CHAPITRE VI
LES NÉGOCIATIONS d'aRICA, OCTOBRE 1880.
fDèfi le coinmencement de la guerre, la Graade-Bretagoe o£fre sa aiédiation aux belligérants. — Le Chili l'accepte, le Pérou la refuse. — Après les victoires répétées du Chili, le goiiveruement des Ëtats- Uuis offre la sienne. — Le ministre nord-américain accrédité auprès du gouvernemeat péruvien fait nu voyage mystérieux au Chili. — La médiation est offerte à la Boliviû. — Le Chili accepte la médiation sous la forme non officielle, et propose les bases invariables sur lesquelles on pouvait traiter. — Plan du dictateur du Pérou en acceptant la médiation. — Le gouvernement du Chili l'accepte officiellement et nomme ses représentants. — Les plénipotentiaires des alliés se refusent à aller à Arica. — Les conférences s'ouvrent enfin à Arica. — Les représentants du Chili exposent leurs conditions. — Discussion à laquelle elles donnèrent lieu. — Rupture des négociations. — Attitude de la presse de Lima pendant les négociations. — Le gouvernement et la presse du Pérou font appel à l'Amérique, en exigeant d'elle son appui contre le ChilL — Démarches répétées de la chancellerie péruvienne et de la chancellerie bolivienne pour obtenir de nouvelles alliances.
Les nations étrangères qui entretiennent des relations •commerciales avec les trois pays belligérants, avaient suivi avec un très vif intérêt la marche de la guerre du Pacifique. Cette -guerre, en effet, leur causait de grandes inquiétudes à cause de la cessation de leur commerce et du préjudice qu'il souffrait, et plus d'une fois elles s'étaient senties poussées à offrir leurs bons offices pour arriver à un arrangement. Au commencement de la guerre, la Grande-Bretagne avait offert sa médiation. Le Chili accueillit favorablement cette proposition amicale; mais le Pérou, sûr comme il Tétait de remporter la victoire, refusa cette offre d'une façon ;péremptoire. Il semblait donc que ce ne serait qu'après le dé-
noùment des opérations militaires, que les puissances amies pourraient faire valoir leurs bonnes intentions en faveur de la paix.
Quand on. connut à Tétranger le résultat de la deuxième campagne de la guerre, c'est-à-dire la destruction à Tacna et à Arica de la seconde armée des alliés péru-boliviens, on crut qu'il était possible de persuader aux belligérants de faire la paix. Cette fois le gouvernement des États-Unis, d'accord à ce quïl parait avec quelques gouvernements européens, en prit Tinitiative, et en effet, il chargea ses agents diplomatiques au Chili, en Bolivie et au Pérou d'offrir simultanément aux gouvernements de ces trois pays sa médiation amicale et sous forme de bons offices, pour arriver à une paix définitive. Des instructions conçues en ce sens, furent télégraphiées par le cabinet de Washington dans les derniers jours du mois de juillet 1880, c'est-à-dire peu de temps après qu'on eut en Europe et aux États-Unis des détails positifs sur les grands désastres subis par les alliés à la fin de mai et au commencement de juin.
Le 6 août, le ministre plénipotentiaire des États-Unis au Chili, M. Thomas Osborn, communiqua au cabinet de Santiago les visées de son gouvernement relativement à la paix et offrit sa médiation dans les termes que nous avons indiqués. Le gouvernement du Chili répondit de son côté qu'il croyait également que le temps était venu de mettre un terme à la guerre, et que, dans cet ordre d'idées, il était disposé à accepter la médiation; mais qu'à raison de l'attitude prise par le Pérou en déclarant la guerre à outrance, il était à croire que ce dernier refuserait d'entrer en négociations; et que lors même qu'il accepterait la médiation, il était possible que les alliés refusassent de se soumettre aux conditions que le vainqueur voudrait leur imposer.
A Lima, le représentant des États-Unis, M. Isaac P. Christiancy, faisait à la même époque des démarches identiques auprès du gouvernement de Piérola. Celui-ci déclara confidentiellement qu'il acceptait la médiation, mais qu'avant de le faire connaître officiellement, il désirait savoir ce que le gouvernement du Chili pensait à ce sujet. M. Christiancy n'hésita pas un moment, et dans la matinée du 16 août, il
partit du Callao sur la corvette de guerre américaine Wachusetts. Personne ne sut dans le principe l'objet de ce voyage qui était le thème de mille conjectures. Les incurables illusious^ du peuple péruvien, se donnèrent plus que jamais carrière ; suivant les uns le ministre nord- américain allait notifier au» gouvernement du Chili que les États-Unis ne consentiraient d'aucune manière à ce que la guerre du Pacifique se changeât en une guerre de conquête; suivant d'autres il partait dans Tintention d'intimider le Chili, d'exiger de son gouvernement une réparation immédiate et péremptoire, pour les prétendu» outrages subis, d'après les journaux péruviens, par le consul nord-américain d'Arica. La Opinion Nacional de Lima du 2f août, en rapportant ces deux versions, se réjouissait à l'idée des conflits dans lesquels le Chili allait se trouver enve-^ loppé et elle terminait par ces mots : « Que ce soit pour une raison ou pour l'autre, ce qu'il y a de certain, c'est que le Chili aujourd'hui n'a que le cynisme de son orgueil, et le mépris des peuples civilisés et honnêtes qui ont déjà commencé à lancer sur lui leur terrible verdict ».
Le lendemain du départ de M. Christiancy, le 17 août, le dictateur Piérola eut à Lima une longue conférence avec les ministres de France, d'Angleterre et d'Italie, également intéressés dans la négociation de la paix. Cette conférence fut aussi l'objet de bien des commentaires, sans que personne pût cependant en expliquer le véritable but. Dans ladite conférence, le dictateur rendit compte des démarches faites pour arriver à la négociation ; et comme les trois ministres voulaient également y coopérer, il obtint que deux jours plus tard,. (19 août) la corvette de guerre française Hussard partit pour Arica afin de porter au gouvernement de Bolivie des communications relatives à ce sujet. En effet, le président de ce pays^, se soumettant entièrement aux indications qu'on lui transmettait de Lima, accepta dans les mêmes termes que le Pérou^ les propositions de médiation que le général Charles Adams, ministre des États-Unis en résidence à la Paz, lui fit au nomde son gouvernement.
Pendant ce temps, M. Christiancy, procédant avec la ré-serve la plus polie, remplissait sa mission au Chili dans les derniers jours du mois d'août. Il apprit alors que le gouver-
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nement chilien, de son côlé, était disposé à accepter la médiation et à faire des propositions de paix, mais sous des conditions invariables. L'une de ces conditions était Tincorporation définitive et absolue des territoires en possession desquels il se trouvait jusqu'au fleuve Gamarones ; c'est-à-dire des provinces d'Antofogasta et de Tarapaca. Toutefois on déclarait au diplomate nord-américain que, à en juger par l'attitude du Pérou, ce pays hésiterait peut-être à traiter à ces conditions, et qu'alors le Chili était résolu à continuer la guerre jusqu'à ce qu'il obtint ce résultat. — M. Ghristiancy voulut sa voir si le gouvernement du Chili serait disposé à suspendre les hostilités pendant que la paix se négociait, ou du moins jusqu'à ce que le Pérou eût déclaré s'il acceptait ou non ces bases du traité, et il lui fut répondu négativement. Le Chili craignait que la négociation ne fût un moyen employé par la politique péruvienne pour gagner du temps, et il était résolu à ne rien changer dans son plan d'opérations. En vertu de cette franche déclaration^ presque le même jour ou le ministre nord-américain, M. Christiancy, quittait Valparaiso, l'expédition chilienne, dirigée par le commandant Lynch, sortait d'Arica pour les ports septentrionaux du Pérou.
Quoique M. Christiancy eût eu une entrevue avec le président du Chili et abordé la question avec ses ministres, ses conversations n'eurent rien de strictement officiel. Le président le mit lui-même au fait de la résolution du gouvernement, et le ministre nord-américain sut de plus que, dans le cas de négociations, le Chili acceptait que les conférences des plénipotentiaires eussent lieu à bord d'un navire de guerre nordaméricain et en présence des ministres des États-Unis au Chili, en Bolivie et au Pérou, mais qu'il exigeait que ce navire fût mouillé dans le port d'Arica, et que les plénipotentiaires du Pérou et de la Bolivie s'y rendissent sur un transport désarmé, et avec un laisser- passer du contre-amiral chilien qui bloquait le Callao. Avant de poursuivre notre récit, iious devons faire remarquer que cette exigence du gouvernement chilien n'était pas dictée par un sentiment d'orgueil pour obliger l'ennemi à traiter devant un port où flottait le drapeau chilien; Arica était relié à Santiago par le télégraphe, et le gouvernement chilien ne voulait pas perdre l'avantage
d'être au courant, jour par jour et presque même heure par heure, de la marche des négociations, et de pouvou' donner à ses représentants toutes les mstructions qu'il jugerait utiles.
Le diplomate nord-américain était de retour à Lima le 11 septembre. Le jour suivant, la Opinion Nacionaly en rendant compte du voyage de ce haut fonctionnaire, disait ce qui suit :
(( Le Chili a accepté la médiation sous forme de bons offices; nous ne savons pas s'il a ou non proposé des bases de paix. » Mais ce que ne savait pas la presse de Lima, le dictateur Piérola le savait. Il n'ignorait pas les bases inva^ fiables que le Chili avait posées pour l'acceptation de la paix; et quoique résolu à repousser ces conditions d'une façon péremptoire, il voulut accepter la médiation et avancer les négociations, en obéissant à un plan qui ne manquait pas d'une certaine habileté, bien qu'il soit resté complètement inefficace. Les hommes d'État et les diplomates péruviens ne rêvaient qu'alliance de toutes parts. Le Trésor du Pérou payait des journaux à Buenos-Aires, à Guayaquil, à Panama, aux États-Unis, et ces journaux, dans chaque numéro, parlaient de la nécessité rigoureuse où se trouvait l'Amérique entière de s'allier avec le Pérou. Les intérêts de cette république, disait-on, sont les intérêts de l'Amérique; le Chili fait une guerre de conquête, et l'Amérique ne doit pas tolérer que l'on viole ainsi le droit public américain qui, suivant les doctrines de Piérola, ne reconnaît pas le droit de conquête ' .
1. Cette horreur du Pérou pour la conquête n'avait commencé qu'après ses défaites. Au coijimencement de la guerre, la presse de Lima et tous ses hommes publics ne parlaient que du démembrement et du partage du territoire chilien. Le 6 avril 1879, il y eut dans cette capitale un grand meeting auquel assistaient les autorités civiles^ militaires et ecclésiastiques, et là on déclara que le but de la guerre devait être de réduire le Chili à la partie du territoire compris entre les 27® et 47e parallèles de latitude sud, « territoire suffisant, disait-on, pour la faible population de deux millions et demi d'habitants à peine, que possède cette petite république ». D'après ces déclarations, le Pérou devait prendre possession des territoires qui s'étendent au sud du 47® parallèle. « Le Pérou, disait-on, chargé de la direction des destinées continentales, doit posséder le détroit de Magellan, afin de tenir toujours le Chili sous sa surveillance. »
Plus tard encore, le Pérou persistait toujours dans son projet d'en
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Les agents du Pérou à Fétranger, se laissant tromper par les articles qu'eux-Ddèmes sut^citaient et payaiei^t, entretenaient les illusions de leur gouvernement. Celui-ci en vint à croire que le jour où le Chili prononcerait les mots de conquête ou d'annexion, rAmérique se lèverait comme un seul homme pour défendre le Pérou.
Se croyant sûr d'arriver à ce résultat, le dictateur Piérola accepta officiellement la médiation, à la date du 16 septembre. Dans la note qu'il adressa, à cette occasion, au représentant des Étals-Unis, il disait que, malgré « Tentière confiance du Pérou dans le résultat final de la guerre », il acceptait la médiation, uniquement par déférence pour ce gouvernement ami, et parce qu'elle avait déjà été acceptée par le Chili, Dans ce document, comme dans tous ceux qui émanaient du gouvernement péruvien, le minisire des affaires étrangères de la dictature s'était efforcé de réunir toutes les insultes possibles contre leur ennemi; M. Ghristiancy commit l'inadvertance de ne pas renvoyer une note d'une nature si contraire aux usages diplomatiques et à l'objet pacifique de la négociation, et à laquelle on accordait la plus retentissante publicité dans les journaux de Lima. Le gouvernement du Chili, pouvait, et peut-être aurait-il dû, rompre en ce moment toutes les négociations. Il ne le fit cependant pas, croyant, contre toute apparence, qu'on ne devait pas désespérer d'arriver à la paix.
Cependant, à la date du 29 septembre, le Pérou avait
lever au Chili une partie de son territoire. Un des premiers actes de la dictature de Piérola fut d'envoyer dans la république argentine un nouveau ministre plénipotentiaire à qui Ton donna ses instructions à la date du 21 janvier 1880. Ces instructions, trouvées à Lima par les soldats chiliens, ont été publiées, comme nous Tavons dit ailleurs :
Le premier devoir du nouveau plénipotentiaire serait « d*obtenir Falliance de la république ArisFentine pendant la guerre actuelle que la Bolivie et le Pérou soutiennent contre le Chili ». Pour intéresser cette république, le Pérou lui offrait son appui pour résoudre à sa convenance la question de limites pendante avec le Chili, et dans le cas où cela serait nécessaire, il lui promettait, à titre de cession perpétuelle, une partie du territoire du nord du Chili (depuis le parallèle 24® jusqu'au 27«) afin qu'elle eût des ports dans le Pacifique. — Cette négociation était encore pendante, c'est-à-dire qu'on espérait toujours que la république Argentine entrerait dans Talliance sous ces conditions, lorsque la dictature péruvienne affectait tant d'horreur pour le droit de conquête.
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nommé ses représentants. C'étaient don Antonio Arenas, membre de la cour suprême de justice de Lima, et le capitaine de vaisseau don Aurelio Garcia i Garcia ^
Le 1«^ octobre, la corvette de guerre nord-américaine Lackawanna sortit du Gaiiao portant à son bord le ministre Ghristiancy; à son côté, s'avançait le transport péruvien Chalaco complètement désarmé et muni, suivant les conventions arrêtées, du sauf-conduit accordé par le contreamiral chilien qui bloquait ce port. A son bord, se trouvaient les plénipotentiaires péruviens. Le Nacional de Lima, en rendant compte de ces faits, disait : a Les conférences auront lieu à bord du navire de guerre des États-Unis qui part aujourd'hui portant à son bord l'honorable Ghristiancy, et sur un point de la côte que désigneront les représentants des États-Unis entre Pacocha et le Gallao. Les plénipotentiaires des nations belligérantes se rendront à l'endroit désigné sur des transports de guerre désarmés de leurs nations respectives. Les ministres des États-Unis en résidence à Lima, La Paz et Santiago, assisteront aux conférences. Le gouvernement du Pérou a déclaré que, puisque le Ghili n'apas suspendu les hostilités comme il devait le faire en acceptant la
i. La noniinatioQ de ce dernier offrait quelques difficultés que le dictateur, grâce à son esprit fécond en inventions de ce genre, aplanit aisément. Le capitaine de vaisseau Garcia i Garcia avait figuré dans toute la guerre avec peu de succès. A Gtiipana (12 avril 1879), lorsqu'il commandait deux navires, dont Tun était la corvetle Union à bord de laquelle il se trouvait lui-même, il s'était enfui devant la canonnière chilienne Magallanes, Envoyé plus tard dans les mers du Sud à la recherche de deux navires qui venaient d'Europe chargés d'armes pour le Chili, il était revenu sans avoir atteint son but. A Angamos (le 8 octobre 1879), il abaiidounait le Huascar pour s'enfuir en toute hâte h Arica. Enfin le 18 novembre de la même année, faisant partie d'un convoi avec la Pilcotnayo^ il abandonna ce navire qui tomba au pouvoir des Chiliens et il s'enfuit au Gallao. En considération de ces retraites précipitées dont, à ce qu'il parait, il était coutumier dans les guerres civiles, on l'appelait généralement au Pérou, CoiTia i Corria (il courait et courait). Gomme il avait été autrefois l'ennemi politique de Piérola, ce dernier, eu arrivant au pouvoir, l'avait fait mettre en jugement pour qu'il rendit compte de ses actes pendant la guerre. Garcia i Garcia se trouvait donc sous le coup d'une accusation ; mais le !«' octobre, le Nacional publiait un décret du dictateur qui portait la date du 30 juillet : par ce décret, ou Je déchargeait «déQuitivement de toute accusation et de toute responsabilité, sans que le procès pût jamais en aucun cas être une tache pour son nom ni un obstacle dans sa carrière »•
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médiation, le Pérou les considère comme n'ayant pas cessé, sans préjudice des négociations. »
Il est facile de voir dans ces lignes l'intention d'éluder jusque dans ses moindres détails les conditions auxquelles le Chili avait accepté la médiation. Il avait exigé que les conférences eussent lieu dans la baie d'Arica, port occupe par les Chiliens, et la condition requise de s'y rendre sur un transport désarmé, ne s'appliquait qu'aux plénipotentiaires des deux républiques alliées. Le dictateur péruvien voulait fairef de cette condition une question de dignité nationale ^
Les plénipotentiaires du Pérou sortirent de Lima sans connaître les plans de Piérola et sans savoir les arrangements pris par les diplomates nord-américains pour fixer l'endroit où devaient avoir lieu les conférences. Le gouvernement pé- -ruvien leur avait donné des instructions écrites qui furent complétées par quelques notes supplémentaires; mais elles étatcàit conçues d'une manière très vague et dans un tel esprit, qu'il semblait que le Pérou fût vainqueur dans cette guerre. Elles se 'bornaient à recommander aux plénipotentiaires de soumettre; à l'arbitrage toutes les diflicuHé& pendantes, et en ajoutant que, dans le cas où l'on viendrait à traiter la question du paiem^t d'une indemnité de guerre, on autorisai
i. Le dictateur '^hôrolttf parfaiteuieût au courant de toutes les conditions exigées paf ' ïe- gouvernement chilien en acceptant lu médiation, annonçait c[uè ce dernier n'avait pas voulu suspendre les hostilités pendant les négociations; mais il se gardait bien de' parler des bases immuables quç le Chili avait proposées pour traiter. En même temps, Piérola fai3ait^^ôut son possible pour éluder les conditions fixées par le Chili pour' la tenue des conférences. Dans une noté du 29 septembre, le gouvèrnenfieut dictatorial disait au ministre plénipotentiaire des Etatâ-Uuis : « Mdn gouvernement entend que les conférence devront avoir lîeu sur un point de la côte entre le Callao et Pacocha, point qui seradésigpé par les plénipotentiaires des États- Unis, et où se rendront «ur des transports désarmés, les plénipotentiaires des États belligérants . ,»V M. Christiancy, lui, objecta le lendemain que ce n'était pas ce qui avait été convenu avec le gouvernement du Chili, qui entendait que les conférences eussent lieu à Arica, et il lui demandait ce qu'il devrait Ïh ire dans le cas où les représentants du Chili exigeraient ràccomplissement de cette condition. Le gouvern«'ment de Piérola répondit le m^me jour, 30 septembre : <« Mou gouvernement donne tellement d'importance à cette affaire, que, dans le cas très douteux où le Chili exigerait que les négociations eussent lieu à Arica, le Pérou se verrait dans T^bligation de ne pas assister à ces couférences ». Cependant Piérola dut plus tard abandonner ce projet.
Tarbitre à désigner lequel devait la payer, du Pérou ou du Chili, et à combien elle devait s'élever. En aucun cas, disaient les instructions, on ne soumettra à l'arbitrage, du côté du Pérou, la plus petite cession de territoire. Pour le reste, on n'y indiquait pas les autres points qui devaient être résolus en cas de traité de paix. Gomme les plénipotentiaires péruviens comprenaient qu'avec de semblables baseâ on ne pouvait arriver à aucun résultat dans les négociations, Piérola leur donna d'autres instructions secrètes qui jusqu'aujourd'hui n'ont pas encore été publiées.
De son côté, le président de la Bolivie, également poussé par un sentiment d'orgueil national, s'était refusé à accepter officiellement la médiation, dans la drainte que le Chili ne la rejetât; mais ayant appris par la légation nord-américaine que le gouvernement de ce pays avait résolu de prendre part aux conférences, il s'était empressé de nommer don Juan G. Carrillo et don Mariano Baptista, ancien ministre d'État, comme plénipotentiaires. Bien que le gouvernement bolivien continuât à avoir d'intimes relations avec le dictateur du Pérou, ce dernier eut soin de lui cacher les bases proposées par le Chili pour la négociation de la paix. Le gouvernement de la Bolivie était alors persuadé que la médiation des États-Unis était presque une véritable intervention, et que les négociations seraient résolues, en soumettant à l'arbitrage toutes les difficultés qui entretenaient l'état de guerre. Ces plénipotentiaires se rendirent donc aux conférences complètement abusés mais de bonne foi.
Aussitôt que le gouvernement chilien apprit officiellement que le Pérou et la Bolivie avaient accepté la médiation, et que les conditions préalables avaient été remplies, il nomma, à la date du 7 octobre, pour ses représentants, don Eusebio Lillo, qui remplissait les fonctions de gouverneur civil de Tacna et d'Arica, l'intendant de Valparaiso don Eulojio Altamirano et le ministre Don Franscico Vergara, qui comme nous l'avons dit plus haut se trouvait au camp des armées du nord en qualité •de représentant du gouvernement. Ainsi que cela avait été convenu d'avance, les trois délégués se trouvèrent réunis à Arica vers le milieu d'octobre avec M. Osborn, ministre des États-Unis au Chili, qui devait assister aux conférences.
Sur ces entrefaites les plénipotentiaires du Pérou et de la Bolivie étaient restés à MoUendo en réclamant que les conférences eussent lieu dans cet endroit. On perdit près d'une semaine dans cette question d'amour-propre, où, comme on le voit, la raison n'était pas du côté du Pérou. Le ministre Osborn, 4[m en sa qualité de doyen, devait présider les conférences, <lécida enfin d'une façon formelle qu'on s'en tiendrait à ce qui ^vait été convenu, c'est-à-dire que les conférences auraient lieu à Arica. Le gouvernement du Pérou, dut céder ; mais alors même il trouva un expédient pour cacher cet abandon de ses prétentions. Il passa aux représentants du Pérou une note dans laquelle il les autorisait à aller à Arica, à raison, disaitil, de ce que le gouvernement de Bolivie s'y était engagé.
GettQ question de simple vanité nationale retarda de quelques jours l'ouverture des conférences. Mais les représentants du Chili profitèrent de la leçon, et comprirent que pour lutter «ontre les artifices de leurs adversaires, ils devaient adopter 4ine ligne de conduite franche et résolue, et diriger les affaires vers une solution immédiate et définitive.
En effet dans la première conférence tenue, le 22 octobre à bord de la corvette nord-américaine Lackawanna, après les discours d'usage, dans lesquels M. Osborn fit connaître dans un langage sincère, les vœux ardents des États-Unis pour le l'établissement de la paix dans ces pays, le représentant du Chili, don Ëulojio Altamirano, déclara que pour faciliter et accélérer ce débat, il avait indiqué sur une minute les principales conditions de la paix, bien convaincu, qu'une fois ces 4;onditions approuvées. Le reste n'offrirait pas la moindre diffi- 4iu\ié, Voici textuellement ce que contenait ce document.
lo Cession au Chili des territoires du Pérou et de la Bolivie qui s'étendent au sud du ravin de Camarones et à l'ouest de ia ligne qui dans la chaîne de montagnes des Andes, sépare ie Pérou de la Bolivie jusqu'au ravin de la Chacarilla, et également à l'ouest d'une ligne qui depuis ce point se prolongerait jusqu'à la frontière argentine, en passant par le centre du lac Ascotan.
2^ Paiement solidaire par le Pérou et la Bolivie, de la somme de vingt millions de piastres dont quatre millions au comptant.
LA CAMPAGNE I)E LIMA il3
3^^ Restitution des propriétés dont les entreprises et les citoyens chiliens ont été dépouillés au Pérou et en Bolivie.
4<> Restitution du transport Rimac.
5° Annulation du traité secret conclu en 1873 entre le Pérou et la Bolivie, laissant en même temps sans effet et comme de nulle valeur les démarches faites pour former une confédération entre les deux pays.
6° Continuation de Toccupation par les armées chiliennes des territoires de Moquegna, de Tacna et d*Arica jusqu'à Taccomplissement des obligations contenues dans les conditions antérieures.
« 7° Obligation de la part du Pérou de ne jamais armer le portd'Arica, quand il lui sera rendu, ledit port devant rester exclusivement un port commercial».
Les diplomates de Talliance n'étaient pas autorisés à accepter ces conditions. Le dictateur Piérola leur avait caché les bases que le Chili avait indiquées auparavant pour le traité. En raison des propositions que les plénipotentiaires chiliens avaient présentées en les déclarant irrévocables, les conférences d'Arica auraient pu en rester là ; mais les représentants des républiques alliées demandèrent du temps pour étudier ces propositions, et on se sépara après être convenus de tenir une seconde réunion.
Cette réunion eut lieu le 25 octobre. Tout le débat roula sur la première des bases dont nous avons donné copie plus haut. Les représentants du Pérou et de la Bolivie dans de longs discours bien étudiés, la repoussèrent formellement. Bien qu'ayant donné à Tappui de leur refus diverses raisons, entre autres que « si le Pérou avait souffert jusqu'ici quelques contre-temps », il n'avait cependant pas encore été vaincu, le principal argument de leur défense fut la condamnation du droit de conquête. À son appui ils invoquaient les théories du droit public américain, inventées par les Péruviens depuis leurs déroutes, théories d'après lesquelles toutes les républiques de la même origine devaient se garantir mutuellement l'intégrité *. Les plénipotentiaires du Chili ignoraient alors
1. L'un des plénipotentiaires péruviens, don Aurelio Garcia i Garcia soutint avecle plus grand sang-froid que le Férou n'avait jamais songé
(14 HISTOIRE DE LA GUERRE DU PàCIFlQUE
•qu'en ce moment, pendant que deux représentants du Pérou faisaient parade à Arica de leur horreur pour la conquête, et de leur respect pour la conservation de l'intégrité territoriale, un autre plénipotentiaire péruvien était à Buenos-Aires, tout occupé à solliciter, sans obtenir de résultat, il est vrai, Taliiance de la République Argentine contre le Chili; et en •échange de cette alliance le Pérou offrait de démembrer et de tnutiler, le territoire Chilien. Le gouvernement de la dictature avait eu, comme on peut en juger, de très bonnes raisons pour s'entourer du plus profond secret, surtout en ce qui se rapportait à une démarche infructueuvse de sa légation à Buenos-Aires. Ne pouvant faire valoir cet argument, qui aurait détruit «complètement tout le système de droit public américain établi par les hommes d'État du Pérou et de la Bolivie, les représentants du Chili défendirent avec autant de modération •que de fermeté les propositions qu'ils avaient présentées. Il •serait long et même inutile de reproduire ici les discours qui
.à s'emparer de territoires étran/j^ers, parce qu'il avait toujours voulu vrespecter ce qu'il appelait le droit public américain. Cette opinion ne fut pas acceptée par les représentants du Chili ; mais ces derniers ne voulurent pas entrer dans cette discussion historique. Un mois plus •tard, le PA^tx, journal de Quito, dans son numéro du 27 novembre 1880, traitant des conférences d'Arica, disait ce qui suit : « Une des cboses les plus remarquables de ces conférences, est l'affirmation donnée par M. Garcia, ministre péruvien, que son gouvernement, laissant de •côté ses propres intérêts, a respecté l'intégrité du territoire éqùatorien, •et cependant jusqu'aujourd'hui il retient sans aucun titre ni aucun ^roit la grande et riche province de Jaen; il s'est emparé d'Iquitus et • a pénétré jusqu'à Andoas. En 1858 le général Gastillo a déclaré la guerre k l'Equateur, sous prétexte de venger.les injures que, disait-il, on avait faites au représentant du Pérou ; mais sans avoir remporté aucune "victoire^ il a négocié avec le général Franco la possession des riches territoires de Cauelos, en prenant pour bases un arrêt annulé par les armées colombiennes dans la campagne de Tarqui. Le peuple éqùatorien a protesté comme un seul homme contre cette inique négociation : l'ar- 'mée et Tescadre péruvietme s'en retournèrent sans autre résultat que la perte de grands capitaux dans une campagne aussi injuste qu'inconsidérée. M. Garcia a également oublié la conduite du Pérou vis-à-vis de ila Grande République de Colombie, ses maneuvres pour obtenir l'annexion de Guayaquil, et l'attaque à main armée qui mit fin au traité de Tarqui, attaque dans laquelle le général Sucre vainqueur, donna des preuves évidentes de sa générosité et des sentiments fraternels de la «Colombie à Tégard du Pérou. On a fixé les bases de démarcation entre les deux républiques, mais le Pérou n'a jamais pensé à exécuter ce qui était stipulé ; ce qui fit dire eo certaine occasion à Bolivar, que Sucre savait vaincre, mais qu'il ne savait pas profiter de la victoire. >»
furent prononcés et qui furent enregistrés dans les protocole» des conférences tant de fois publiés.
Les plénipotentiaires chiliens, sans sortir de la plus stricte modération, rappelèrent les faits qui avaient amené la guerre; -et ces faits démontrèrent que le débat ne pouvait avoir d^auire solution que celle qu'ils avaient proposée. Le Chili avait, le premier, porté Tindustrie de ses fils dans les territoires disputés, et grâce à cette industrie, on avait découvert des richesses dont personne ne soupçonnait Texistence. Loin de protéger ces industries en assurant la paix et la tranquillité aux travailleurs chiliens dans Tun ou l'autre pays, au Pérou , aussi bien qu'en Bolivie, on avait établi contre eux un régime arbitraire qui leur avait causé les plus grands ennuis, et qui avait fini par les dépouiller de leurs propriétés. Le Chili avait «ru pouvoir vaincre ces difficultés par des traités irrévocable» ; mais les engagements n'avaient pas été remplis par les parties adverses. Loin de là, tandis que le Chili se montrait plus disposé à la paix, et à vaincre ces résistances par une discussion calme et modérée, la Bolivie et la Pérou avaient signé en 1873 une alliance secrète contre le Chili.
Persuadés que ce dernier ne pourrait leur résister, ces deux états avaient commis de nouvelles violences, et placé les Chiliens dans la dure nécessité de prendre les armes, ce qui était contraire à l'instinct profondément enraciné qui les poussait à éviter la guerre et à maintenir la paix à n'importe quel prix.
Fort surtout de la justice de sa cause, le Chili avait sérieusement accepté la guerre ; en faisant des sacrifices immenses d'argent et d'hommes, il avait obtenu la victoire et il se trouvait dans la nécessité absolue de s'indemniser de ses >sacrifices, et de se placer dans une situation qui le mît à couvert de nouvelles difficultés et de nouvelles complications, comme cela était arrivé lorsque l'industrie chilienne avait commencé à exploiter la richesse de ces territoires. Llndemni» sation des frais immenses occasionnés parla guerre, et l'assurance de la paix et de la tranquillité pour l'avenir, ne pouvaient s'obtenir que par un seul moyen; c'était que le Chili entrât en possession définitive et absolue de ces territoires peuplés par ses enfants bien longtemps avant que ses soldats allassent
y arborer leur drapeau après de nombreuses et pénibles victoires. Telle était larésolution fixe et invariable du gouvernement et du peuple chiliens; et dans le cas où ils ne pourraient obtenir ce résultat par des négociations pacifiques, ils étaient résolus à poursuivre la guerre jusqu^à ce qu'ils y arrivassent. Bien que ce fût là le fond des discours prononcés par les représentants du Chili, ces derniers, cependant, gardèrent les formes convenables pour ne pas envenimer la discussion.
Les représentants de la Bolivie et du Pérou avaient prévu cette réponse, et même ils avaient essayé de défendre le traité secret de 1873. Mais ils avaient, dans cette réunion, un autre plan au moyen duquel ils avaient espéré mettre le Chili dans un sérieux embarras. Ce plan consistait à proposer que toutes les difficultés pendantes fussent soumises à un arbitrage, et que l'arbitre fût le gouvernement des États-Unis. Comme nous Favons dit plus haut, les représentants de ce gouvernement au Chili, en Bolivie et au Pérou assistaient aux conférences d'Arica. Le rejet de la proposition d'arbitrage offrait donc quelque difficulté, mais les représentants du Chili déclarèrent avec toute franchise que leur pays avait demandé l'arbitrage avant la guerre ; il l'avait ainsi stipulé dans des conventions antérieures ; lorsqu'il vit le danger d'une rupture en 1879, il y. eut encore recours, et à ce moment on n'avait point fait cas de sa requête ; enfin aux démarches faites dans le bu de faire résoudre par un arbitre les difficultés pendantes avec la Bolivie, le gouvernement de ce pays avait répondu par un décret de confiscation des propriétés de la compagnie chilienne d'Antofagasta *. En rappelant légèrement ces faits, les pléni-
1. Tous ces faits, auxquels on fit allusion avec le plus grand calme Jans les conférences d'Arica^ ont été longuement racontés dans la première partie de ce livre. Nous devons consigner ici que les plénipotentiaires péruviens n'avaient aucune foi dans la proposition d'arbitrage, qu ils la faisaient par pure convenance, et que si le Chili Teût acceptée^ il eût été très difficile de déterminer sur quel point devait porter l'arbitrage. Dans les instructions que Piérola leur avait données à la date du 27 septembre 1880 etquiont été publiéesplus tard, on trouve ces mots: « II est bien entendu qu'en cas d'arbitrage, il ne sera jamais question, sous quelque forme que ce soit, dé l'annexion au Chili d'une partie quelconque du territoire national. »
Et dans une note complémentaire de ces instructions, écrite à la même
ate du 29 septembre, le ministre des aff&ires étrangères du Pérou
s bases de l'arbitrage dans les termes suivants : « Messieurs les
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potentiaires du Chili dirent que l'arbitrage qu'on n'avait pas voulu alors accepter, aurait servi à cette époque à empêcher la guerre, mais que c'était un mauvais moyen à employer pour y mettre fin, lorsque la justice et la victoire avaient augmenté et confirmé les droits de l'une des parties belligérantes. Le €hili, malgré tout son respect pour le gouvernement des États- Unis, ne pouvait pas soumettre à un arbitrage l'évaluation des sacrifices que lui coûtait la guerre, ni le sang de ses enfants.
On proposa encore un autre moyen pour arriver à la paix . Un des plénipotentiaires boliviens, reconnaissant loyalement que la victoire donnait au Chili le droit de réclamer une indemnité correspondant aux frais que lui avait occasionnés la guerre, fit une proposition pour que ce dernier restât en possession des territoires occupés, jusqu'à ce que les produits de ces territoires l'eussent remboursé de tous les frais qu'il s'était jusqu'alors imposés. Ce moyen aurait donné lieu plus tard à une série de nouvelles difficultés fort compliquées et que le Chili voulait éviter à tout prix. L'expérience lui avait appris depuis de longues années qu'avec les hommes polir tiques du Pérou et de la Bolivie on ne pouvait accepter aucune situation transitoire, ni aucun traité qui laissât quelques points à résoudre. Le souvenir de la conduite observée par la Bolivie dans les traités de 1866 et 1874 lui servait de leçon pour régler dorénavant sa conduite. Mais les plénipotentiaires chiliens n'eurent pas même besoin de discuter ces bases. Les plénipotentiaires péruviens qui, suivant leurs instructions, ne pouvaient les accepter, gardèrent à ce propos le plus profond silence, et laissèrent à entendre qu'ils n'étaient pas d'accord sur ce point avec leurs alliés.
La proposition d'arbitrage donna lieu à une franche déclaration de la part du ministre Nord- Américain qui présidait ces conférences. Il dit que le gouvernement des États-Unis n'avait
plénipotentiaires auront particulièrement soin, en rédigeant Tacte de soumission à l'arbitrage, dans le cas où Ton en arriverait là, de faire exprimer catégoriquement qu^on soumettra à l'arbitrage la question de savoir s'il doit y avoir ou non indemnisation entre les alliés et le Chili, et lequel des deux doit une indemnité à Fautre. »
On comprendra donc que les plénipotentiaires péruviens eurent bien raison de déclarer à Piérola, comme nous l'avons vu plus haut, qu'avec de semblables instructions il était impossible d'arriver à la paix.
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pas la prétention de se faire Tarbitre du débat, et que sa médiation s'était bornée à rapprocher les parties afin qu'elles passent s'entendre dans une discussion modérée et polie. Mais^ la conférence était terminée, et les négociations ne pouvaient aller plus loin. Toutefois les plénipotentiaires se réunirent de nouveau le 27 octobre, mais ils ne firent que signer les protocoles des conférences antérieures qu'ils déclarèrent terminées.
Ce résultat ne produisit pas une grande surprise au Chili où l'on n'espérait rien des négociations. Le gouvernement de son côté qui, avant d'accepter officiellement la médiation, avait fait connaître à la dictature du Pérou les bases invariables sous lesquelles il pouvait traiter, avait cru un instant que ce dernier en envoyant ses plénipotentiaires, était résolu i accepter les conditions, les seules d'ailleurs qui pussent le sauver de la situation que lui-même s'était faite. Mais quand il vit les plénipotentiaires du Pérou s'arrêter à MoUendo, et chercher le moyen d'éluder la condition de négocier à Arica, il comprit qu'on avait cherché à le tromper, tout en se jouant de la bonne foi que les États-Unis apportaient dans leur médiation. S'il avait pu se faire encore quelque illusion sur la loyauté de ses ennemis, la presse de Lima semblait prendre à tâche de le convaincre ces jours-là même, qu'il n'y avait rien à espérer.
En effet, dès le commencement des négociations, les journaux de Lima qui étaient l'expression fidèle du gouvernement dictatorial du Pérou, se montrèrent plus ardents et plus exaltés que jamais contre le Chili. La guerre d'insultes et de provocations recommença sur un ton plus élevé encore que celui dont ils s'étaient servis jusqu'alors.
€ Pendant que nos plénipotentiaires font le sacrifice d'écouter les impertinences du Chili au sujet d'une paix déloyale, disait à la date du 6 octobre, la Patria de Lima, attendons résolument l'ennemi de notre fortune. Pourquoi nous faire des illusions I Les négociations de paix seront une chimère. — La paix n'est pas possible lorsque l'émulation est dégénérée en jalousie. Le Chili n'a pu voir avec indifférence la prépondérance et moins encore la prospérité évidente du Pérou. Le Chili a toujours été envieux : le Pérou a toujours causé so» désespoir. Caïn n'a pas eu de meilleur disciple. Le grand jour
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s'approche, jour fixé par la Providence, qui doit faire sentir au Chili Ténormité de son crime. »
Enfin, le 29 octobre, arriva à Lima la nouvelle de la rupture des négociations et de la déclaration faite par le Chili relativement aux territoires disputés.
La presse de Lima avait dû déclarer franchement que, dans la crise actuelle, le Pérou subissait les conséquences de soixante années de désordre, de ses révolutions journalières, de ses disputes et de ses guerres insensées avec tous ses voisins et d'une politique turbulente et querelleuse qui l'avait conduit à signer le traité secret de 1873. Mais dans l'espoir d'obtenir l'appui des autres républiques du Nouveau-Monde, la presse liméenne poussa la folie jusqu'à proclamer que, dan» la guerre du Pacifique, le Pérou défendait les intérêts de l'Amérique. « Il ne s'agit plus d'une simple question d'honneur disait le Nacional à la date du 30 octobre ; il s'agit de sauver les intérêts américains. Le Pérou qui a toujours été le plu» ardent défenseur des intérêts sud américains, lorsqu'ils ont été compromis, a un motif de plus pour ne pas rendre son épée à un ennemi plus fanfaron qu'audacieux; mais plutôt pour continuer à défendre avec vigueur les intérêts transcendants de l'Amérique du Sud. »
La presse péruvienne ne s'en tient pas à cette proclamamation de la guerre américaine. Le 3 novembre, un autre journal déclarait complices du Chili les États Américains qui, dan» la lutte actuelle, ne porteraient pas secours au Pérou et à la Bolivie. Le lecteur nous permettra de copier encore quelque» lignes de cet article.
« Le Pérou, disait-il, a toujours été la sentinelle avancée du droit public américain. Il est donc de toute nécessité que l'Amérique se lève tout entière pour protester contre la perversité du Chili. Le Pérou l'exige, non pour réprimer matériellement le Chili, mais pour faire tomber sur lui la sanction morale de l'Amérique... Le Chili ne vaincra pas dans la guerre,mais, s'il y a en Amérique des spectateurs n'ayant pas l'énergie de combattre des bandits qui font l'ofiice de brigands, ils se font complices par omission * . «
1. Comme si tous les termes insultants que contient le dictionnaire n'étaient pas suffisants par eux-mêmes, les journalistes s'efforçaient au
Le Gouvernement dictatorial, prenant part à cet enthousiasme de sa presse, en vint à croire qu'il avait atteint le but qu'il s'était proposé en acceptant la médiation des États-Unis. Le journal officiel de la Dictature, dans son numéro du 4 novembre, se félicitait du résultat de sa combinaison dans les termes suivants : « Les prétentions exorbitantes du Chili, qui porteront le scandale et Talarme dans tous les États d'Amérique, n'avaient cependant pas une forme officielle, et c'est là un des avantages des négociations d'Arica. »
Mais, craignant que toutes ces chaleureuses proclamations de la presse ne fussent pas suffisantes pour armer l'Amérique entière contre le Chili, le gouvernement de la dictature péruvienne eut recours aux communications diplomatiques et, à la date du 5 novembre, il lança deux circulaires qu'il est bon de rappeler en passant ; l'une était adressée aux représentants des puissances étrangères à Lima, et l'autre aux ministres et consuls péruviens à l'étranger. Le style inconvenant et haineux des articles de la presse était devenu contagieux ; il s'étendait aux actes officiels du Pérou, décrets, notes ou proclamations, et même à la correspondance diplomatique adressée aux ministres étrangers. Dans cette occasion, le ministre des affairesétrangères de la dictature, don Pedro Calderon, s'efforça d'élever encore le diapason de ces notes. La circulaire adressée aux nations amies, avait pour objet, d'après ses propres paroles « de dénoncer le Chili à la communauté des nations civilisées, parce qu'il était bien temps de le réprimer avec une rigueur exemplaire. > La conduite « téméraire et déloyale » du Chili, enfantée par « le délire fiévreux de ses passions, » ajoutait-il, l'a précipité dans a cette guerre fratricide au mépris de la civilisation et de l'humanité, » foulant aux pieds le « droit public américain » que soutient le Pérou ; mais le « monde entier et particulièrement l'Amérique, jugera d'une manière définitive » les prétentions du Chili. Il est probable que les ministres étrangers se contentèrent d'accuser réception de cette communication. Celui de Bolivie, cependant, don Melchor Terrazas, répondait quelques jours plus tard ; il pa-
moyen de la typographie de les faire ressortir davantage, et ils faisaient imprimer, soit en italiques soit en majuscules, les notes ou les phrases qui avaient une signification plus dure et plus âpre.
raissâit extrêmement satisfait des explications données par le gouvernement du Pérou, et il espérait, lui aussi, que l'Amérique entière se prononcerait bientôt contre le Chili.
Dans sa circulaire aux représentants du Pérou à l'étranger, le ministre Galderon faisait de nouveau l'histoire, peu exacte il est vrai, des causes de la guerre : Il établissait un parallèle entre « le Pérou qui se glorifie d'avoir initié presque depuis le commencement de sa vie indépendante, avec les vues les plus lai'ges et les plus élevées, à la fraternité réelle et effective les Républiques américaines, » et le < Chili qui, rempli de haine contre le Pérou, dont il ne peut méconnaître la supériorité sans effacer l'histoire et sans étouffer la voix d'une renommée devenue universelle, ivre de sang et dévoré parla soif ardente de nos fabuleuses richesses, proclame l'assaut de cette capitale considérée comme le dernier rempart du Pérou. »
D après une recommandation spéciale consignée dans cette circulaire, les représentants du Pérou à l'étranger devaient en donner lecture aux chancelleries auprès desquelles ils étaient accrédités, et même leur laisser copie de ce tissu d'injures grossières contre la république du Chili. Le plénipotentiaire péruvien à Buenos-Aires, don Evaristo Gomez Sanchez, crut cependant que ce document n'était pas suffisant et voulut le renforcer d'un manifeste entièrement de son crû. Sous le prétexte de combattre la circulaire du gouvernement chilien qui rendait compte du mauvais résultat des négociations d'Arica, Gomez Sanchez rédigea, à la date du 15 décembre, un long écrit dans lequel il entassait contre le Chili les plus véhémentes accusations. Le plénipotentiaire péruvien se trouvait dans un pays où la plupart des habitants ne pouvaient être au courant des faits qui avaient occasionné la guerre du Pacifique, et il se crut autorisé à présenter ces faits sous une face qui n'était certainement pas celle de la vérité. D'après lui, ni l'industrie ni les capitaux chiliens n'avaient pris part à l'exploitation des salpêtres de Tarapacâ. Le Pérou n'était pas insolvable, puisque bien loin de' là, il avait toujours ponctuellement payé ses obligations. Le ministre péruvien put corroborer cette affirmation par le fait que, depuis 1872, le Pérou avait suspendu le payement des intérêts et de l'amortissement de son immense dette extérieure. Mais la partie la plus sérieuse de sa
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circulaire est celle dans laquelle il défendait le droit public américain inventé par le Pérou avant ses défaites. Comme on le sait, depuis un an, le diplomate péruvien s'eJBTorçait d'obtenir pour sa patrie Talliance argentine, à la condition de dépouiller le Chili d'une partie de son territoire, et sans se laisser intimider par le refus opiniâtre qu'on opposait à ses prétentions, il insistait toujours avec la plus grande obstination pour arriver à ce résultat. Et, cependant, dans la circulaire dont nous parlons, il consacrait les meilleurs passages de son éloquence diplomatique à condamner de toute son énergie le principe t barbare et absurde » d'après lequel la victoire donne des droits au vainqueur * , et à supplier de nouveau la République Argentine de venir secourir le Pérou, dont la cause, d'après lui était devenue la cause américaine.
Tout cela était de l'éloquence et du papier perdus. Quelques journaux subventionnés par la légation péruvienne, appuyaient les prétentions du Pérou ; mais les hommes les plus remarquables de la République... Argentine savaient trop bien ce que valait cet américanisme invoqué si mal à propos, et ils se refusèrent à engager leur pays dans une lutte qui ne les concernait pas. Ainsi donc, malgré tant d'eJBTorts pour trouver
1. D'après cette théorie, le Chili, poassé à la guerre contre sa Tolonté par toutes sortes de machinations qui dataient de 1873, aurait fait les plus grands sacrifices de sang et d'argent et aurait obtenu les victoires les plus hriUantes, pour laisser les choses dans Tétat où elles se trouvaient avant la guerre, mettre ses ennemis en situation de Toffenser inpunément de nouveau, le lendemain de la signature de la paix et sans pouvoir même réclamer une indemnité pour les sacrifices auxquels ils l'avaient obligé, ni faire disparaître les causes qui avaient amené le conflit. Cette théorie, avon&-nou8 dit, fut inventée par le Pérou, lorsque ses défaites successives ne lui permirent plus de faire valoir celles qu'il avait proclamées au commencement de la guerre, lorsqu'il pensait mutiler le Chili au nord et au midi afin que « le Pérou, chargé de diriger les destinées continentales, le tint constamment sous sa vigilance». Un jour: nal sérieux et fort estimé à Buenos-Aires, la Nacion, dans son numéro du 25 janvier 1881, jugeait de la manière suivante la théorie péruvienne :
« Ils sont à la fois insensés et criminels, les gouvernements qui, après avoir engagé la guerre et avoir subi une victoire chèrement achetée, déclarent à la face de la nation qu'ils ont poussée à se sacrifier, que cette victoire n'accorde aucun droit ; parce que cela revient à condamner la raison de la guerre en offrant comme compensation au vaincu le sang et l'or des vainqueurs. La guerre ne se fait pas en vue d'un pareil résultat. »
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de nouveaux alliés, le Pérou devait rester seul au jour du danger, et ce qui était plus douloureux, abandonné par son ancien allié qui Tavait entraîné dans la guerre.
En effet le gouvernement de la Bolivie, depuis la déroute de son armée à Tacna, paraissait dégagé de toutes les obligations de la guerre. Il n'avait donné d'autre signe de sa fidélité à l'alliance du Pérou, que d'envoyer ses représentants aux con« férences d'Arica. Mais il se crut également obligé de s'adresser aux nations américaines. Tel fut l'objet d'une longue circulaire signée par le ministre des affaires étrangères don Juan G. Carrillo, le 1" décembre 1880. Dans cette circulaire, il développait longuement les théories du droit public américain inventé par le Pérou, et proclamait que l'Amérique devait promptement accourir au secours de l'alliance péru-bolivienne, pour déjouer les plans du Chili * .
Mais si, au dire des hommes politiques de la Paz, tel était le devoir de toutes les républiques américaines, quel était donc celui de la Bolivie, alliée du Pérou par le traité secret de 1873, et qui avait directement provoqué en 1879 la guerre dans laquelle le Pérou avait eu à souffrir tant de terribles désastres ? Le ministre Carrillo se gardait bien de le dire ; mais le gouvernement de la Bolivie se Chargea de démontrer par les faits comment il comprenait sa mission de nation amé~ ricaine et d'allié du Pérou. Au moment où la chancellerie de la Paz signait cette circulaire, la guerre avait pris des proportions colossales pour des pays de l'Amérique du Sud : 25,000 soldats chiliens marchaient sur Lima, et l'Amérique entière s'obstinait à ne voir dans la guerre du Pacifique qu'une querelle provoquée par les machinations imprudentes de deux républiques, qui ne peuvent vivre sans révolutions à Tinté-
1. Cette longue circulaire est curieuse à plus d'un point de vue. Elle est un témoignage de la finesse et de la connaissance des usages diplomatiques de la chancellerie bolivienne. Le ministre Carrillo y rappelait quelques souvenirs historiques outrageants pour la Grande-Bretagne, et se permettait de censurer fortement TAIlemagne au sujet de sa conduite pendant la guerre 1870-71, dans les termes suivants : « La Prusse emportée par ses excès s'attira la réprobation universelle!»... Il n'existe certainement pas sur la terre un autre pays où le secrétariat des affaire» étraugères soit capable de commettre de semblables inconvenances. Le ministre pouvait penser tout ce qu'il aurait voulu, mais il ne pouvait outrager les neutres dans une dépêche diplomatique.
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rieur, et sans difficultés à Textérieur. La Bolivie resta dans ses montagnes, sans envoyer un seul soldat sur le théâtre des opérations, sans faire le moindre effort pour seconder un allié qui implorait alors des secours de toutes parts... C'est ainsi que le gouvernement de la Bolivie comprenait le devoir de défenseur de la cause qu'il appelait, «cause américaine.»
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