‹ Histoire de la guerre du PacifiqueChapitre 10 sur 28 · TY · texte numérisé non relu

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150,000 piastres moyennant quoi il ne commettrait aucun acte d'hostilité. Il le prévenait en outre qu'il était décidé à châtier avec une grande sévérité tout acte illicite, tel que l'application de la dynamite ou de matières explosibles au chemin de fer ou aux endroits par où passeraient ses troupes, et qu'il était résolu à fusiller trois Péruviens pour chaque soldat chilien qu'il perdrait de la sorte. Le préfet répondit d'une manière négative en déclarant au chef chilien, dans les termes les plu» arrogants, qu'il était résolu à résister avec toute l'énergie possible aux prétentions des Chiliens. Après cette belliqueuse déclaration, le préfet Aguirre se retira à l'intérieur, en s'éloignant de plus en plus des envahisseurs, à mesure que ceux-ci avançaient.

Le débarquement des troupes dans ces conditions demanda trois jours d'un travail sans relâche. Il fut nécessaire de construire des grues potir enlever un à un les soldats, et par ce moyen on accéléra l'opération. Dans l'après-midi du 26 septembre, 100 soldats d*infanterie, ayant à leur tête don Frédéric Stuven, chef des ingénieurs de l'expédition, se mirent en marche à la recherche des locomotives et des wagons du chemin de fer. Sans attendre l'arrivée de ces moyens de transport, le commandant Lynch avec 600 hommes se mit résolument en marche pour Chiclayo, chef-lieu et ville la plus importante du département; il y arriva dans l'après midi du 27 septembre. Il fut reçu par les étrangers qui seuls gardaient les propriétés, car toutes les autorités s'étaient enfuies. On le logea convenablement lui et ses troupes, bientôt renforcées par un autre bataillon, ainsi que par de la cavalerie et de l'artil* lerle. Mais lorsqu'il voulut imposer au pays une contribution de 20,000 piastres, on lui objecta qu'en vertu des ordres du dictateur, personne ne pouvait payer la moindre somme en argent. Ce refus eut pour résultat dès le lendemain la destruction de plusieurs édifices publics ou particuliers.

Ce dernier acte brisa toute résistance. Le commandant Stuven qui, à la tête de ses 100 hommes, s'était audacieusement avancé dans l'intérieur à la recherche du matériel roulant du chemin de fer, traversa plusieurs bourgs sans trouver d'opposition ; il y reçut même des vivres pour sa troupe. Grâce à l'activité qu'il déploya, il retrouva les wagons et les locomotives^

et bien que ces dernières fussent démontées et que les pièces qui les formaient eussent été cachées dans différents endroits, il sut les découvrir, et en peu d'heures ses ouvriers les eurent mises en bon état de service. Il ne rencontra nulle part la moindre résistance, et quoiqu'il eût ce pendant été bien facile de tenir tête à une colonne si réduite. Loin de là, la petite ville de Lambayeque paya sans la moindre difficulté la contribution de 4,000 piastres dont on l'avait imposée ; le bourg de Ferrinafe en paya 1,000. Beaucoup de propriétaires de ces parages suivirent cet exemple ou livrèrent des denrées d'une valeur correspondante.

Les forces chiliennes, transportées par la voie ferrée, retouillèrent à Eten le 4 octobre. Pendant les huit jours qu'elles étaient restées dans le département de Lambayeque, elles avaient attendu en vain les effets des hostilités dont le préfet Aguirre les avait menacées dans ses notes et dans ses proclamations. De faibles détachements de troupes avaient parcouru divers points du territoire, sans rencontrer nulle part un seul ennemi, ni brûler une seule cartouche. A Eten, le commandant Lynch, en rendant les wagons et locomotives, exigea de la compagnie du chemin de fer une contribution de guerre de 3,250 livres sterling. Le cas était prévu, et depuis quelques jours les directeurs de l'entreprise avaient pris leurs précautions pour présenter ce matériel comme étant la propriété de deux négociants étrangers, l'un Italien, et l'autre Anglais,, cherchant de cette manière la protection des légations correspondantes. Mais Lynch s'était emparé à Eten des livres et des papiers de l'exploitation, et il y avait trouvé l'origine de ces faux transferts, le plan des hostilités à exercer contre les Chiliens en détruisant les moyens de débarquement et en faisant replier sur l'intérieur le matériel roulant, et enfin le contrat signé en 1867 avec le gouvernement du .Pérou pour la con« struction de la voie ferrée, contrat dans lequel la compagnie s'était textuellement engagée à ne « changer jamais son caractère permanent de société nationale, à n'avoir recours en aucun cas à des réclamations diplomatiques*. En présence de ces preuves qui déjouaient complètement le plan de l'entreprise, il fallut que cette dernière payât la contribution exigée.

Dans la même soirée du 4 octobre, les forces expédition-

naires sortirent d'Ëten par la route de terre en prenant la direction du département voisin, « La Libertad ». Ils passèrent par Pueblo Nuevo, Guadalupe et San-Pedro, s'arrêtant dans chaque endroit pour percevoir les contributions de guerre imposées aux riches domaines de ces localités. Tous payaient les sommes assignées, soit en bonnes traites sur Londres ou sur Yalparaiso, soit en argent monnayé, soit en lingots ou en denrées. Enfin le 16 octobre, on se mit en marche sur la ville de Trujillo. Un mois auparavant, lorsque les forces expéditionnaires se trouvaient à Ghimbote et dans les environs, et lorsque quelques détachements chiliens avancèrent jusqu'à Virû, les autorités de Trujillo et un grand nombre d'habitants avaient abandonné la ville dans le plus grand désordre. On disait maintenant qu'il y avait là 4,000 hommes prêts à opposer une défense héroïque, et on ajoutait même que Piérola en personne était sorti de Lima avec un renfort de troupes pour châtier d'une manière exemplaire les impudents envahisseurs. Le préfet du département de « La Libertad », colonel Â. Salmon, avait annoncé au gouvernement de Lima, à la date du 7 octobre, les mesures de défense qu'il prenait, et il terminait par ces mots : t La population de Trujillo, bien renseignée sur ce qui se passe, reste tranquille, ce qui prouve qu'elle a pleine confiance dans le zèle que je mets à veillera sa sécurité. » La presse de Lima avait publié ce télégramme comme étant l'annonce d'une prochaine victoire.

Le commandant Lynch finit par croire que ces préparatifs étaient sérieux, surtout lorsqu'en s'approchant de la vallée de Ghicama, le 17 octobre, sa division fut accueilUe par six coups de carabines qu'on lui tira d'un bois voisin. Sur-le-champ il fit ranger ses troupes, et comme il apercevait sur la colline voisine sept hommes armés qui paraissaient appartenir à une avant-garde, il fit tirer un coup de canon dans cette direction. Les éclaireurs ennemis prirent la fuite, et les tirailleurs chiliens, qui se mirent à leur poursuite, revinrent bientôt avec deux prisonniers et en annonçant que les forces dû préfet Salmon s'étaient dispersées dans toutes les directions en apercevant la division chilienne. Le chemin de la vallée de Ghicama jusqu'à la ville de Trujillo restait donc libre. La colonne avança en efiet jusqu'à Paijan, et ce fut de ce point que le

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commandant Lynch décréta les contributions qu'on devait lui payer.

Malgré rimpossibilité de toute résistance, quelques paysans, qui étaient cachés dans un bois des environs de ce bourg, firent feu sur un groupe de soldats chiliens qui passaient sans défiance. Ces derniers, qui n'avaient eu aucun blessé, répondirent à la fusillade; un des assaillants tomba et les autres se dispersèrent. Dans un autre endroit, quelques paysans tombèrent à l'improviste sur un soldat chilien qui s'était séparé de la division, le conduisirent dans un bois, et l'ayant attaché à un arbre, ils l'accablèrent de coups et le laissèrent grièvement blessé. Le commandantLynchcapturadeux des auteurs de cet attentat et leur fit donner 120 coups de fouet. Après cela il ne se produisit plus aucun acte d'hostilité.

Pendant ce temps-là, la presse de Lima était dans l'attente des événements de Trujillo, et attribuait la plus grande importance à la résistance probable de cette ville. Le 20 octobre, elle annonçait que le préfet Salmon était avec ses forces à Ascope, et menaçait le flanc de la division chilienne qui se trouvait à deux lieues de distance. La bataille, disait-on, était imminente. Le fait était exact quant à la distance^ mais toute bataille était impossible. Lynch occupait ce jour-là le bourg de Chocope ; de là il fit sortir environ 500 hommes pour occuper Ascope. Ce mouvement suffît pour amener la dispersion complète et définitive de l'ennemi. Le préfet Salmon, qui avait cru pouvoir organiser quelque résistance, s'était vu abandonné de tous. Il ne lui resta plus d'autre moyen que de traiter, et il fit valoir pour cela les liens d'amitié qui l'avaient autrefois uni au commandant Lynch.

Plusieurs jours auparavant, quelques étrangers établisdans ces parages, avaient servi de médiateurs dans ces négociations, et ils avaient obtenu que le commandant Lynch réduisit le montant des contributions imposées aux propriétés. Il faut ajouter à cela qu'il venait d'arriver au port de Malabrigo quelques navires chiliens qui apportaient à Lynch l'ordre de retourner immédiatement au sud du Pérou afin d'être prêt pour la nouvelle campagne qui allait s'ouvrir. Il lui fallut donc suspendre sa marche à trois lieues de Trujillo, ce qui présentait d'autant moins d'inconvénients que la ville et

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les propriétaires des alentours avaient payé en entier ou du moins en grande partie les contributions qu'on leur avait imposées * . Les forces expéditionnaires, après avoir détruit le pont du chemin de fer qui se trouvait dans la vallée de Chicama, pour ne pas être inquiétés dans leur retraite, retournèrent à la côte et s embarquèrent le 26 et le 21 octobre dans les ports de Malabrigo et Pacasmayo. Leur flotille s'était renforcée de quelques vaisseaux venus du Chili, et ils purent embarquer, avec les marchandises prises comme contribution, environ 400 Chinois qui, après leur avoir servi de guides pendant la campagne, ne voulaient pas rester dans le pays, par crainte des châtiments et des vengeances qui n'eussent pas manqué de les frapper. Le i«^ novembre les troupes pxpéditionnaires arrivaient au port de Quilca, un peu au nord d'Islaioù elles devaient attendre les ordres de leur gouvernement.

Telle est l'histoire de Texpédition Lynch. Une division de 2,600 hommes avait parcouru pendant deux mois les départements les plus riches et les plus peuplés du Pérou sans qu'il se fût organisé nulle part une force capable de lui opposer la

1. Rien ne démontre mieux que le fait suivant le peu de cas que Ton faisait alors des décrets de Piérola du 11 septembre contre ceux qui payeraient la contribution de guerre. Le domaine deMocan, propriété de M. Orbegoso, mioistre de Tintérieur et de la police du dictateur, paya la contribution qu*on lui avait imposée. Lorsqu'on eut connais* sance de ce fait à Lima, les propriétaires qui avaient souffert des préjudices énormes pour avoir obéi à ce décret^ se révoltèrent contre cette manière d^ogir chm ■iiiiilr» d'Ktai. Orbegoso déclara qu'il ignorait ce qui s'était passé, et demanda des rense rgaeuwU an préfet de Trujiilo^ qui, à son tour, feignit de ne rien savoir. Mais bientôt on dMrcba une explication appropriée au cas qui venait de se présenter. Un respectable propriétaire allemand, M. Louis G. Albrecbt, avait servi de médiateur dans ces négociations entre le préfet de Trujillo et le commandant Lyncb. Grâce à son honorabilité et à la considération dont il jouissait, il avait obtenu de ce dernier qu'il diminuât Timposition et que la ville de Trujillo ne fût pas occupée. On prétendit que ce digne homme avait payé pour lui et pour tous les autres la contribution de guerre. Dans une note du 2 novembre, le ministre Orbegoso expliquait ainsi les faits au dictateur, en ajoutant que comme sa propriété devait des sommes considérables à une maison allemande, il n'était pas impossible qu'Âlbrecht sans en faire part ni au propriétaire, ni aux administrateurs, eût voulu sauvegarder les intérêts de cette maison en effectuant le paiement. Ainsi donc les propriétaires péruviens faisaient servir les dettes vraies ou fausses en faveur des étrangers, pour s'excuser ou bien de payer la contribution de guerre, ou bien de l'avoir payée malgré les décrets du dictateur.

moindre résistance, et sans autre perte que celle de trois hommes, dont Fun fut assassiné à Ghimbote et deux se noyèrent en s'embarquant au port de Pacasmayo, par suite de la violence de la mer. Comme résultat financier de Fexpédition, et comme produit des contributions de guerre, on rapportait 29,050 livres sterling, 11,428 piastres en argent, 5,000 piastres papier-monnaie du Pérou, un peu d*or et d'argent en lingots, un chargement considérable de marchandises et de produits de ces provinces parmi lesquels figuraient plus de 2,500 sacs de sucre, 600 sacs de riz, beaucoup de balles de coton, et du tabac. Il faut compter en outre, comme produit de l'expédition, les 7 millions de piastres de papier-monnaie enlevés au gouvernement péruvien et qui circulèrent sans aucune difficulté pendant le reste de la guerre. Les provinces du nord, à part ces pertes et les destructions qui furent le résultat des décrets lancés par le gouvernement de la dictature qui n avait pas su ou qui n'avait pas pu les défendre d'une manière efficace, eurent à supporter les conséquences du soulèvement des travailleurs chinois, qui les privait des bras nécessaires à Tagriculture.

La presse de Lima, qui avait annoncé chaque jour la défaite prochaine et la destruction des forces que commandait Lynch, reconnut à la fin que les excursions d'une division de moins de 3^000 hommes dans ces provinces était une honte pour le pays. Elle demanda alors un châtiment terriblo et exemplaire pour les autorités desdites provinces, comme si elles étaient responsables de l'abandon où le gouvernement de la die* iature avait laissé ces districts, pour concentrer à Lima tous les éléments de la puissance. A la date du 16 décembre, un journal de cette ville, La Opinion Nacional^ faisait dans les termes suivants le tableau de cette campagne, sans oublier les insultes ordinaires contre le Chili et les Chiliens : c L'opinion publique a dévoré avec le rouge de la honte et le grondement de la colère, les détails de l'expédition chiUenne au nord du Pérou, honte et colère qu'elle avait jusqu'alors cachées avec une discrète compassion, mais qu'elle témoigne aujourd'hui dans toute sa force pour aider l'action répressive du gouvernement. Nous sommes en présence de l'incroyable, de l'inattendu, de l'invraisemblable : une bande de brigands a

parcouru notre littoral depuis Paita jusqu'à Supe, a pénétré dans nos vallées, a détruit de précieuses richesses, a rempli ses navires d'un butin considérable ; ils s'éloignent avec leurs portefeuilles gonflés de fortes sommes, et sans que tout cela leur coûte ni un homme, ni une goutte de sang, ni même la moindre représaille. L'esprit traditionnellement courageux de ces contrées s'est montré cette fois indigne de son histoire et de sa renommée • . »

Une autre expédition analogue à la précédente quoique dans des proportions moindres, s'effectuait en même temps dans une autre partie du territoire péruvien. Le théâtre des opérations fut la vallée de Moquegua que les Chiliens avaient déjà occupée.

Nous avons raconté d'autre part ■ qu'en avril 1880, pendant que l'armée chilienne "fentreprenait lax^ampagne de Tacna, les troupes qui devaient rester en ces endroits évacuèrent la ville et la vallée de Moquegua à cause de l'insalubrité du climat. Elles s'installèrent en effet dans le port de Pacocha et y restèrent des mois entiers dans la plus complète tranquillité. Les forces péruviennes revinrent quelque temps après occuper Moquegua et enlevèrent même un officier qui dirigeait les conducteurs de quelques têtes de bétail. Un peu plus tard, cette ville en communication avec les troupes péruviennes d'Aréquipa, servait d'objectif aux illusions du gouvernement du Pérou, qui croyait que parla on pouvait harceler l'armée chilienne de Tacna. En effet, à Moquegua on essayait entre autres choses de provoquer la désertion dans l'armée chilienne. Sur des affiches imprimées, on offrait vingt piastres aux soldats qui se présenteraient armés et dix à ceux qui viendraient sans armes, en leur assurant de plus, qu'ils trouveraient du travail

1. Pour calmer l'irritation des esprits, Piérola ordonna de citer devant un conseil de guerre les préfets de Lambayeque et de La Libertad pour « n'avoir pas opposé aux forces de Tinvasion la moindre résistance, la moindre hostilité comme ils pouvaient et devaient le faire avec les éléments dont ils disposaient en vertu des ordres qu'ils avaient reçus. » Ce décret identique à ceux qui se lançaient au Pérou après chaque désastre, fut publié le 13 décembre, mais on lui mit la date du 18 novembre pour que l'on ne crût pas qu'il avait été arraché par l'excitation que produisit à Lima la lecture des rapports du comiuandant Lynch, publiés dans les journaux du Chili.

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