidents divers. On se battait sur la colline et dans la vallée, avec un acharnement sans pareil, souvent corps à corps, changeant constamment de position, suivant les nécessités de la défense, et par détachements isolés. Dans ces mouvements rapides et soudains, les Chiliens se virent forcés d'abandonner quelquesuns de leurs canons, qui d'ailleurs n'étaient d'aucune utilité dans un combat engagé dans de semblables conditions. Leurs troupes épuisées par la marche, par l'insomnie et dévorées de soif, semblaient prêtes à plier sous le nombre de leurs ennemis, entièrement remis de leurs fatigues par un ou plusieurs jours de repos, et exempts des tourments de la faim et de la soif.
Mais la vigueur physique et morale du soldat chilien, son amour-propre doublé par ses précédentes victoires, et enfin les sentiments delà discipline et de l'obéissance contribuaient à soutenir leur valeur. Ces hommes de fer, rompus aux plus pénibles travaux de l'industrie jusqu'au jour où la patrie avait réclamé le secours de leurs bras, résistaient avec une bravoure héroïque qui, même dans un péril si imminent, leur ménageait encore quelques chances de victoire. Les Chiliens, officiers et soldats, jonchaient le sol de leurs cadavres, mais ils vendaient chèrement leur vie, et leurs balles et leurs baïonnettes ouvraient à chaque instant de larges brèches dans les rangs ennemis.
A une heure de l'après-midi, lorsque la situation paraissait
le plus désespérée, le sort de la bataille changea en leur faveur. La division chilienne avait un corps de cavalerie de H5 grenadiers, qui à cause de la configuration du terrain, n'avait pas pu prendre part au combat sur la pente des mon. tagnes. Il était maintenant descendu dans la plaine, et à la voix du major don Jorje Wood, aide du chef de la division, ces cavaliers se formèrent en bataille, ralliant autour d'eux les soldats que la confusion de la lutte avait séparés de leurs compagnons. La cavalerie allait faire un dernier effort; en effet, lancée au galop sur les pelotons ennemis, elle les chargea le sabre au poing, avec cet élan irrésistible qui dans toutes les guerres a rendu célèbres les chevaux et les cavaliers chiliens. Ce ne fut plus un combat, mais une boucherie effroyable. Ranimée par cette appui, l'infanterie reforma ses rangs et se lança de nouveau sur l'ennemi qui commençait à plier. La lutte ne se prolongea guère plus d'une heure et les Péruviens se décidèrent enfin à la retraite, abandonnant la place à leurs audacieux vainqueurs. Les Chiliens, qui avaient perdu près du cinquième de leur effectif dans ce combat inégal, purent néanmoins chanter victoire. Ils se dispersèrent immédiatement dans la vallée pour se désaltérer dans les eaux de la rivière, pour ramasser les blessés ou pour se reposer à l'ombre des arbres ou des cabanes les plus proches.
C'eût été le moment de préparer une prudente retraite ; et il paraît que ce fut aussi l'idée des chefs. Mais les troupes ne se sentaient pas la force de traverser de nouveau ce désert brûlant, et aucun danger n'aurait pu les décider à se priver de quelques instants d'un repos indispensable. Les chevaux eux-mêmes avaient besoin de se rafraîchir, et l'on dut les laisser boire à la rivière. A quatre heures de l'après-midi, 400 hommes seulement avaient gagné la hauteur ; le reste de la division se trouvait encore dans la vallée sans l'idée du moindre péril. Quelques pelotons seulement continuaient à échanger des coups de fusil avec ceux des détachements ennemis dont la retraite leur paraissait trop lente.
Justement à cette heure il arrivait un puissant renfort aux Péruviens. Les deux détachements, qui au nombre de 1,400 hommes s'étaient mis la veille en marche pour le nord* ne se trouvaient, le matin du jour de la bataille, qu'à deux
OU trois lieues de Tarapaca. A la première nouvelle de la présence des Chiliens sur les hauteurs qui dominent ce bourg, le général Buendia avait envoyé Tordre de ramener ces troupes; et elles arrivaient à quatre heures du soir pour recommencer la lutte contre les restes épuisés de la division chilienne, qui, après cinq heures du combat le plus acharné, étaient restés maîtres du champ de bataille. L*apparition de ces troupes fraîches ranima le courage des fugitifs péruviens, et en fort peu de temps près de 4,000 hommes recommençaient le combat.
Les Chiliens qui occupaient la vallée soutinrent néanmoins ce choc inattendu. S'étant emparés de plusieurs maisons et de quelques cabanes, ils ouvrirent dans les murs de nombreuses meurtrières, par lesquelles ils lançaient une véritable pluie de feu. Les ennemis ne trouvèrent pas d'autre moyen de vaincre ces hommes que de mettre le feu aux toits de chaume de ces bâtiments rustiques, et Tincendie fit ce que les hommes n'avaient pu faire. Sur d'autres points de la vallée, la lutte continuait corps à corps, un contre trois, et ceux-là seulement qui pouvaient s'ouvrir un passage parvenaient à se replier sur les hauteurs. Dans l'acharnement de la lutte, les Péruviens ne voulaient pas faire des prisonniers, qui, d'autre part, les auraient gênés dans leur retraite, et ils massacraient sans pitié tous les soldats isolés qu'ils trouvaient sur leur passage, et même les blessés qui jonchaient le champ de bataille.
Les cruautés des Péruviens dans cette dernière heure sont indescriptibles. Quelques blessés seulement, laissés pour morts, y échappèrent avec une cinquantaine de prisonniers qui durent la vie à l'humanité d'un ou deux chefs péruviens. La fusillade se ralentit graduellement, et à six heures du soir le feu était tout à fait fini. Les soldats péruviens, au nombre de près de 4,000 hommes, gardaient les positions, sans oser entreprendre la poursuite de l'ennemi. Les restes de la division chilienne, c'est-à-dire 1,400 hommes, presque exténués de faim et de fatigue, se retiraient en bon ordre, sans être, inquiétés, emmenant quatre de leurs canons, et les prisonniers qu'ils avaient faits sur les Péruviens.
Quel était le vainqueur dans cette sanglante journée? Voilà une question qu'il est fort difficile de résoudre, les
deux partis s*étant également attribué la victoire *. Pour y répondre il convient d'examiner les pertes respectives et les conséquences finales du combat.
La division cbilienne avait mis 1,283 hommes en ligne, et elle se retirait en laissant trois chefs de bataillon morts sur le champ de bataille, et dont le plus célèbre est le commandant don Eleuterio Ramirez, 18 officiers et 523 soldats. On comptait parmi les blessés 21 officiers et 191 soldats. On laissait aussi 4 canons et 56 prisonniers dont 1 officier seulement. En revanche, les Chiliens emmenaient un nombre un peu inférieur de prisonniers, mais, parmi eux, 8 officiers. Les documents péruviens n'ont pas donné le nombre exact de leurs combattants ni celui de leurs pertes dans la bataille. Les rapports officiels en parlent fort vaguement, non seulement dans le but de les diminuer, mais aussi parce que TéXat major lui-môme n'en connut pas au juste le total. On sait pourtant que l'armée qui se battit à Tarapacâ, y compris les troupes fraîches qui arrivèrent le soir, dépassait 5,000 hommes, et que le lendemain, le champ de bataille et les environs étaient jonchés de plus de 800 cadavres péruviens, parmi lesquels se trouvaient un nombre assez considérable de chefs el d'officiers.
Mais si ce combat fut un triomphe pour les armes péruviennes comme l'affirmèrent les rapports officiels et la presse, ce fut aussi la victoire la plus inefficace, la plus désastreuse que rappellent les fastes de l'histoire. Il est certain que les Péruviens restèrent maîtres du champ de bataille ; mais loin de pouvoir poursuivre les restes de la division chilienne, ils ne purent pas même garder leurs positions. Dans la nuit, vers les onze heures, aussitôt que la troupe eut pris quelque repos, le général donna l'ordre de commencer la retraite. Gomme il était impossible d'emmener les canons que les Ghi-
1. Le gouvernement da Pérou fit annoncer en Europe et aux États* Unis le combat de Tarapacâ comme une victoire spleudide et décisive de 8C3 armes. On ajoutait que c'était la bataille la plus stratégique qu'on eût jamais donnée dans l'Amérique du Sud. La simple relation que nous venons de faire est ba^ée principalement sur les rapports offi» ciels des chefs des deux armées, et sur plusieurs publications faites au Pérou et an Chili, dans lesquelles il est facile de découvrir la vérité, en laissant de côté les exagérations.
liens avaient abandonnés, on les enterra soigneusement de peur qu'ils ne retombassent entre les mains de leurs premiers maîtres. On laissa également plusieurs caisses de munitions et de vivres qu'il était trop difficile de transporter, ainsi qu'une grande partie des armes de soldats tués pendant le combat. Personne ne songea à ensevelir les cadavres des amis et encore moins ceux des ennemis, qui gisaient dans toute la vallée ou qui obstruaient les rues du village ou les habitations des environs * . Mais ce qui explique dans quelles circonstances on commençait cette retraite, c'est l'abandon de tous les blessés qui se trouvaient hors d'état de se transporter eux-mêmes, et parmi lesquels on comptait seize officiers et près de deux cents soldats péruviens. Quelques-uns étaient d'un rangélevé (l'un deux était chef de division), et jouissaient d'une grande considération dans l'armée. Cette mesure était d'autant plus cruelle que personne ne pouvait savoir combien de temps se passerait avant qu'ils fussent secourus. Il ne restait à Tarapacà ni médecins, ni chirurgiens, ni rien de ce dont pouvaient avoir besoin les malheureux blessés que leurs compatriotes abandonnaient si inhumainement pour se retirer au plus vite et éviter un nouveau combat.
Il faut remarquer que l'activité extraordinaire que les Péruviens mettaient à commencer leur marche rétrograde était parfaitement justifiée. Dans la soirée du même jour, 27 novembre, un messager, envoyé du champ de bataille, arrivait au camp chilien de Dolores. Il disait que la division du colonel Arteaga se battait contre une armée deux fois supérieure en nombre. En l'absence accidentelle du général en chef, c'était le général don Manuel Baquedano qui avait le commandement. Avec une promptitude admirable, il se mit immédiatement en marche à la tête d'une division de cinq mille hommes d'infanterie et de trois batteries. Cinq cents cavaliers devaient le rejoindre en chemin. Il emmenait également plusieurs chirurgiens et tout le matériel d'ambulance néces-
1. Les officiers péruviens cherchaient avec le plus vif intérêt, dans Les poches des Chiliens qui gisaient morts sur le champ, les cartes géographiques que ceux-ci avaient pour se guider dans leurs marches. Ces cartes furent aux Péruviens de la plus grande utilité dans leur retraite sur Arica.
LES OPÉRATIONS MILITAIRES 13i
«aire. On comprend facilement ce qui fut advenu de la division péruvienne si elle était restée un jour de plus à Tarapaca.
Mais le général Baquedano n'eut pas besoin de pousser jusqu'à la ville. La nuit était fort avancée lorsqu'il apprit le résultat du combat, puis ses explorateurs lui rendirent compte bientôt que l'ennemi avait abandonné le champ de bataille et qu'il devait se trouver à plusieurs lieues de distance, ce qui rendait la poursuite inutile de ce côté. On se borna donc à faire avancer quelques forces jusqu'à Tarapaca et à envoyer deux chirurgiens et tout le matériel de l'ambulance pour soigner les blessés.
Tarapaca offrait alors le tableau de la plus effroyable désolation. Les habitants l'ayant abandonné le jour du comb at, il se trouvait presque désert. Les blessés étaient confondus avec les morts, et quelques-uns d'entre eux avaient perdu tant de sang qu'il fut impossible de les sauver. Les chirurgiens firent tout ce qu'il était humainement possible pour soigner les nationaux ou les ennemis. On fit transporter ceux qui étaient le moins gravement blessés, et l'on établit sur place un hôpital pour ceux qui n'auraient pas pu supporter le transport. Sans ce secours opportun, beaucoup de ces malheureux auraient péri dans l'abandon. On sauva ainsi la vie à plusieurs officiers que les Chiliens avaient cru morts, en ne les voyant pas à leur rang après le combat.
Les troupes s'occupèrent aussi d'ensevelir les cadavres qui gisaient dans la campagne ou dans les rues de la ville, il fut extrêmement difficile de reconnaître ceux des officiers qui étaient sous les décombres des maisons incendiées par let; Péruviens dans les dernières heures du combat. On récueillit également plus de cinq cents fusils, quelques munitions et d'autres objets abandonnés par les combattants. Enfin on découvrit l'endroit où avaient été enterrés les canons, qui furent aussitôt déterrés et montés sur les affûts qu'on trouva abandonnés dans la campagne.
La retraite des débris de l'armée péruvienne de Tarapaca. à Arica offre un des tableaux les plus navrants et les plus, terribles de toute cette campagne. Les fugitifs suivaient le flanc de la Cordillère, pour éviter toute rencontre avec lestroupes chiliennes qui étaient maîtresses de la plaine. Ils
étaient obligés de marcher sans repos ni trêve sur des cùte?^ escarpées, sans abri contre les rayons d'un soleil brûlant pendant le jour, et contre le froid intense des nuits. Il nV avait ni arbres ni verdure, et pour tout chemin, d'âpres sentiers, souvent fort étroits et bordés d'horribles précipices. 11 fallut marcher des journées entières sans trouver d'eau, et, si par hasard on en découvrait, elle était détestable. On ne rencontrait sur la route que de misérables hameaux, peuplés, en des jours meilleurs, de quelques centaines d'habitants, mais alors presque déserts. Ces villages avaient d'ailleurs été saccagés par les fugitifs échappés à la bataille de Dolores, qui, quelques jours auparavant, étaient passés par là, et qui avaient emporté les vivres et tout ce qui leur était tombé sous la main. Beaucoup de soldats moururent d'inanition et de soif- D'autres se suicidèrent avec leurs propres armes pour éviter une mort plus lente et plus cruelle. Sans l'énergie déployée par quelques-uns des chefs, toute discipline aurait disparu. On voyait des soldats s'emparer du cheval d'un officier, et le garder pour eux, à moins que son maître ne le défendît le revolver au poing.
Pour mieux faire comprendre ces inexprimables souffrances, il suffit de dire que la marche dura vingt jours, quoique la distance géographique entre Tarapaca et Arica qui était le terme du voyage, ne soit que de quarante lieues. Mais aux inconvénients qu'opposait l'escarpement et les difficultés de la route, la lassitude des troupes, le manque de bêtes de charge ou le mauvais état de celles qu'avaient les fugitifs, il faut en ajouter un autre non moins sérieux. Ils craignaient de se voir attaqués par l'avant-garde de l'armée chilienne, surtout depuis qu'ils étaient descendus des flancs de la montagne. Pour éviter ces attaques, presque toujours imaginaires, il leur fallait revenir sur leurs pas, faire des détours qui ne servaient qu'à prolonger la marche avec toutes ses angoisses et ses souffrances. Si les petits détachements de cavalerie chilienne qui étaient alors campés près de la rivière de Gamaro nés eussent pu connaître cette situation, avec quelques renforts demandés à Pisagua, ils auraient dispersé presque sans combat les derniers restes de l'armée de Tarapaca.
Dès lors, l'importante province de ce nom fut entièrement
soumise îï l'armée du Chili et placée sous la juridiction de celte république. Un mois à peine de campagne active avait suffi pour obtenir ce résultat. Les ports furent ouverts au commerce, et l'industrie, placée sous la protection d'une administration meilleure, reprit en peu de temps un nouveau et vigoureux essor.