‹ Histoire de la guerre du Pacifique (volume 3)Chapitre 23 sur 43 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

MOQUEGUA ET L03 AKJELES, DE JANVIER A MARS 1880.

Expédition d*uQe colonDC chilienne à Moquegua. — Préparatifs du Cbilf pour une nouvelle campapne. — Situation de l'arniée alliée àTacna et à Arica. — Plan de campa^^ne des Chiliens. — Débarquement de leur armée à Pncocbn. — Expédition d'une division chilienne à Mollendo. — Les Péruviens quittent Moquegua et se fortifient sur les hauteurs de los Anjeles. — Descriptions de ces positions. — Elles sont attaquées et prises par les Chiliens le 22 mars. — Importance de cette occupation pour la suite de la campagne. — Opérations maritimes. — Combats sans résultat dans la baie d' Arica. — Blocus du Callao.

Les républiques alliées n'étaient pas encore remises dir trouble produit par les deux révolutions qui avaient eu lieu au Pérou et en Bolivie, vers Ja fin de 1879, lorsqu'un fait d'une certaine gravité vint attirer leur attention et renouveler leurs alarmes. Un faible détachement de soldats chiliens avait débarqué sur un point de la côte péruvienne, il s'était emparédu chemin de fer et avait pénétré à l'intérieur à plus de cent kilomètres, mettant en fuite les autorités et les garnisons des endroits par où ils passaient. Cet audacieux coup de mai» montrait la profonde démoralisation des défenseurs du Pérou. Voici les faits :

Le 30 décembre, deux navires de l'escadre chilienne étaient arrivés dans la baie d'Ilo. Un détachement de 550 soldats débarquèrent sous les ordres du commandant du génie don Aristides Marlinez. Ils s'emparèrent, sans rencontrer la moindre résistance, du petit port de ce nom, et de celui de Pacocha, situé sur la même rade. Le premier soin des assaillants fut de couper les lignes télégraphiques qui relient la côte à l'intérieur, et de prendre possession de la gare du chemin de

fer et de tout le matériel de transport. L'expédition emmenait un machiniste et des chauffeurs, de sorte qu'avant midi deux trains se trouvaient prêts à partir. Les soldats chiliens y prirent place. Ils avaient avec eux deux canons, et ils partirent pour Tintérieur avec la même tranquillité que s'ils eussent voyagé en pleine paix et dans leur propre pays. Leur voyage 5'effectua sans le moindre obstacle, sans la moindre aventure. La petite colonne expéditionnaire traversa une vallée fertile, couverte de vignobles et de vergers, et convenablement peuplée. A la tombée de la nuit, elle arriva devant la ville de Moquegua, qui avait une garnison de 450 hommes de milice. •Cette force aurait pu défendre la ville en se retranchant dans les édifices, ou en occupant les hauteurs voisines; mais ces milices aimèrent mieux s'enfuir en abandonnant la ville aux Chiliens. Le commandant Martinez y entra dans la matinée du l'" janvier 4880, et ce fut au son de l'hymne national du Chili qu'il occupa la place centrale de Moquegua.

Comme son intention n'était pas de s'établir dans cette ville, et qu'il avait résolu de retourner le même jour à la -côte, il se borna à demander pour ses troupes des vivres, qu'on lui remit sans difficultés. Avant de quitter Moquegua il y organisa un comité, formé des habitants eux-mêmes pour maintenir l'ordre jusqu'au retour des autorités et de la garnison disparues la nuit précédente ; et vers les quatre heures du soir, il repartait en chemin de fer. Sur deux points de la ligne, les milices péruviennes avaient enlevé quelques rails pour faire dérailler les trains; mais, grâce aux précautions prises par le commandant Martinez, tout accident fut évité. Ses soldats poursuivirent les auteurs de ces dégâts et en tuèrent quelques-uns, et ses sapeurs rétablirent facilement la voie. Le 2 janvier, après avoir démonté les locomotives du chemin de fer, qui étaient la propriété du gouvernement péruvien, les Chiliens s'embarquèrent de nouveau et retournèrent à Pisagua.

Cette audacieuse expédition produisit donc le résultat désiré. On voulait reconnaître une région déterminée du territoire péruvien que l'armée se proposait d'envahir. Grâce au sang- froid avec lequel la reconnaissance s'exécuta, la colonne •expéditionnaire n'avait pas eu à souffrir, et le génie avait

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i^cueilli tous les renseignements qui pouvaient servir à l'étatmajor pour arrêter ses plans de campagne.

On préparait alors de nouvelles opérations. L'armée chilienne recevait de nouveaux renforts envoyés de Valparaiso, on réunissait à Pisagua des armes et des munitions, on remettait en bon état les navires de guerre et les transports, et l'on prenait avec la plus grande activité les mesures nécessaires pour la continuation de la guerre. L'expérience acquise dans la récente campagne de Tarapacâ, avait appris aux Chiliens la manière d'utiliser les éléments dont ils disposaient et d'améliorer l'administration militaire. On introduisit donc d'importantes réformes dans toutes les branches du service. L'armée de campagne, qui s'élevait maintenant à plus de 20,000 hommes, fut distribuée en quatre divisions, outre une forte réserve qui devait occuper les territoires récemment conquis pour parer à toute éventualité. On adjoignit à l'étatmajor un nombre plus grand d'officiers du génie. L'artillerie et la cavalerie, auxquelles l'armée chilienne devait son incontestable supériorité, furent aussi augmentées et pourvues de tout le nécessaire. On construisit de nouveaux fourgons pour le transport des vivres et des munitions, et des tonneaux pour celui de Teau, élément indispensable dans les déserts et les sables du Pérou, où l'on marche des journées entières sans trouver un ruisseau ou un puits. On augmenta également le nombre des chaloupes pour le débarquement, celui des bêtes de charge, et de tous les éléments nécessaires à la mobilisation des troupes.

Le gouvernement chilien savait parfaitement que les alliés avaient réuni 8 ou 9,000 hommes à Tacna et à Arica, et que là aussi, ils poussaient rapidement la réorganisation militaire. Le contre-amiral Montero, chef des forces péruviennes, lançait à Arica de nombreux ordres de pure forme, il commençait des travaux bientôt abandonnés, et procédant en toutes choses avec plus d'arrogance que dé jugement, il fatiguait ses subalternes, et suscitait des difficultés entre les alliés. Mais il avait sous ses ordres d'autres chefs plus prudents et plus persévérants dans le travail. C'étaient eux qui complétaient et perfectionnaient les fortifications du port, eux qui instruisaient les troupes, et qui aplanissaient partout les difficultés soulevées à

chaque instant entre les alliés. Parmi ces chefs, figuraient en première ligne le colonel don Francisco Bolognesi et le capitaine de navire don Juan Guillermo Moore, celui-là même entre les mains duquel s'était perdue VJndependencia^ le jour du combat avec la Covadonga, le 21 mai de Tannée précédente.

Les forces boliviennes se trouvaient à Tacna sous les ordres du colonel don Ëliodoro Gamacho, qui s'était mis, on se le rappelle, à la tète du pronunciamiento contre Daza, le 27 décembre. La révolution triomphante en Bolivie avait alor& confié le gouvernement provisoire de la République au générai don Narciso Gampero, homme modéré, énergique et instruit, qui sut réprimer d'une main de fer plusieurs émeutes, débarrasser Tadministration de tous les vices créés ou fomentés par le gouvernement du général Daza, et réorganiser son armée pour ouvrir une nouvelle campagne contre le Chili: Gampero avait une confiance absolue dans le colonel Gamacho ; il lui avait laissé en conséquence le commandement des troupes campées à Tacna.

On doit reconnaître que la confiance du président provisoire de la Bolivie était assez fondée. A une intégrité reconnue le colonel Gamacho joignait une certaine instruction et plusieurs des qualités qui font le véritable homme de guerre, 11 réorganisa ses troupes, il sut inspirer aux chefs Tespoir de triompher dans une nouvelle campagne ; il obtint des secours en hommes de son gouvernement, et ne négligea rien pour discipliner son armée. Cependant les rivalités entre Péruviens et Boliviens devenaient chaque jour plus inquiétantes. Le colonel Gamacho connaissait parfaitement les qualités et les défauts du contre-amiral Montero, et il ne pouvait se résigner à être placé sous ses ordres. Il demandait donc que le général Gampero quittât la Bolivie pour venir se placer à la tête de toute l'armée alliée, en sa qualité de chef d'une des républiques engagées dans la lutte.

Instruit de cet état de choses, le gouvernement du Ghili résolut d'entreprendre une seconde campagne pour détruire cette armée. Son plan était de l'enfermer dans la région qu'elle occupait, de lui enlever ses communications avec le reste du Pérou d'où pouvaient lui parvenir des secours plUg

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OU moins importants, de lui couper la retraite, et de l'obliger ainsi h, accepter la bataille. Pour mettre ce plan à exécution, ie Chili devait tourner Tènnemi par le nord, faire ensuite •entreprendre à son armée les marches les plus pénibles à travers les sables et les déserts où tout manquait, et livrer enfin combat. Le gouvernement chilien et Tétat-major ne se faisaient aucune illusion à ce sujet. L'un et Taulre savaient parfaitement que la principale difficulté de la nouvelle campagne ne consistait pas à battre Tennemi, mais bien à Tempécher de se dérober à la lutte.

Dès la mi-février 1880, Tarmée du Chili était prête à entreprendre cette nouvelle campagne. On avait réuni dans le port de Pisagua seize navires de guerre et de transport ; 40,000 hommes s'y embarquèrent le 24 février. Deux jours après ils abordèrent à Ilo et s'emparèrent de ce port et de «elui de Pacocha sans trouver la moindre résistance. Les transports revinrent alors à Pisagua et y prirent une nouvelle division de 3,000 à 4,000 hommesqu'ilavaitété impossible d'emmener lors du premier voyage. On commença sur-lechamp l'occupation du chemin de fer et de la vallée de Moquegua, celle-là même que le commandant de génie don A. Martinez, avait parcourue deux mois auparavant avec autant de succès que d'audace.

Le débarquement des Chiliens à Pacocha causa au Pérou une certaine satisfaction, à en juger par les écrits de la presse, et même par les documents officiels. Le contre-amiral Montero le télégraphia d'Arica au dictateur Piérola, en lui assurant, de la manière la plus énergique, que Tarmée chilienne trouverait son châtiment et son tombeau dans la province de Moquegua. La presse de Lima répéta que les Chiliens étaient des lâches qui n'osaient pas attaquer l'armée péruvienne, et qu'en débarquant à Pacocha, ils n'avaient d'autre but que celui d'occuper un territoire sans défense et d'éviter tout combat avec la vaillante armée du distingué contreamiral Montero. Il parait que personne au Pérou ne comprit que le véritable dessein de l'ennemi était de cerner cette armée et de l'obliger à livrer une bataille décisive. Et si quelqu'un y pensa, on dut espérer que l'insalubrité du climat, le chemin à parcourir pour arriver à Tacna, et la sécheresse

du désert auraient bientôt raison des envahisseurs et les forceraient à renoncer à leur téméraire entreprise.

Sachant que les Péruviens avaient concentré des troupes à Arequipa et qu'elles ne laisseraient pas de harceler les Chiliens qui occuperaient Moquegua, le gouvernement chilien avait résolu de faire une diversion sur la côte pour détourner leur attention. En effet, une division d'à peu près 2,000 hommes, sous les ordres du colonel don 0. fiarbosa, sortit, le 8 mars, du camp de Pacocha. Après avoir coupé le télégraphe dans une petite anse qui existe entre Islai et MoK iendo, les troupes chiliennes débarquèrent dans le premier de ces ports.

Ils surmontèrent facilement la résistance que leur opposa, des hauteurs voisines, une faible garnison, et lui firent même vingt-cinq prisonniers. Ensuite ils se rendirent par terre à MoUendo. Les Péruviens avaient là quelques canons pour la défense du port, et une garnison plus considérable; mais ayant appris le débarquement des Chiliens au port voisin d'Islai, ils se retirèrent par le chemin de fer dans l'intérieur, emmenant avec eux Tartillerie. Les Chiliens se bornèrent à détruire le télégraphe, le chemin de fer, le matériel et tout ce qui appartenait au gouvernement péruvien et qui pouvait lui servir à mobiliser ses forces. La presse de Lima a parlé depuis de ces destructions en les exagérant extraordinairement. Il résulte d'une enquête ouverte par ordre du gouvernement du Chili que la plupart de ces accusations étaient fausses, et qu'une grande partie des dommages causés et des vols commis le furent par la populace de l'endroit même après le départ des Chiliens.

L'expédition du colonel Barbosa était de retour à Pacocha le 14 mars. Il est vrai qu'elle n'avait pas complètement atteint le but proposé ; mais, en surprenant la garnison de MoUendo^ elle réussit néanmoins à détourner l'attention des forces péruviennes d'Arequipa, dont une partie se rendit à la côte, sinon pour attaquer les Chiliens, du moins pour les empêcher d'avancer dans l'intérieur.

11 y avait alors à Moquegûa des forces péruviennes beaucoup plus considérables que celles que le commandant Martinez avait mis en fuite deux mois auparavant. Ces forces^

commandées par le colonel Gamarra, ne pensaient pourtant pas à défendre la ville ni la vallée voisine, mais elles s'étaient fortifiées un peu plus au nord sur une hauteur qu'on croyait inexpugnable. Pour aller de Moquegua à Torata, il faut traverser une chaîne de montagnes très escarpées, et qui n'offre de passage abordable qu'à la hauteur ou crête appelée los Anjeles. Là se trouve un chemin tracé en zigzag, mais toujours raide et dangereux, et qu'aucune armée ne peut suivre lorsque les hauteurs sont occupées par une force quelconque. Les montagnes sont tellement escarpées de deux côtés qu'on avait toujours cru qu'il était coriiplètement impossible d'arriver à los Anjeles par une autre voie que le chemin public. Les troupes établies dans cette position n'avaient donc rien à craindre pour leurs flancs, et une poignée d'hommes suffisait à la défense du chemin qui conduit à la hauteur,

La gorge de los Anjeles jouissait d'une telle réputation dans l'histoire du Pérou qu'elle avait mérité le nom de Thermopyles péruviennes. En 1823, une colonne espagnole avait battu en cet endroit l'armée indépendante. En décembre 1874, pendant une des interminables guerres civiles du Pérou, le chef révolutionnaire don Nicolas de Piérola, le dictateur actuel de cette république, s'empara de ces hauteurs et y repoussa facilement la vigoureuse attaque des armées du gouvernement commandées par le président Pardo et le général Buendia. Se fondant sur ces faits, les chefs péruviens avaient déclaré dans les rapports officiels, « que 500 hommes pouvaient y résister à 10,000. » On comprendra quelle importance Piérola lui-même attachait à ces positions, et avec quelle confiance le colonel Gamarra s'y était fortifié.

Les Chiliens n'ignoraient aucun de ces détails. Une colonne de cavalerie sortit d'abord du camp de Pacocha, sous les ordres du général don Manuel Baquedano, pour reconnaître la route qui conduit dans l'intérieur, car on craignait que le chemin de fer n'eût été coupé. La communication une fois assurée sans la moindre difficulté, la seconde division de l'armée se mit en marche, et dans la matinée du 20 mars les troupes chiliennes prirent possession de Moquegua. On campa sur la rive nord de la rivière, à l'endroit appelé Alto de la Villa, où vient finir le chemin de fer. A partir de ce moment,

le génie, sous les ordres du commandant Martinez, commença à étudier le terrain dans tous ses détails.

En réalité, Tarmée chilienne ne pensait pas à marcher sur Torata. Son plan étant de s'avancer au sud, à la rencontre de l'armée de Tacna; elle aurait pu à la rigueur ne pas s'occuper des forces que le colonel Gamarra avait sur la côte de los Anjeles. Toutefois il était dangereux de laisser sur son flanc et sur ses derrières des troupes ennemies, susceptibles de devenir le noyau d'une armée qui harcèlerait l'arrière-garde des Chiliens pendant leur marche au sud. Le général Baquedano résolut donc immédiatement l'attaque, et avec pleine connaissance du terrain, on concerta dans son camp le plan à suivre pour la faire réussir.

A droite de l'ennemi, les montagnes étaient fort escarpées, et il semblait que ni les hommes ni les animaux ne pussent les gravir. Un bataillon composé des robustes et courageux mineurs de Copiapô accepta la mission d'escalader les hauteurs de ce côté. Sur le flanc gauche des Péruviens, l'attaque présentait des difficultés d'une autre espèce. Le revers des montagnes, quoique raide et escarpé, était plus praticable, mais il fallait faire un détour de plusieurs kilomètres, et celte marche était d'autant plus difficile qu'elle ne pouvait s'exécuter que de nuit. L'attaque devait avoir lieu le 22 mars au point du jour.

En effet, à l'entrée de la nuit du 21, une colonne d'environ 1 ,000 hommes des trois armes sortit de Moquegua, pour tourner par cette marche de flanc la gauche des retranchements péruviens. A minuit, le bataillon chargé d'escalader les rochers escarpés de la droite de l'ennemi, sortait du camp de l'Alto de la Villa. Un peu plus tard, le général Baquedano plaçait son artillerie dans la vallée, à un endroit d'où il pouvait diriger ses ieux sur les zigzags du chemin public, et sur les retranchements qui couronnaient les hauteurs.

Pendant la nuit on observa dans toflt le camp la plus grande vigilance. Vers deux heures du matin on entendit les feux de mousqueterie : c'étaient ceux d'une reconnaissance péruvienne, descendue à la faveur de l'obscurité, des hauteurs pour surprendre l'avant-garde chilienne qui en occupait le pied. Cette attaque fut repoussée. Mais personne dans le camp

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