Voir le tome I, pages 168 et suivantes
commandant Lynch n'était pas homme à se laisser ébranler par de semblables résistances. Le même jour, 13 septembre, il répondit au réclamant une lettre très courte contenant ces lignes: » Sur le vu de votre communication, j*ai déjà donné les ordres nécessaires pour que Ton procède à la destruction de la propriété de monsieur votre père. Je n'ai pas considéré comme une atténuation de votre refus de payer la contribution exigée. Tordre du chef suprême de la république, que vous me communiquez dans votre lettre, vu que cet ordre n'a aucune valeur d*après les prescriptions du droit de la guerre. Monsieur le chef suprême de la République du Pérou pourra ordonner ce que bon lui semblera sur le territoire soumis à son autorité ; mais il ne peut exiger l'obéissance dans la partie du territoire occupée par nos armes. Supposer le contraire, serait rendre illusoire le droit de la guerre. Le chef suprême du Pérou ne sauvegarde pas par son décret les intérêts de votre père. S'il a prétendu par ce moyen empêcher nos forces d'obtenir le paiement des contributions qu'elles sont en droit d'exiger, il s'est trompé ; il eût beaucoup mieux fait de protéger avec ses armes le territoire menacé par nos troupes. » L'ordre de destruction fut inexorablement exécuté. La troupe enleva une quantité considérable de sucre, de riz et autres denrées, et ensuite on fit sauter les bâtiments avec de la poudre et de la dynamite. Dans l'un de ces bâtiments on avait trouvé enfermés environ deux cents travailleurs chinois employés à la culture de la canne à sucre ; quelques-uns d'entre eux avaient les fers ou les chaînes aux pieds. C'était le châtiment arbitraire appliqué par leurs maîtres, sans l'intervention de la justice et suivant des pratiques barbares, à ces travailleurs dont la condition est analogue à celles des anciens esclaves *, si elle n'est pire. Ces malheureux rendus préalablement à la liberté, se déclarèrent prêts à suivre l'expédition. Quoique absolument ignorants du maniement des armes, plusieurs d'entre eux devaient cependant rendre d'importants services par leur connaissance des localités.
i . Le lecteur peut se former une idée de la brutalité avec laquelle étaient traités les Chinois au Pérou, en parcourant ce que dit M. Ch. Wiener à la page 34 et suivantes de son livre Pérou et Bolivie^ récit de voyages, Paris, 1880, 1 vol. gr. in 4o.
Avant d'aller plus loin, nous devons consigner un fait qui révèle le peu d'efficacité que les propriétaires du nord du Pérou attribuaient au décret du dictateur Piérola. Le 14 septembre, et par conséquent le jour qui suivit la destruction de ces établissçments, arrivait à Ghimbote un navire italien, VArquimède, A son bord se trouvait un envoyé du propriétaire, chargé de payer la contribution de guerre imposée à ses domaines. L'attitude prise par Piérola avait été cause que le propriétaire n'avait pu demander par lé télégraphe le délai qui aurait sauvé ces établissements.
Le décret arrogant du dictateur du Pérou n'avait fait qu'aggraver la situation en provoquant les troupes expéditionnaires à exécuter d'autres actes auxquels peut-être ils ne pensaient pas au commencement. Le même jour, 13 septembre, le commandant Lynch, après avoir fait enlever de la douane de Ghimbote les marchandises appartenant à des neutres qui y étaient déposées, fît brûler cet édifice qui était une propriété fiscale. En dehors de ces rigoureuses exécutions militaires, on ne commit dans ce pays aucune autre violence. Les soldats chiliens obéissaient aux ordres de leurs chefs sans y ajouter aucun abus. Les étrangers et entre autres le consul dés États* Unis, félicitèrent le commandant Lynch de la discipline de ses troupes, qui s'étaient abstenues des excès qui accompagnent presque toujours l'occupation d'une ville.
A Ghimbote, Lynch apprit ces jours-là même qu'on avait débarqué à Supe, port du département de Lima situé à trente lieues de la capitale, une grande quantité d'armes et de munitions pour le gouvernement du Pérou. Sans perdre un seul instant, il s'embarqua dans Taprès-midi du 13 septembre avec 400 hommes, et se dirigea vers ce point avec un transport et une corvette de guerre, laissant à Ghimbote le reste de ses forces.
En débarquant à Supe, le 14 septembre, il sut que la veille les propriétaires voisins du port avaient transporté vers Wnlérieur du pays les armes et les munitions, pour les envoyer à Lima. Pendant la même nuit, Lynch se mit en marche vers l'intérieur jusqu'au domaine de Saint-Nicolas, et là il trouva en effet trois cents caisses qui contenaient 200, 000 cartouches de carabine ; c'était le reste du chargement envoyé sur la ca- T. II. 6
pitale. Se trouvant, par suite du manque de bétes de somme» dans rimpossibilité de faire transporter ces caisses, il les fit détruire. Il aurait aussi voulu imposer une contribution de guerre à cette propriété qui était devenue un grand magasin de dépôt pour le gouvernement du Pérou ; mais ne trouvant personne avec qui traiter, car les propriétaires ou les administrateurs s*étaient cachés, U ordonna de détruire rapidement les établissements et édifices. Ayant ensuite fait prendre dans les campagnes voisines le bétail nécessaire à Talimentation de ses troupes, il retourna à Supe où il se rembarqua. Le 16 septembre il était de retour à Ghimbote ^
Ason arrivée le commandant Lynch apprit deux fâcheuses nouvelles. La canonnière chilienne Copadonga avait été coulée à Ghancay par une torpille péruvienne appliquée au moyen d'un stratagème que réprouvent les lois de la guerre. En outre, la nuit précédente, un de ses soldats qui s'était quelque peu écarté du campement de Ghimbote, avait été lâchement tué à coups de poignard et à coups de bâton. Sur le premier moment, il fit saisir trois individus que l'on soupçonnait de complicité dans cet assassinat; il était disposé à les faire fusiller, mais craignant de commettre une injustice, il recula devant cette extrémité arbitraire et se contenta de recommander à sa troupe d'éviter dorénavant les embûches de cette nature»
Le séjour de la division chilienne à Ghimbote n'avait plus d'objet. Aussi, après avoir détruit une partie du matériel du chemin de fer qui conduit à Huaraz, tout en respectant le môle et la station, Lyneh remit au consul des É^ts-Unis les defs des magasins où ét^nt déposées les marchandises des neutres, retirées de la douane, recommandant aux étrangers
1. Gomme nous Tavons tu, Lynch s^était rendu à Supe avec 400 hommes sans rencontrer la moindre résistance dans tout le district, et il n'avait abandonné cette place qu'après 8*ètre convaincu qu'il n'y avait rien à foire dans ce canton. Deux mois plus tard, le 9 novembre, le journal officiel de la dictature péruvienne, toujours prêt à chanter victoire à tout propcfs, publiait un long article pour démontrer la lâcheté des Chiliens dans clbacune de leurs opérations. Voici ce qu'on y lisait : « A Supe, les trois mille hommes de Lynch fuient précipitamment à la seule nouvelle de l'approche des forces parties de cette capitale. » Si Piérola a pensé à défendre Supe, située à une si faible distance de Lima» Lynch n'eut pas la moindre nouvelle de cette velléité du dictateur.
U CAMPAG^'E DE LIMA 83
de maintenir l'ordre au milieu de la population abandonnée par les autorités, et dans la matinée du 17 septembre il mit à • la voile avec toutes ses forces.
A quelque distance du port, il fut rejoint par un navire de guerre nord-américain qui lui apportait des communications des ministres résidents d'Angleterre, de France et des États- Unis à Lima. Ces communications étaient des réclamations, ou pour mieux dire, des requêtes dans lesquelles on lui demandait d'exempter de l'impôt de guerre telles ou telles propriétés qui appartenaient à des neutres, ou dont les propriétaires devaient de grandes sommes d'argent à tel ou tel ■étranger. D'après quelques-unes de ces réclamations, plusieurs de ces établissements étaient mentionnés comme propriété d'un étranger qui n'en était simplement que le majordome ou l'administrateur. Suivant d'autres réclamations, le matériel roulant du cbemin de fer de Ghimbote à Huaraz, bien qu'étant la propriété du gouvernement péruvien, avait pour maître un américain du nord qui, en réalité, était l'usufruitier de son exploitation.
Le commandant Lynch aurait pu répondre que, suivant les règles du droit des gens, la propriété des neutres en pays ennemi, court les mêmes risques de guerre que celles des citoyens du pays même *, principe que reconnaissait franchement le ministre des États-Unis, dans sa note du 14 septembre 1B80, et que ne niait aucun des réclamants. Mais il avait entre les mains les déclarations et les documents sufBsants pour prouver l'erreur dans laquelle avaient été induits les agents consulaires et diplomatiques. U ne voulut pas perdre l'occa-* sion de révéler la vérité à ces fonctionnaires, en leur présentant à cet effet des preuves incontestables qui ne pouvaient laisser aucun doute.
Le eoàunandant Lynch reçut également dans cet endroit
1. « Sont sujets à payer la contribution de guerre, dit Bello, Inon seule* ment les citoyens, mais les propriétaires d'immeubles, quoiqu'ils soient étrangers, parce que ces biens étant une partie du territoire national, leurs propriétaires doivent se considérer comme membres de Tassociation civile, bien qu'ils ne le soient pas à d'autres points de vue. » Bello, Principes du droit international^ deuxième partie^ chapitre IV, numéro^. Voir à ce sujet l'article n© 7 des instructions du gouvernement des État» Unis, dont nous avons donné copie dans une note précédente.
une communication du ministre des Etais-Unis, écrite, sans aucun doute, sur la demande du gouvernement péruvien. Dans cette note, ce fonctionnaire disait que Ton avait fait les premières démarches pour la négociation de la paix sous la médiation de son gouvernement ; et qu'en vue de ces circonstances « il serait prudent et dans l'intérêt de la prompte conclusion de la paix, » d'éviter toute déprédation ou toute cause d'animosité, que les ordres dont le chef chilien était porteur ne rendaient pas obligatoires. Soit que Lynch n'eût pas été au courant de ces faits, soit qu'il eût su déjà sous quelle réserve le gouvernement du Chili avait indiqué qu'il ne repousserait pas la médiation (dont nous parlerons dans le chapitre suivant), il se borna à répondre poliment quêtant qu'il ne recevrait pas d'autres instructions, il devait obéir aux seules qu'il avait reçues jusqu'alors.
En sortant de Ghimbote, Lynch savait par les communications enlevées à l'ennemi, que le gouvernement du Pérou attendait un important chargement que devait lui apporter de Panama le vapeur Islai, de la compagnie anglaise, lequel était sur le point d'arriver à ce port. Sûr du fait, il attendit ce navire à peu de distance de la côte, l'arrêta le 18 septembre et retira de la cale les vingt-huit caisses attendues. Quatre de ces caisses contenaient des timbres-poste fabriqués aux États- Unis pour une valeur de 375,000 piastres. Dans les vingtquatre autres on trouva la somme considérable de 7,290,000 piastres en billets, papier-monnaie de valeurs diverses, fabriqués également aux États-Unis. Ces billets portaient toutes les indications et contre-marques nécessaires pour pouvoir être mis immédiatement en circulation ; toutefois, ils n'étaient pas destinés à servir pour une nouvelle émission légale puisqu'ils portaient la date des années antérieures, et que par leurs dessins et leurs marques, ils étaient la reproduction de ceux qui circulaient depuis longtemps au Pérou. Tout paraissait déceler une opération illicite. On pouvait croire qu'on se proposait de les faire circuler comme papier-monnaie d'une émission antérieure, en laissant ignorer au commerce et au pays que l'on avait augmenté de plus de sept millions de piastres, l'émission autorisée parles lois antérieures. Le commandant Lynch comprit immédiatement l'importance de la
prise qu'il venait de faire, et plus tard il put voir se confirmer ses soupçons Les billets capturés circulaient dans tout le Pérou comme monnaie courante, avec une dépréciation, il est vrai, mais une dépréciation qui n*était point du tout supérieure à celle qui frappait tout le papier-monnaie péruvien alors en circulation.
La réalité de ce projet financier de la dictature devint évidente quelque temps après. La presse de Lima soumise au régime dictatorial, ne donnait d'autres nouvelles que celles que le gouvernement voulait rendre publiques. Depuis le premier débarquement des Chiliens à Chimbote, chaque jour elle publiait les actes de ces derniers, en exagérant extraordinairement les destructions des propriétés, et en vomissant contre l'ennemi les plus grandes insultes, les provocations et les menaces les plus arrogantes. Cependant cette pressé garda le plus grand silence sur la capture des sept millions de piastres en papier-monnaie ; et le Pérou n'en sut rien pendant deux mois entiers, jusqu'à ce qu'enfin les journaux du Chili leur eussent révélé le fait.
Après cette importante prise, l'expédition se dirigea vers les îles de Lobos pour y empêcher tout chargement de guano effectué pour le compte du Pérou, et dans la matinée du 19 septembre elle mouillait dans le port de Paita. Elle ne rencontra dans ce port pas plus de résistance qu'ailleurs. Les autorités avaient fui à l'intérieur, en emmenant le matériel roulant du chemin de fer. Avant de débarquer, Lynch captura presque dans la baie même, le petit vapeur Isluya qui faisait tous ses efforts pour échapper à la flottille chilienne. Les papiers de ce petit vapeur n'étaient pas en règle et quoique portant indûment le pavillon nord-américain, il avait été employé au transport d'armes pour le Pérou. Après cette capture il débarqua dans le port, et y laissa ses troupes de pied ; il avança lui-même avec la cavalerie jusqu'à la station de Huaca. Là il détruisit tout le matériel roulant du chemin de fer qui conduit à Piura, afin d'isoler l'ennemi et de rendre ses mouvements sinon impossibles, du moins difficiles et lents. A Paita, il imposa à la ville une contribution de guerre de 10,000 piastres, en nommant à cet effet une commission de négociants avec laquelle il put s'entendre. Cette commission exposa que
m HISTOIRE DE LA GUERRE DU PACIFIQUE
les habitants se refusaient à payer Timpôt par crainte des châtiments dont les avait menacés le gouvernement du dictateur. Lynch fit alors sortir de la douane les marchandises qui appartenaient aux neutres, chargea sur ses navires une partie considérable de celles qui étaient de propriété péruvienne et ordonna de mettre le feu à l'édifice, ainsi qu'à la préfecture et à la station du chemin de fer qui appartenaient à TÉtat. Il s'abstint d'incendier les propriétés particulières parce que si une seule avait brûlé, elle eût communiqué le feu à toutes lesautres uniformément construites avec des matériaux fort inflam* mables.
Que faisaient pendant ce temps les autorités péruviennesde ce pays ? Un colonel, le sous-préfet de Paita, avait fui dèsqu'il avait aperçu les Chiliens dans le port. Le préfet de Piura en avait fait autant et avait emmené avec lui les forces qui s'y trouvaient, laissant la ville aux soins du maire. Nous n*avon» trouvé dans les documents aucune trace qui indiquât que les^ fugitifs se préparassent à faire la moindre résistance. Pour ce qui est du maire de Piura, le seul acte qui lui soit particulier et que nous ayons découvert, c'est une proclamation en date du 23 septembre dans laquelle il annonçait que les Chilienss'étaient retirés de Paita. Cette nouvelle tranquillisa la ville ; mais les habitants qui avaient vu la fuite de toutes les autorités de la province, à l'annonce de la présence des Chiliensdans le port voisin, ne devaient pas avoir une grande confiance dans les derniers mots de la proclamation à laquelle nous faisons allusion.
t( Habitants de Piura, disait le maire, M. Arca, vous pouvez toujours compter sur la protection des autorités chargées* de veiller sur vos intérêts : » Quelle amère raillerie pour des populations qui voyaient fuir tous les mandataires du pouvoir à la seule annonce de l'approche des Chiliens !
A Lima, ces événements avaient produit la plus grande^ irritation ; mais à en juger par les articles de la presse et par les décrets du gouvernement, le public ne voulait pas comprendre que le Pérou ne se trouvait pas en état de continuer la guerre, et encore moins de recouvrer les provinces qu'il avait perdues dans le sud, ni d'expulser les Chiliens des départements du nord. Loin de penser à un arrangement accep-
table dans ces circonstances, la vanité nationale continuait à rêver des triomphes sur toute la ligne et comptait sur les immenses ressources nationales pour remporter une victoire définitive. Relativement aux opérations dont les provinces du nord étaient le théâtre, la presse de Lima proposa un moyen que Ton considérait comme merveilleusement efficace.
Les propriétaires de ces provinces, alors résidant à Lima, devaient constituer en cette ville un comité central ; celui-ci à son tour, former d'autres comités locaux qui se chargeraient d'armer tous les habitants, hommes et femmes, pour faire aux Chiliens une guerre d'extermination implacable, sans reculer devant aucun moyen, pourvu qu'on réussit à détruire jusqu'au dernier de ces lâches envahisseurs ^
1 . La Opinion naeionai de Lima^ dn 19 Bepiembre, traçait dans les termes suivants le plan d'opérations le plus convenable ; « Il est iodispensable actuellement d'organiser les guérillas et de ne pas laisser de relâche aux armées ennemies. La surprise, la ruse, Vembûche, tout doit être mis en pratique pour acbever les agresseurs. On doit employer n'importe quel moyen pour ne laisser aucune trace de ces légions qui surpassent en perversité les Cafres et les Bédouins. Ces guérillas organisées avec les éléments procurés par les agriculteurs peuvent rendre de très importants services. Bien montés, régulièrement armés et connaissant parfaitement jusqu'au dernier coin de terre de nos contrées, non seulement ces francs-tireurs tiendront en échec nos ennemis^ mais ils les décimeront, en semant la panique parmi eux. A la faveur des ombres de la nuit ou de Tépaisseur de nos bois, ils détruiront les envahisseurs, n n'est pas possible, répétons-nous, de s'occuper des moyens. Notre but, notre seul objet doit être d'en finir avec les Chiliens. Que la balle, la lance, le poignard, la pierre, le bâton, le feu, tout ce que peut enfin inventer notre haine, notre vengeance, serve à extirper de TAmérique cette race maudite. Que sur les plages comme dans le désert, que dans les villages comme dans les villes, dans les bois comme dans les vallées, ces maraudeurs ne rencontrent que la mort. — Que nos femmes deviennent autant de Judilhs, et que notre haine, notre vengeance, notre simple regard soient capables d'empoisonner les eaux qu'ils boivent dans les ruisseaux de nos vallées ; que les torpilles et les machines infernales détruisent dans nos ports leurs navires, et que sur les plages ou en quelque endroit où ils s'établiront, il n'y ait qu'un labyrinthe de miaes. Que l«s ingénieurs et les mécaniciens, que les pôons de nos domaines se changent en autant de sapeurs. 11 est nécessaire de faire sauter leurs parcs, d'enlever ou de détruire leurs armes, leurs moyens de transport, de tuer leurs chevaux, d'empoisonner l'eau qu'ils boivent, en un mot, de semer dans les armées chiliennes la mort, la désolation et l'épouvante^ en mettant en jeu un raffinement de ruse soutenue par un courage Spartiate. 11 faut qu'ils n'aient ni une heure, ni un moment à l'abri de la morti Qu'ils marchent sur un abime prêt à les engloutir dans les noires profondeurs de
Ces conseils pouvaient être fort patriotiques, fort héroïques même, car à cette époque les conseillers foisonnaient; mais ce qui manquait, c*était les exécuteurs des plans si chaleureusement recommandés. Aussi les propriétaires des provinces du nord résidant alors à Lima, au lieu d'en venir au dangereux moyen d'organiser les guérillas, que Ton croyait si efûcaces contre l'expédition Lynch, persistèrent dans un autre plan qu'ils croyaient plus pratique. Ce plan consistait à simuler le transfert de leurs propriétés au nom de quelques étrangers, et à mettre ainsi leurs biens sous la sauvegarde des agents diplomatiques.
Pendant ce temps, le commandant Lynch était sorti de Paita le 22 septembre, et après avoir touché de nouveau aux iles Lobos, il était arrivé au port d'Eten dans la matinée du 24 ; il s'attendait à y trouver une vigoureuse résistance, et il croyait que ses troupes auraient enfin un ou plusieurs combats à livrer. Quelque jours auparavant, le préfet du département de Lambayeque avait publié une proclamation belliqueuse, dans laquelle, après avoir traité les Chiliens de sauvages, de voleurs, d'afiamés, il rappelait à ses administrés, « qu'ils avaient juré de tout sacrifier pour la patrie, » etil faisait appel à tous ceux qui brûlaient de marcher avec lui contre l'ennemi. Sa proclamation finissait par ces promesses emphatiques :
«Citoyens de la réserve, l'honneur et le devoir que le patriotisme nous impose arrivent à leur moment d'épreuve. L'invasion chilienne approche, et dans cet instant suprême, nous devons régler notre conduite sur celle qu'ont observée nos frères du sud qui, avec un courage et un héroïsme inimitables, ont su rester fidèles à leur consigne de mourir pour la patrie. Dans cette circonstance comme en toute autre, comptez que votre concitoyen et ami sera toujours à l'avant garde. — Aguîrre ».
Lynch pensait en conséquence être attaqué dans ce port ou dans les environs, et il se confirma dans cette idée, quand il approcha du mouillage. Le port d'Eten, à cause de la violence de
son sein. Qae le toit qui les couvre, le terrain sur lequel ils marchent, îa lumière qui les éclaire et Tair qu'ils respirent soient infestés, corrompus et mettent fin à leur perfide existence. Nous devons nous changer en dieux vengeurs et inventer des moyens terribles, des fléaux qui les accablent. Que les jeunes gens, les femmes, les enfants et même les vieillards se convertissent en véritables machines de destruction I «)
la mer dans ces parages, offre un débarcadère des plus difficiles. Pour obvier à cette difficulté, on y avait construit quelques années auparavant un môle d'une grande étendue par où il était possible d'arriver à terre avec commodité. Les échelles et les grues de ce môle, sur lequel flottait le pavillon anglais, avaient été retirées d'avance ; et les locomotives du chemin de fer qui conduit dans l'intérieur commencèrent, malgré quelques coups de canon tirés par la corvette Chacabuco, à s'éloigner entraînant avec elle tout le matériel roulant de la ligne. Tout faisait croire que les troupes expéditionnaires allaient rencontrer sur ce point la vigoureuse résistance qu'il était si facile d'y organiser pour repousser le débarquement ; mais le commandant Lynch n'était pas homme à se laisser effrayer par ces difficultés ni par les proclamations menaçantes du préfet de Lambayeque. Il fit appliquer une échelle contre la paroi du débarcadère et, sans nul souci du danger, fit grimper deux hommes sur le môle et ordonna de commencer le débarquement coûte que coûte, en faisant monter un par un ses soldats.
A peine les hommes de la première chaloupe, au nombre de 30 à 35, avaient-ils mis pied à terre, que du côté de la ville parut une colonne d'environ 200 à 300 hommes d'infanterie et de cavalerie qui ouvrit son feu à une grande distance. Les Chiliens se déployèrent immédiatement en tirailleurs et se disposèrent à défendre pied à pied le terrain sur lequel ils marchaient, donnant ainsi le temps de débarquer de nouvelles troupes. Il ne fut cependant pas nécessaire de tirer un seul coup de fusil. En voyant l'attitude résolue des Chiliens, la colonne du préfet de Lambayeque s'enfuit dans le plus effroyable désordre, laissant libre le débarcadère. Telle était la violence de la mer que, lorsque le soir arriva, on n'avait réussi à débarquer qu'un bataillon de 550 hommes. Cette troupe aurait pu être surprise et taillée en pièces pendant la nuit; elle ne fut pas même attaquée.
Une fois à terre, le commandant Lynch envoya au préfet de Lambayeque une note dans laquelle il lui disait que, résolu à ne causer aucun dommage aux populations de ces départements, il espérait que les autorités civiles resteraient à leur poste, et qu'on lui payerait une contribution de guerre de