CHUTE DBS PRÉSIDENTS DU PÉROU ET DE LA BOLIVIE, DÉCEMBRE
Le président da Pérou cède au président de la Bolivie le commandement de Tarmée alliée, afin que ce dernier aille attaquer les Chiliens.
— Le général Daza se met en campagne. — Retraite de Camaronesu
— A la nouvelle de la victoire des Chiliens, le président Prado abandonne Arica et retourne à Lima. — L'escadre chilienne bloque Aiica et parcourt toute la côte du Pérou. — Mécontentement à Lima. — Don Nicolas de Piérola refuse un ministère. — Fuite du président Prado. — Révolution à Lima et au Callao. — Piérola dictHteur. — Travaux du contre-amiral Montero à Arica. — Mécontentement des Péruviens et des Boliviens contre le général Daza. — Ce dernier prépare un nouveau plan de campagne qui lui permettrait de retournjer en Bolivie. — Les troupes boliviennes et le peuple de la Paz destituent Daza.
La perte de la province.de Tarapacâ après la campagne désastreuse que nous venons de raconter, causa les plus graves désordres au Pérou et en Bolivie. Ces désordres produisirent des changements d'une grande importance dans le gouvernement des deux pays, sans leur fournir toutefois de nouveaux éléments de résistance.
Nous avons dit que le jour même où le télégraphe avait communiqué à Arica la nouvelle du débarquement des .Chiliens à Pisagua, les présidents du Pérou et de la Bolivie^ s'étaient préoccupés du plan de campagne qu'il convenait d'adopter ^ et que ce plan consistait à attaquer les envahisseurs au nord et au sud au moyen de deux armées agissant de concert. D'après certaines clauses arrêtées entre les deux gouvernements alliés, dans le cas où les deux présidents se rencontreraient en campagne, le commandement devait ap* partenir à celui dont le territoire serait le théâtre de la lutte.
436 HISTOIRE DE LA QUhlRRE DU PACIFIQUE
C'était donc, en ce moment, au général Prado président du Pérou à prendre le commandement des armées de L'alliance. Mais quand Theure fut venue de se mettre en campagne, ce général, qui avait annoncé dans toutes ses proclamations la ferme résolution d'être toujours à la tète de ses soldats, déclina ce dangereux honneur sous le prétexte que « Tétat de sa santé, et ses grandes occupations ne lui permettaient pas d'abandonner Arica. » Le président de la Bolivie devint donc le chef suprême de toute l'armée alliée.
On se rappelle que le chiffre des troupes péruviennes et boliviennes qui se trouvaient à Iquique et dans ses environs, s'élevait à peu près à 14,000 hommes, et qu'elles entrèrent résolument en campagne contre les Chiliens. Au nord, c'està-dire à Tacna et à Arica, les alliés avaient beaucoup moins de forces. De plus, le président Prado, sous prétexte qu'il fallait du monde pour défendre Arica en cas d'une attaque par mer, laissa dans la place toutes les forces péruviennes, c'est-à-dire environ 4,000 hommes. Quant au général Daza, il fit sortir du campement de Tacna toutes les troupes fyyViviennes en état d'entreprendre la marche, et qui se composaient en tout de 2,500 hommes ou à peu près. A Arica on leur donna quelque argent qui ne devait leur servir à rien dans leur marche à travers le désert, tandis qu'on leur fournit peu de vivres et de moyens de transports dont ils auraient eu grand besoin pour cette expédition. Quoi qu'il en soit, dans la matinée du 11 novembre, les Boliviens se mirent en marche remplis d'enthousiasme et de confiance dans le résultat de la guerre. Daza, dans cent proclamations où les Chiliens étaient traités de misérables, de voleurs et de lâches pirates, avait promis la victoire à ses troupes.
La soif, la chaleur, le manque de moyens de transport, ralentirent à tel point la marche de ces troupes, que le 16 novembre elles se trouvaient seulement un peu au sud du fleuve Camarones.Le général Daza, après en avoir délibéré avec ses conseillers les plus intimes, ne voulait pas aller plus loin. Il avait peu de confiance dans le résultat de l'expédition qu'il allait commander en chef, et il craignait qu'un désastre quelconque ne fût préjudiciable à son pouvoir. Depuis longtemps déjà la crainte d'une révolte ou de troubles le préoccupait. Il
présumait qu'en revenant vaincu à Tacna, il éclaterait en Bolivie une révolution qui devait lui enlever la présideuce de la République. Pour lui, entre la conservation du pouvoir suprôoie dans son pays et la ruine de ralJiance, il n'y avait pas à hésiter; et par conséquent il songeait beaucoup plus à se maintenir au gouvernement qu'à Ik guerre qu'il avait luimême provoquée.
Pendant la marche de l'armée, il n'avait pas cessé de télégraphier au président du Pérou, pour lui faire connaître toutes les difficultés que l'on rencontrait sur la route, et l'impossibilité où se trouvait sa division de pousser en avant. Le président Prado se croyait sûr de ses troupes, et ne voulait pas que les Boliviens eussent la gloire d'un triomphe que, sans aucun doute, allait remporter l'armée péruvienne.du sud commandée par le général Buendia ; il prévint Daza que, d'accord avec un conseil de guerre, il avait résolu que ce général attaquât les Chiliens sans attendre les troupes boliviennes venant du nord, et que, par conséquent, il serait inutile et peut-être même dangereux de continuer à avancer. Le président Daza communiqua cette dépêche aux chefs de son armée, et dans la soirée du 16 novembre il donna à ses troupes l'ordre de rétrograder.
Pendant un moment les symptômes du plus vif mécontentement se firent sentir dans les bataillons. On parla de destituer et même de fusiller Daza qu'ils accusaient de lâcheté ; mais, grâce à l'intervention de quelques chefs, les esprits se calmèrent, et l'armée se mit en retraite sur Arica 11 ne resta au sud du fleuve Gamarones que quelques troupes légères. Celles-ci, toutefois, avancèrent assez pour inquiéter les Chiliens, pendant que ces derniers, comme nous l'avons dit plus haut, prenaient leurs positions. Le président Daza qui était resté dans ces parages, put entendre la canonnade de la bataille du 19 novembre, et il se replia précipitamment sur Arica, lorsqu'il apprit des premiers fuyards que les Chiliens étaient vainqueurs.
La nouvelle de la victoire des armes chiliennes produisit à Arica une impression facile à concevoir. Le président du Pérou faisait mille conjectures pour s'expliquer le désastre de son armée, et il accueillait toutes les raisons données par les
premiers fugitifs qui vinrent h Arica. Les Chiliens, disaient les uns, étaient deux fois supérieurs en nombre le jour du combat. Les Boliviens, disaient les autres, ont tiré sur les Péruviens. La bataille aurait dû s'engager dans la matinée selon quelques-uns ; d'autres croyaient qu'on aurait dû la livrer un jour plus tard!
Le président Prado admettait tout, mais il était plutôt porté à rendre responsable de la défaite le général Buendia et son état-major qu'il accusait d'incapacité, et pourtant c'était à lui qu'il avait confié la direction de la campagne. 11 attribuait également le désastre à la retraite des troupes boliviennes depuis Gamarones, retraite qu'il avait non seulement autorisée, mais conseillée lui-même. Le trouble de son esprit ne lui permettait de prendre aucune résolution, et pour comble de malheur les conseillers dont il était entouré, ne proposèrent rien qui révélât du bon sens ou même un vrai sentiment de la situation. Il en résulta que les mesures qu'il prit furent ou inopportunes ou erronées. Il ordonna la mise en jugement du général Buendia et de son état-major. Il remit ensuite le commandement en chef des troupes qui lui restaient au contre-amiral don Lisardo Montero, homme remuant et impétueux qui avait pris part à vingt révolutions dans lesquelles il n'avait jamais montré les qualités d'un chef habile. Après quoi le président du Pérou s'embarqua le 26 novembre sur un des vapeurs de la compagnie anglaise qui fait le service des côtes du Pacifique. Il se rendait au Gallao afin de 5e remettre à la tête du gouvernement qu'il avait laissé sept mois auparavant entre les mains du vice-président.
' On crut alors que le général Prado était allé lever de nouvelles armées dans la capitale du Pérou, et que bientôt il arriverait à Arica de nouveaux contigents qui permettraient non seulement de défendre la place, mais encore de recon* quérir la province de Tarapacâ. Cet espoir ne fut cependant pas de longue durée. Deux jours après le départ du président Prado, le 28 novembre, trois vaisseaux chiliens venaient bloquer Arica^ tandis que d'autres navires parcouraient les côtes jusqu'à MoUendo, afin d'empêcher l'entrée de tout secours qui pourrait être envoyé par mer aux Péruviens. En même temps, quelques détachements de troupes chiliennes débarquaient
sur divers points de la côte pour détruire les lignes télégraphia ques et couper, par conséquent, les communications entre Arica et Lima.
L'escadre chilienne ne s'en tint pas là. Pendant que quelques-uns de ses navires croisaient en face du Gallao et des ports situés au nord du Pérou afin de poursuivre les transports ennemis, d'autres détruisaient le matériel d'embarquement de guano dans les îles de Lobos et de Chincha, et dans la baie de l'Indépendance ; ils firent l'importante capture d'une chaloupe torpille construite à Panama pour le compte des Péruviens. La situation du Pérou commençait véritablement à devenir critique.
Bien qu'on eût à Lima une confiance aveugle dans les ressources et dans la puissance du Pérou, on n'ignorait cependant pas les embarras de la situation. La perte de la province de Tarapacâ avait produit la plus vive irritation. On accusait le président de la République et ses généraux d'être les auteurs de tous les maux qui menaçaient le pays. On les maudissait presque comme des traîtres; et, pour surcroît de malheur pour la patrie, les anciens partis politiques, ayant à leur tête quelques ambitieux qui voulaient profiter des circonstances pour s'emparer du pouvoir, commencèrent à s'agiter. Cependant, si le président Prado fut reçu à Lima avec froideur, oh lui conservait encore un certain respect, et il commença aussitôt les travaux de réorganisation militaire.
La première pensée fut de réunir toutes les volontés, afin de pouvoir continuer la guerre avec moins d'embarras. Pour y arriver, il ne suffisait pas de recommander à tous les Péruviens de s'unir en frères contre l'ennemi commun, mais il fallait encore mettre de son côté tous les hommes qui passaient pour être les plus ardents adversaires du gouvernement.
Parmi eux figurait le docteur don Nicolas de Piérola, ancien ministreMes finances, que le congrès avait fait mettre en jugement en 1872, comme dilapidateur des revenus de l'Etat. Depuis lors, il était devenu un conspirateur résolu, et pendant la présidence de M. Pardo et du général Prado, il s'était mis à la tête de plusieurs révolutions qui ne réussirent pas à renverser le gouvernement établi.
Le fait suivant donnera une idée de la terreur que catf-
salent ses machinations. Lors de l'assassinat de Tex-président Pardo, en 1878, Piérola était en Europe, et Ton ne pouvait guère supposer que ce fût lui qui eût préparé cet attentat. Cependant on crut que le complot avait été tramé dans sa maison, et sa femme fut arrêtée. Depuis Piérola avait habité le Chili, et lorsque éclata la guerre avec le Pérou, il censura la conduite du gouvernement de son pays avec une loyale conviction, selon ses amis, par esprit de parti, au dire de ses adversaires. Quoi qu'il en soit, quand il vit sa patrie engagée dans une guerre qui ne se présentait pas sous un aspect favorable, Piérola retourna au Pérou, pour offrira sa façon l'appoint de son énergie à la cause de la défense nationale. Sa réputation de conspirateur audacieux et d'homme de caractère lui donnait un étonnant prestige. Le peuple croyait que lui seul pouvait sauver le Pérou. 11 est bon d'ajouter qu'à Lima il avait pris le commandement d'un bataillon de la garde nationale avec le grade de colonel.
Pour se ménager plus de popularité en flattant l'opinion, le président Prado oublia les anciennes inimitiés de parti, et il offrit un portefeuille à Piérola; mais celui-ci le refusa neltement, en déclarant que le salut.de la patrie ne pouvait être assuré que par un changement plus radical dans le gouvernement.
Le président Prado se sentit perdu, et craignant d'être un jour ou l'autre mis en pièces par la populace de Lima, dont les instincts se réveillent dans toute leur férocité au milieu d'une insurrection triomphante, il ne pensa plus qu'à prévenir, par une résolution suprême, un coup si terrible.
Le 18 décembre il dépêcha les affaires comme de coutume au palais de Lima; il reçut la visite d'un grand nombre de fonctionnaires civils ou militaires et se montra aussi tranquille que dans les meilleurs jours de la présidence. A trois heures de l'après-midi, il prit le train qui allait au Callao. Ceux qui le virent partir crurent qu'il allait visiter les forteresses et les casernes, et personne n'eut la moindre inquiétude.
Le soir on lisait dans les rues la proclamation suivante :
« Le président constitutionnel de la République à la Jiation et à l'armée.
LES OPÉRATIONS MILITAIRES i4l
« Concitoyens ! les suprêmes intérêts de la patrie exigent que je parte aujourd'hui pour l'étranger.
« Je m'éloigne de vous temporairement, dans un moment où des raisons d'un autre ordre me conseillaient de rester auprès dp vous. Les motifs qui me décident à prendre cette détermination sont en effet très graves et très puissants. Respectez ma résolution : J'ai le droit d'exiger que vous la respectiez, moi qui sers le pays avec le plus grand dévouement.
« Soldats! Si nos armées ont subi quelques échecs dans les premiers jours de novembre, le 27 du même mois elles se sont couvertes de gloire dans la province de Tarapaca. Je suis certain que, dans n'importe quelles circonstances, vous imiterez l'exemple de vos frères d'armes du Sud.
« Ayez foi dans votre concitoyen et ami.
« M. J. Prado. »
Au bas de la proclamation on lisait un décret qui laissait le pouvoir suprême entre les mains du vice-président de la République. On doit se rappeler que huit mois auparavant, lorsqu'on parlait au Pérou avec la plus grande confiance d'envahir le Chili, et de l'obliger à signer la paix en présence d'une armée victorieuse, le congrès péruvien avait autorisé le général Pradq à prendre le commandement en chef des troupes et a sortir du territoire. Cette autorisation lui fournit une occasion de s'embarquer secrètement à bord du vapeur Paita de la compagnie anglaise du Pacifique, et de se rendre à Panama sous le prétexte d'aller ensuite acheter des vaisseaux et des armes aux États-Unis et en Europe \
i. A quelques lieues du Callao, le Paita fut arrêté par deux croiseurs chiliens qui le visitèrent. Le général Prado, croyant qu'on voulait le saisir à bord, se fit cacher soigneusement, et le Paita continua son voyage sans autre aventure. On a dit^ nous ne savons pour quel motif, que les marins chiliens avaient su que le général Prado était à bord de ce vapeur, et qu'ils feignaient de Tignorer, s'imaginant que cette arrestation, sans procurer aucun avantnge au Chili, rendrait à ce haut personnage uue partie du prestige que sa fuite lui avait fait perdre.
Le général Prado toucha le 22 décembre à Guayaquil^d*où il adressa à Lima une longue lettre qui avait pour but de justifier son départ, en expliquaut les causes de bon voyage et les motifs quMl avait eus pour Ventreprendrc clandestinement. « Je reviendrai bientôt, disait-il dans cette lettre, soit pour m'ensevelir dans les flots, soit pour assurer au
Aussitôt que le peuple de Lima connut le départ du président, il se produisit dans la ville une confusion indescriptible. Dans la même nuit du 18 novembre, on sonna le toscin au beffroi de la cathédrale ; les rues et les places se couvrirent de groupes d'individus à Taspect menaçant et sinistre. De toutes parts on n'entendait que des cris d'indignation et de fureur. Mort à Prado, disaient les uns; mort aux Chiliens qui gouvernent le Pérou; mort aux traîtres! criaient les autres. Deux des ministres d'Etat, suivis d'une nombreuse escorte, parcoururent les rues, et empêchèrent momentanément la révolution d'éclater. La nuit se passa sans aucun résultat définitif.
Le lendemain matin l'agitation recommença. La presse condamna dans les termes les plus énergiques la fuite de Prado. Le vice-président de la République, général la Puerta, ajoutaient les journaux, n'est pas en état, vu sa vieillesse et ses infirmités, de prendre dans les circonstances actuelles les rênes du gouvernement, et moins encore de commander les troupes qui doivent se mettre en campagne contre le Chili. Serait-ce donc alors le général Daza, président de la Bolivie, qui devrait se mettre à la tête de l'armée alliée? Non, le Pérou ne peut consentir à ce que ses bataillons soient commandés par un Daza. Les perturbateurs proclamaient la nécessité de confier le pouvoir à un homme d'une énergie éprouvée ; ils commençaient à désigner Piérola, comme le seul chef capable de sauver la situation. Le 19 décembre cependant se passa sans tumulte. Vers le s^oir seulement, le peuple se réunit sur les places et dans les rues, et il fallut encore que la troupe vînt le disperser.
Cette situation ne pouvait se prolonger. Le mécontentement de la populace augmentait, les soldats commençaient
Pérou une victoire éclaUnte. » Tous les journaux du Pérou reproduisireut cette lettre, qui souleva partout ou la plus vive indigoation, ou les railleries les plus sanglantes.
Quaud les journaux des États-Unis publièrent, au mois de janvier 1880, un télégramme qui annonçait la fuite du président Prado le 18 décembre, le chargé d'aifaires du Pérou à Wttshin«^ton fit démentir la nouvelle en déclarant que c'était une invention des agents du Chili. Le chargé d'afifaires du Pérou disait qu'il avait des comuiuuicaiious de Lima du 20 décembre, et que ce jour-ci le président Prado était tranquillement à la tête du gouvernement de son pays!
aussi à s'agiter. Dans la soirée du 21 décembre, un des bataillons qui étaient en garnison à Lima, se souleva ouvertement. Le général la Cotera, ministre de la guerre, se mit à la tète des autres corps et, protégé par quatre pièces d'artillerie, il alla attaquer la caserne occupée par le bataillon rebelle. Là fut livré un combat acharné qui dura près de deux heures sans résultat définitif. Le général la Cotera fut obligé de retourner défendre le palais que l'on disait menacé. Effectivement un autre bataillon également insurgé arriva sur la place principale de la ville sous les ordres de son commandant Piérola. Le combat recommença et se prolongea jusqu'à dix heures du soir, sans que la victoire se déclarât en faveur de l'un ou l'autre des deux combattants. Plusieurs piquets de troupes qui avaient déserté la cause du gouvernement s'étaient joint* aux révolutionnaires. La populace était armée et se déclarait ouvertement en faveur de la révolution ; mais les troupes continuaient à se défendre et à disputer vigoureusement la victoire. Déjà près de 300 morts, parmi lesquels on comptait plusieurs ofQciers, jonchaient les rues et la place de Lima. Un nombre considérable de blessés recevaient des soins dans les maisons et dans les pharmacies des rues voisines. Les familles de la ville étaient plongées dans la plus grande consternation, à la vue d'un combat dont personne ne pouvait prévoir la fin.
Le colonel Piérola, craignant qu'une lutte trop prolongée ne fît perdre courage à ses partisans, changea de tactique. Réunissant les quatre bataillons qui en ce moment soutenaient sa cause, et la multitude armée qui s'était déclarée en sa faveur, il marcha sur le Callao dont la garnison, gagnée par avance, était prête à l'appuyer. Les forces du général la Cotera n'osèrent pas le poursuivre. Le chef révolutionnaire put ainsi, le 22 décembre au point du jour, entrer au Callao, s'emparer des casernes et, un peu plus tard, des forts sans brûler une seule cartouche. La révolution triomphait dans cette importante place militaire, tandis qu'à Lima le gouvernement avait peine à se soutenir au milieu d'une population hostile en grande partie et d'une armée qui ne lui inspirait guère plus de confiance.
L'aspect qu'off'rait la capitale pendant cette matinée était
celui d'un camp. Les maisons, les magasins et les boutiques de la ville demeuraient fermés, et partout régnait la plus vive inquiétude. On ne voyait dans les rues que des bandes d'hommes armés prêts à en venir aux mains. L'archevêque, ainsi qu'un ou deux évêques qui se trouvaient alors à Lima, étaient en faveur de Piérola, qui avait toujours appartenu au parti clérical; mais, dissimulant leurs opinions et invoquant seulement l'intérêt de la patrie et celui de l'humanité, ils proposaient d'arrêter l'effusion du sang et de mettre fin à la révolution en remettant entre les mains du chef révolutionnaire le pouvoir suprême qu'abandonnerait le général la Puerta. Quelques personnages respectables, moins exigeants qu'eux, proposèrent au gouvernement d'ouvrir des négociai ions avec les chefs du Callao. Le vice-président de la République, malgré son âge, fît preuve d'une grande fermeté. D'accord avec ses secrétaires, il se refusa à entrer en arrangements, et ordonna au ministre de la guerre de se mettre à la tête de ses troupes pour aller attaquer le Callao.
Le général la Cotera paraissait résolu à exécuter cet ordre, et il sortit même de la ville avec quelques forces de cavalerie. Mais ses troupes n'étaient pas disposées à le suivre dans cette entreprise. Le peuple avait tiré le matin dans un des quartiers de la ville, sur un détachement de soldats, et tout faisait croire que la situation était insoutenable, et que la population se soulèverait de nouveau aussitôt que le gouvernement aurait envoyé ses troupes attaquer le Callao. Les chefs militaires se méfiant même de leurs soldats, et n'ayant pas le courage de lutter plus longtemps contre l'émeute, résolurent à la fin de s'y soumettre, et déclarèrent au ministre de la guerre leur ferme résolution de ne pas prolonger plus longtemps la lutte. En présence de cette situation, l'un des évêques parvint à persuader le vice-président la Puerta de laisser le pouvoir. Avant la nuit la révolution était terminée, et dans la matinée du 23 décembre Piérola fit son entrée solennelle dans la ville.
On s'est habitué au Pérou à donner le titre de chef suprême de l'Etat aux chefs révolutionnaires qui, après s'être emparés du pouvoir à main armée, s'arrogent les attributions de dictateur. Le colonel Piérola prit ce titre, et en consé-
quence il procéda à rorganisation de son pouvoir avec toute l'activité et toute Ténergie possible. Sous le nom de loi provisoire, il fit, le 27 décembre, une constitution en douze articles qui auraient pu se refondre en un seul ainsi conçu : t Tous les pouvoirs publics sont réunis entre les mains du chef suprême, de l'État, lequel est investi des pouvoirs les plus étendus. » Quoique cette loi provisoire créât un conseil d'État, ce corps, composé de fonctionaires nommés par le chef suprême, ne pouvait avoir que voix consultative, de telle sorte que ses résolutions n'auraient de force et de vigueur qu'avec la sanction du dictateur. Cette organisation vicieuse des pouvoirs publics n'a pas été le moindre des malheurs qu'ait éprouvés le Pérou pendant cette guerre.
Le dictateur usa d'abord de ses prérogatives avec une certaine modération. Sauf la détention assez courte infligée à tous les journalistes de Lima pour n'avoir pas signé leurs articles, et l'obligation qu'on leur imposa de souscrire une déclaration humiliante, il n'y eut pendant les premiers jours que quelques actes isolés de violence. Piérola eut dans le principe quelques égards pour ses anciens ennemis politiques; mais bientôt des mesures outrageantes et vexatoires vinrent frapper beaucoup d'entre eux. Le général Prado fut efi'acé de la liste des généraux de la nation et privé de ses droits de citoyen. Pour s'attirer la faveur du bas peuple, qui faisait la force de son pouvoir, le dictateur ajouta à son titre de chef suprême celui de « protecteur de la race indigène. »
La modération du dictateur pendant ces premiers jours n'était qu'un calcul politique. L'armée duSudétait commandée par le contre-amiral Montero, esprit remuant et révolutionnaire, ennemi irréconciliable de Piérola, et le pljis acharné de ses accusateurs devant le congrès de 1873. Le dictateur craignait que Montero ne méconnût son autorité et ne vint lui créer une situation embarrassante et peut-être insoutenable. Mais en vue du danger commun, le chef de l'armée du Sud oublia sa haine pour le moment et reconnut le nouveau gouvernement. Dès lors Piérola se crut à l'abri du danger qui le menaçait de ce côté.
En attendant, on poursuivait à Arica la réorganisation de l'armée chargée de soutenir la guerre contre les Chiliens,
i46 HISTOIRE DE LA GUERRE DU PACIFIQUE
Le 17 décembre étaient arrivés les restes échappés à la campagne désastreuse de Tarapacâ. Mohtero les attendait hors de la ville ; et là même il signifia au général Buendia et au colonel Suarez leur destitution et leur prochaine comparution devant un conseil de guerre. Les deux chefs auraient voulu entrer dans la ville à la tête de leurs troupes pour éviter au moins la honte de se voir dégradés en leur présence. Montero n'y consentit pas ; on eût dit qu'il éprouvait du plaisir à humilier ces deux soldats qui venaient d'opérer avec succès la pénible retraite de Tarapacâ, et que l'on proclamait vainqueurs dans le dernier combat de la campagne.
Le contre- amiral péruvien commença immédiatement par un déluge de proclamations et de décrets les travaux nécessaires à la réorganisation de son armée et à l'achèvement des fortifications d'Arica. Mais si l'arrogance de ce chefs'était abaissée, dans l'intérêt de la patrie, à reconnaître le gouvernement de son ancien ennemi Piérola, il n'était pas disposé à rester sous les ordres du président de la Bolivie, à qui, en vertu de conventions antérieures, revenait le commandement de toute l'armée, tant que le chef suprême du Pérou n'entrerait pas en campagne.
Le général Daza se trouvait alors à Tacna. Il était devenu un objet de haine tant pour les Péruviens que pour les Boliviens. Les premiers l'accusaient de lâcheté et de trahison, et le rendaient responsable des désastres de la campagne de Tarapacâ pour n'être pas accouru avec ses troupes sur le théâtre de la lutte. Les Boliviens rebutés du despotisme grossier d'un soldat ignorant qui ne voyait dans la guerre qu'un moyea de se maintenir au pouvoir, fatigués de s'entendre appeler traîtres et lâches par leurs propres alliés, ne pouvaient se résigner à supporter davantage une pareille situation. Depuis le commencement de décembre, on ne parlait dans le camp bolivien que de projets de révolution ; et chaque courrier qui venait de l'intérieur annonçait aussi que le peuple de la Bolivie était résolu à se donner un autre chef.
Ces rumeurs causaient au président Daza de continuelles et poignantes inquiétudes. Pour lui la guerre était une question secondaire. Son idée fixe, c'était de retourner en Bolivie avec une partie de ses troupes afin de punir ses adversaires et de
consolider son autorité. « Nous veiTons bien, disait-il, s'ils riront lorsqu'ils me verront arriver à la tête de mes fidèles soldats! Nous verrons ce que sont les fortifications et les tranchées qu'ils font à la Paz, auprès de mes canons Krupp ! Je ne désire qu'une chose, c'est d'envelopper les journalistes qui m'insultent dans les mêmes papiers dont ils se servent pour écrire et de les donner pour cible à mes carabiniers. » Telles étaient les menaces que Daza proférait à tout moment en présence des hommes qu'il croyait ses partisans les plus dévoués.
Mais pour retourner en Bolivie, il lui fallait inventer un prétexte pour se justifier devant ses alliés les Péruviens et devant ses propres soldats. Il imagina alors un plan de campagne de tout point irréalisable, et danslequel lui-même ne pouvait avoir la moindre confiance, mais qui devait lui servir — il le croyait du moins — à tromper ses alliés et ses propres soldats. Ce plan consistait à retourner en Bolivie, pour y renforcer son armée; de là il repasserait les Cordillères beaucoup plus au sud afin de tomber sur les derrières de l'armée chilienne qui occupait tranquillement tout le littoral depuis Antofagasta jusqu'à la rivière de Camarones. Les chefs boliviens écoutèrent avec un vif déplaisir l'exposition de ce plan de campagne ; et comme ils devinaient le véritable but du général Daza, ils résolurent de lui 6ter le commandement afin d'épargner à leur patrie la honte de cette conduite et de préserver la Bolivie des jours de vengeance et de despotisme qui l'attendaient à l'intérieur.
Cependant la déposition de Daza présentait les plus sérieuses difficultés. Les peuples qui n'ont pas eu à supporter la tyrannie du militarisme ont peine à comprendre ces hommes ignorants et vicieux qui, sans véritable mérite et sans valeur personnelle ^ sont cependant assez habiles pour s'imposer aux soldats, et captiver leur volonté en excitant tous leurs mauvais instincts. Daza était le type parfait dut chef révolutionnaire, du caudillo bolivien. Familier avec seè soldats, arrogant et hautain avec les chefs, avec ses ministres et ses conseillers, incapable d'une idée grande et judicieuse,, manquant même de courage, il savait cependant en imposer à tous par l'air assuré dont il prenait un parti ou donnait un^
ordre, par sa démarche arrogante, et même par l'étalage des broderies et des panaches dont il ornait sa personne. Daza était adoré de ses soldats ou du moins de quelques-uns de ses bataillons, et malgré les déceptions de la campagne, il conservait son prestige dans] une partie du camp. Les chefs savaient bien que le jour où Ton parlerait de le déposer on rencontrerait une résistance plus ou moins redoutable.
On dut obvier à cet inconvénient. Le contre-amiral Monter©, le plus intéressé à la chute de Daza, et d'ailleurs fort habile dans ce genre d'intrigue à cause de sa longue expérience de conspirateur, ouvrit le chemin qui devait conduire à ce but. 11 fit venir à Arica le président de la Bolivie sous prétexte de discuter son plan de campagne ; et ce dernier, sans soupçonner le piège qu'on lui tendait, y arriva dans la matinée du 27 décembre. Pendant quelques heures on délibéra cordialement sur les futures opérations de la guerre. Daza exposa son projet pour la destruction de l'aimée chilienne. Montero l'approuva complètement, et déclara que lui-même était disposé à le seconder, en attaquant l'ennemi d'un côté, pendant que les Boliviens l'aborderaient de l'autre. Les deux généraux se séparèrent à quatre heures du soir comme les meilleurs amis du monde. Daza se rendit à la station du chemin de fer. 11 était déjà monté dans le train qui devait le conduire à Tacna, lorsqu'un officier péruvien vint lui présenter une dépêche télégraphique qui le fit aussitôt descendre comme frappé de la foudre. Cette dépêche lui annonçait que, pendant son absence, l'armée bolivienne s'était soulevée à la voix de quelques chefs, et que sans la moindre résistance, on avait déposé le président Daza et reconnu pour chef le colonel Camacho.
En eflet la révolution s'était opérée dans le camp bolivien sans coup férir. Telle était l'irritation de quelques officiers contre le chef suprême qui les avait commandés pendant la campagne que, sans hésiter, ils avaient résolu de le fusiller le jour même. Dans cette intention, un détachement d'une centaine d'hommes sortit de Tacna et alla se poster à la première station du chemin de fèr. Là le train fut arrêté et visité avec le plus grand soin, mais on n'y trouva pas celui sur qui on voulait exercer cet acte de justice révolutionnaire.
LES OPÉRÂ.TIONS MILITAIRES i49
Daza était resté à Arica ; Tavis qu'on lui avait donné lors de son départ lui sauva la vie.
Mais cet ambitieux personnage ne pouvait se résigner à la perte de l'autorité suprême qu'il exerçait en Bolivie. Selon lui, le contre-amiral Montero, à la tète de l'armée péruvienne, était moralement tenu de lui faire restituer le pouvoir, dût-il employer les armes pour dominer la révolution qui venait de le renverser. Sans soupçonner la mystification dont il venait d'être la victime, le général Daza se rendit avec cette prétention chez le chef péruvien ; il Tadjura, au nom de l'alliance qui unissait les deux pays, de marcher immédiatement contre les révolutionnaires pour les réprimer, les punir, et rendre à lui, Daza, le gouvernement de la Bolivie et le commandement de ses armées.
Tout cela ressemblait fort à une comédie ; mais le contreamiral Montero conserva un sérieux imperturbable : il refusa d'accéder aux exigences du président évincé en lui exposant que les devoirs et les intérêts de l'alliance l'empêchaient de prendre une si grave détermination sans savoir à quel parti s'arrêterait dans ces circonstances le gouvernement alors existant en Bolivie.
Daza n'avait décidément rien à attendre de ses alliés. Dans le dépit du premier moment, il demanda asile aux vaisseaux de guerre neutres qui se trouvaient dans le port. On refusa de le recevoir. Ne voulant pas rester plus longtemps à Arica, le 4 janvier 1880, Daza partit à cheval jusqu'à Mollendo, en suivant le chemin de la côte ; il prit dans ce port le chemin de fer qui le conduisit à Arequipa. Une nouvelle déception l'attendait dans cette ville ; les habitants le reçurent avec une indifférence qui touchait au mépris; il s'imaginait encore que sa grandeur passée lui assurerait quelque considération, et ne recueillit que les dédains de ceux qui l'accusaient de lâcheté ou de trahison.
Il parait que jusque-là Daza avait conservé quelque espoir de se voir rétabli à la tête du gouvernement de la Bolivie. Il croyait que ses partisans réagiraient contre la révolution faite par l'armée, et qu'ils l'appelleraient pour lui confier de nouveau la direction des. affaires de TEtat. C'était dans cet espoir qu'il était allé s'établir à Arequipa afin d'y prendre le
chemin de fer qui conduit aux bords du lac de Titicaca, et de retourner à la Paz au premier appel qui lui serait adressé.
Mais ]a nouvelle qu'il reçut fut d'un tout autre genre. Il apprit qu'un soulèvement populaire avait éclaté dans la même ville de la Paz, le 28 décembre. Le peuple avait enlevé à Daza le gouvernement de la République, le commandement de l'armée, et avait nommé un conseil suprême de trois membres placés à la tête du gouvernement provisoire. Le procès-verbal de cette révolution, couvert de milliers de signatures, disait « que l'incapacité, la lâcheté et la félonie du général en chef de Tarmée bolivienne, H. Daza, et que le funeste système de son administration, aussi insensée que criminelle, avaient amené la ruine du pays à l'intérieur, la banqueroute de l'Etat et le déshonneur national sur les champs de bataille ; que c'étaient là les conséquences naturelles de sa basse ambition, et d'un despotisme qui avait violé toutes les garanties sociales. »
La lecture de cette pièce convainquit Daza qu'il n'existait plus pour la Bolivie. Il retourna alors à Mollendo, d'où il s'embarqua sur un navire anglais pour continuer son voyage jusqu'en Europe par la voie de Panama. La presse bolivienne et même les documents officiels ont répété que l'ex-président Daza avait envoyé en Angleterre de fortes sommes d'argent par l'intermédiaire d'un négociant qui avait été son associé dans beaucoup de marchés ^très importants. La Bolivie est ruinée, disait-on ; mais Daza est riche et va jouir de sa fortune à l'étranger.
Prado et Daza, l'un président du Pérou, l'autre de la Bolivie, qui avaient été sinon les auteurs de la guerre du Pacifique, du moins les instruments des partis qui l'avaient provoquée, étaient tombés à quelques jours d'intervalle, de la façon la plus honteuse dont puissent déchoir lin général et un représentant de l'autorité suprême. Après avoir annoncé pendant six mois qu'ayant « tiré l'épée du fourreau, ils occuperaient toujours le poste le plus dangereux, qu'ils étaient résolus à tout sacrifier, fortune et vie, pour châtier un ennemi insolent, » ces deux hommes s'enfuyaient lâchement au jour du combat, poursuivis par le mépris de leurs concitoyens.
Mais il faut être juste : s'il est certain que ni Prado ni Daza n'étaient assez bien préparés pour sortir triomphants d'une situation où leurs conseillers respectifs les avaient entraînés ; s'il est vrai que ni leur intelligence ni leur caractère n'étaient à la hauteur des circonstances, il est également vrai •que la plus grande responsabilité retombe sur leurs nations respectives, ou pour mieux dire, sur les hommes qui s'étaient •depuis longtemps emparés de leur direction. Ce sont eux qui, en négligeant les vrais intérêts de l'État, sans vouloir comprendre que la saine politique ne doit pas s'écarter de la morale et de l'honnêteté, entretenaient la corruption administrative à l'intérieur, tandis qu'en voulant maladroitement imiter certains politiques européens dont ils n'avaient ni l'intelligence ni la sagacité, ils créaient des complications à l'extérieur, et contractaient des alliances secrètes sans mesurer les conséquences de leurs actes, et sans autre guide qu'une vanité nationale, mesquine autant qu'insensée.