‹ Histoire de la guerre du PacifiqueChapitre 14 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

MARCHE DE l'eXPÉDITION CHILIENNE SUR LIMA^ NOVEMBRE ET DÉCEMBRE 1880.

L'armée cbilienne reçoit de Doaveauz corps de troupes. — OrgaDîsation de l'armée d'opérations. — De nouveaux transports viennent renforcer Tescadre. — Activité des préparatifs de l'expédition à Ariea. — Départ de la première division de l'armée chilienne. ~ Son dé> barquement à Paracas. — Les Chiliens, malgré les menaces du chef péruvien de Pisco, s'emparent de cette place sans brûler une cartouche. — Occupation de la ville et de la vallée d'Ica. — Occupation de Ghincha et de Tambo de Mora. — On annonce à Lima le débarquement des Chiliens à Pisco comme un triomphe du Pérou. — Menaces de la presse péruvienne. — Le reste de l'armée chilienne s'embarque à Arica. — On relâche à Pisco pour aller débarquer à Gurayaco. — Une division chilienne avance jusqu'à Lurin, et elle occupe un campement propre à la réunion de toute l'armée. — Les forces péruviennes retranchées aux environs de Lima ne mettent aucun obstacle à ces mouvements. — Marche hardie et heureuse du commandant Lynch au milieu du territoire ennemi. — Concentration de tonte l'armée chilienne. — Puissance et énergie déployées par le Chili en ces circonstances. — L'armée péruvienne d'Aréquipa.

Dans la soirée de 27 octobre 1880, alors que les représentants du Chili revenaient de la dernière conférence qui avait eu lieu dans la baie d'Arica, don Eulojio Altamirano communiqua par le télégraphe au chef de Tarmée cbilienne de Tacna que les négociations diplomatiques étaient rompues. « C'est bien I répondit laconiquement le général Baquedano ; nous irons à Lima chercher la paix. » 20,000 soldats chiliens étaient alors réunis à Tacna ou dans les environs, perfectionnant leur instruction militaire par des revues et des exercices répétés.

En effet, les négociations d*Arica n'avaient pas suspendu

Jamais aucun peuple n'avait montré un patriotisme plus ferme, plus résolu et plus tranquille. On ne demandait pas les postes d'honneur, mais ceux du travail et du dévouement.

Pour faciliter le débarquement des troupes et le chargement du matériel militaire et des bagages, on avait construit un norhbre considérable de chaloupes, de jetées portatives, de chèvres et de grues, de fourgons et de tonneaux pour le transport de Teau. Tous ces engins, qu'on fabriquait avec la plus grande activité, étaient expédiés sur le port d'Arica, lieu désigné pour le départ de l'expédition.

La rupture des négociations, le. 27 octobre, donna une nouvelle impulsion à ces travaux. Dès les premiers jours de novembre, presque toute l'armée expéditionnaire se trouvait réunie à Tacna ; et Ton faisait au port voisin les préparatifs du départ. L'aspect de la ville d'Arica et du port, écrivait le correspondant d'un des journaux chiliens, forme un contraste frappant avec l'air d'inaction qui régnait peu auparavant, lorsque les négociations de paix et l'ennui d'un casernement long et monotone avaient commencé à énerver plus d'un cœur. Maintenant l'enthousiasme renait, parce qu'on voit s'organiser enfin l'expédition de Lima appelée par tant de vœux. Les troupes de la première division, qui étaient désignées pour former l'avant-garde de l'armée arrivaient dès le 11 novembre à Arica dans de longs convois, et au milieu du bruyant enthousiasme des soldats ivres de joie. Les corps de musique remplissaient les airs des accords de l'hymne national, les rues étaient encombrées de militaires empressés, se rendant en différents endroits pour achever leurs préparatifs ou s'acquitter de leurs commissions. Dans les lieux d'embarquement, soldats, chevaux, équipages et artillerie se pressaient, pendant que le ministre de la guerre, donnant l'exemple de l'activité et du travail, présidait en personne à l'embarquement, tâche rude et pleine de difficultés. La rade avait pris un air de fête et d'allégresse ; les nombreux vapeurs lançaient vers le ciel d'épaisses colonnes de fumée; les navires à voiles se voyaient entourés d'embarcations plus petites, et les remorqueurs, traînant leurs longues files de chaloupes pleines de soldats, de chevaux et d'attirails de toute espèce circulaient dans les intervalles des trente et quelques navires qui remplissaient la baie. »

Enfin, la première division partit d'Arica dans la matinée du 15 novembre; Elle se composait de 8,600 hommes, embarqués sur dix vapeurs et sept voiliers, et commandés par le général Villagran. Quoique plusieurs des transports eussent été pourvus d'une bonne artillerie pour résister en cas d'attaque pendant la navigation, le convoi était en outre protégé par les deux corvettes de guerre Chacabueo et O'Higgins. On craignait alors, et non sans raison, que les Péruviens ne profitassent de la rapidité des navires qu'ils avaient au Gallao, et du brouillard qui enveloppe ce port pendant la nuit pour rompre le blocus et venir harceler les transports chiliens. Tel était le motif des précautions prises par Tétat-major chilien.

Dans la matinée du 19 novembre, après quatre jours de la navigation la plus tranquille, les vaisseaux de l'escadre expéditionnaire commencèrent à entrer dans le port de Paracas, situé à dix milles au sud de Pisco, dont il est séparé par une petite presqu'île qui s'avance dans la mer. Ce jour était le premier anniversaire de la victoire de Dolores ou San Francisco, et les soldats regardaient cette circonstance comme d'un heureux augure pour la nouvelle campagne. C'était aussi en cet endroit que le général Saint-Martin » parti du Chili à la tète d'un peu plus de quatre mille hommes, avait débarqué le 8 septembre 1820 pour donner l'indépendance au Pérou.

L'escadre jeta l'ancre dans la baie de Paracas à dix heures du matin, et le débarquement des troupes commença aussitôt. On apercevait de là un mouvement extraordinaire de trains de chemin de fer dans le port voisin de Pisco, et l'explosion d'une mine de dynamite, au moyen de laquelle on avait prétendu couper la jetée qui s'y trouve. On disait aussi qu'il y avait beaucoup de torpilles et que les environs de la ville étaient sillonnés de mines explosibles. Malgré tout, un des vaisseaux de l'escadre, portant à bord le commandant Lynch, se rendit immédiatement à Pisco pour sommer cette ville de se rendre, et une petite colonne, commandée par le lieutenantcolonel don Roberto Souper, avança résolument par terre, coupa le télégraphe et interrompit toute communication par le chemin de fer. On apercevait, sur une petite montagne proche de la côte, un corps compacte de troupes péruviennes. T. IL 9

130 HISTOIRE m LA GUERRE DU PACIFIQUE

infanterie et cavalerie, mais quelqiies coups de canon tirés par la corvette Chacabueo les dispersèrent en un instant.

Cependant, le chef militaire de Pisco, le colonel don Manuel Zamudio, paraissait déterminé à se défendre vaillammont. A rintimation verbale que lui avait faite du port le comrmaiidant Lynch, il répondit par écrit ce qui suit : « Votre Seigneurie peut s'emparer de la place de vive force : oucuii Péruvien n'amènera le drapeau national devant les armées de Tinvasion. »> Il fit ime réponse analogue au parlementaire que lui avait envoyé le commandant "Souper, qui ignorait le résultat de la première sommation. Malgré cela, ce chef, doué d'une bravoure qui ne connaît jamais le danger, voulait occuper Pisco le soir même. Mais Tétat-major de la division, croyant qu'il s'agissait réellement d'une résistance -sérieuse, lui donna Tordre de remettre Tattaque au lendemain, lorsque toutes les troupes seraient débarquées. Souper passa la nuit avec ses forces à une très courte distance du village, quoi qii'tt eût appris de différentes sources que le colonel Zamudio disposait de près de 2,000 hommes ; mais personne ne l'inquiéta. Le lendemain matin, le commandant Lynch s'avança à la tête de la première brigade de la division, bien décidé à occuper Pisco de vive force. 11 ne tarda pas à rencontrer plusieurs étrangers qui lui apprirenrt qwe le colonel Zamudio s'était enfui pendant la nuit avec tous ses soldats, dans la direction du Nord, et que si les fugitifs avaient laissé quelques mines dans la ville ou aux -environs il était facile de les détruire. Les troupes chiliennes -entrèrent donc dans la ville sans th^er un coup de fusil; elles se logèrent dans les vastes magasins du chemin de fer ou dans les métairies des propriétés voisines, et elles parcoururent la campagne emwonnante où elles trouvèrent des bestiaux et des volailles pour la nourriture des soldats, et des champs «de luzerne pour les animaux'. Des ouvriers chinois accouraient de toutes pairts : en voyant^ies champs abandonnés par les propriétaires et par leurs fidministrateurs, ils croyaient que le moment de recouvrer leur liberté était arrivé. Quelques-uns d'entre eux commentèrent à. saccager plusietrrs maisons, tentative que »les chefs chilienis durent réprimer ^ner-giquement. Ainsi cdonc, l'Occupation de Pisco lét de ses environs, ^mcJgré les mt&naces

LA GÂMPÂONË DE LIMA idl

emphatiques du gouverneur Zamudio, n'avait pas coûté une eeule goutte de sang.

Le lendemain, 20 novembre, le colonel don Domingo Âmunatégui, chef de la seconde brigade, partait de Paracas à la tête d'un régiment d'infanterie et d'un escadron de cavalerie. Le but de celte expédition était d'occuper Ica et ses environs, où l'on supposait que des troupes péruviennes pouvaient se réunir. Quoique cette ville fût reliée à Pisco par le chemin de fer, l'ennemi avait expédié son matériel à l'intérieur, et il fallut faire la route à pied. Après une marcbe pénible de deux jours et demi à travers le désert appelé pampa de Chunchaga, les troupes chiliennes entrèrent à Ica san^ brûler une amorce. Les autorités avaient fui d'avauce vers la montagne, et tes étrangers qui résidaient dans la ville s'étaient chargés de maintenir l'ordre. Les locomotives et les wagons du jche^in de fer se trouvaient bien là, mais les fugitifs les avaient démontés, cachant plusieurs pièces dans des lieux écartés et emportant les appareils télégraphiques. Les machinistes attachés à l'expédition firent des prodiges d'activité : ils remontèrent les locomotives, reposèrent les rails de la voie ferrée qui avaient été enlevés en trois endroits, et le 25 novembre les lignes du chemin de fer et du télégraphe furent i^tablies. La division qui occupait Pisco put aifisi compter en cas de besoin sur les abondantes provisions que la riche vallée d'Ica pouvait lui fournir. On ne trouvait personne dans tous les environs qui cherchât à opposer la moindre résistance. Les •soldais péruviens avaient tous pris la fuite.

Pendant que le colonel Amunatégui exécutait cette op^ration» une autre colonne chilienne, de 500 hommes seulement, sous les ordres du commandant de cavalerie don Tomas Yavar^ s'était dirigée au J^ord, en longeant la côte, pour occuper les villages <te Ghincha alta:, Ghincha baja et Tambo 'de Mora, dont les environs offraient de grandes ressources. Un navire de l'escadre se dirigea également vers ce dernier port avec tleux cents hommes d'infanterie prêts à porter fiecours s'il -était nécessaire. Cette expédition ne rencontra pas plus de réBÎsfonoeque les autres, et ne coûta la vie qu'au souspréfet de Tambo de ÏUfora, don Agustin Matuti qui avait été, paraît-il, la terreur de ces lieux. Fait prisonnier lorsqu'il fuyait,

i32 HISTOIRE DE LÀ GUERRE DU PACIFIQUE

il fut pris d'une telle peur qu'il en perdit la raison et se suicida en se coupant la gorge avec un rasoir, dans une maison qu'on lui avait donnée pour prison *.

Les vivres et les troupeaux étaient également assez abondants de ce côté. De même qu'à Pisco et à Ica, les chefs chiliens achetaient tout à un prix convenable, et ils payaient avec les billets saisis par Lynch à bord du vapeur Islai. Ce papiermonnaie circulait partout aux mêmes conditions qu'il avait été émis quelques années auparavant par le gouvernement du Pérou.

La nouvelle du débarquement des Chiliens fut transmise à Lima le même jour, 19 novembre, par le télégraphe. Le public de la capitale s'informait, heure par heure, de tout ce qui se passait à Pisco ; mais on ne lui disait pas ce qu'il en était. Le colonel Zamudio annonçait à deux heures du soir qu'il s'était refusé à capituler avec l'ennemi, et peu de temps après, il ajoutait : « Le bombardement a commencé. Chacun est à son poste. Nous résisterons jusqu'à la mort. » Les journaux publiaient ces télégrammes, en y joignant des commentaires destinés à prouver que les Chiliens seraient repoussés. Qu'on nous permette de reproduire ce qu'imprimait ce jour-là la Patria de Lima dans un bulletin : a Les Vandales de l'Amérique du'^Sud tiennent enfin leur promesse, nous aussi, nous tiendrons la nôtre. La résistance de Pisco sera aussi énergique et aussi sanglante que le patriotisme l'exige. Il y a là des forces suffisantes pour repousser toutes les attaques. Debout, citoyens! Le jour que nous attendions avec tant d'impatience est proche. L'Amérique et le monde espèrent que le Pérou sera à la hauteur de la noble et juste cause qu'il défend. »

1. On a découvert plas tard dans la correspondance interceptée, que ce fonctionnaire était gravement compromis par un projet d^empoisonnement des eaux que devaient boire les soldats et les chevaux de Farmée chilienne. Croyant que ce plan était connu des officiers chiliens, Matuti ne cessait de leur demander grâce et de protester de son innocence de tout acte d'hostilité. Quoiqu'on lui eût assuré qu'il n'avait rien à craindre pour sa vie, il ne cessait de témoigner la plus grande appréhension d'être fusillé, et il finit par se suicider.

D'ailleurs, et quoique l'on sût qu'il y avait des forces péruviennes à l'intérieur, les habitants de ces localités ne se montrèrent nullement hostiles. Au contraire, ils procurèrent des vivres, du vin et des fourrages aux troupes chiliennes, les offrant souvent gratuitement ou à des prix très- modiques.

Mais le lendemain il n'était plus possible de cacher la vérité. Les Chiliens avaient occupé Pisco et s'étaient rendus maîtres de tout le pays d'alentour sans éprouver la moindre résistance. Mais il fallait exciter le patriotisme de la capitale et expliquer les choses d'une autre manière. Zamudio, disaient les journaux de Lima, s'est retiré en disputant le terrain pas à pas et en causant de grandes pertes aux envahisseurs. Ces nouvelles furent immédiatement transmises en Europe et aux États-Unis, présentant le débarquement des Chiliens à' Pisco * comme un avantage signalé des armes péruviennes. L'abandon à discrétion de ce port, où l'on n'avait pour ainsi dire pas tiré un seul coup de feu contre les envahisseurs, et dont la garnison et les autorités avaient pris la fuite à la première menace de danger, fut préconisé comme une résistance héroïque et servit pendant plusieurs jours de thème aux journaux de Lima, pour proclamer leur ferme résolution de succomber plutôt que de permettre aux Chiliens de fouler le sol sacré de la patrie.

Les versions que l'on donnait du débarquement des Chiliens à Pisco, versions qui s'écartaient considérablement de la vérité, avaient pour but de relever l'esprit public, de « retremper le patriotisme, » comme on disait alors. « Nous ne connaissons pas encore les détails du débarquement des Chiliens à Pisco, disait El Nacional de Lima le 22 novembre ; mais il y a un fait certain et incontestable, c'est que le patriotisme péruvien a formulé, les armes à la main, la plus rigoureuse protestation contre l'invasion chilienne. Pisco a fait comprendre à l'ennemi, qu'on ne profane pas impunément le sol de la patrie lorsque la garde en est confiée à des citoyens à l'âme fortement trempée. Après l'impunité avec laquelle les armées chiliennes s'étaient promenées à Moquegua, à Quilca, et dans les départements de Huaraz, de Lambayeque et de Libertad, il fallait leur résister à Pisco, afin de prouver que le Pérou est encore debout, défendant vaillamment ses droits

1. Le Journal des Débats de Paris publiait dans le mois de décembre suivant les lignes ci-dessous : « D'après un télégramme reçu de Panama par la légation du Pérou, les Péruviens se sont opposés au débarquement des Chiliens à Pisco. Us ont perdu 150 hommes et les Chiliens 450 ». Nous répétons ce que nous avons dit dans le texte : Le débarquement et Foccupation de Pisco n'ont coûté la vie à personne dans aucune des deux armées, parce qu'il n'y eut ni combat, ni résistance.

et Téquilibre de FAmériq^e du Sud. Qu'à l'exemple de Pîsco tous les villages, tous les hameaux, toutes les propriétés disséminées dans Tespace des soixante lieues qui nous séparent^ convertissent toutes les journées de l'armée chilienne en un douloureux chemin de croix. Pas de ménagements pour Fennemi, même dans le cas où il offrirait des garanties à la population paisible ^ »

U Les autres journaux de Lhna mirent encore plus d'arderur dans leurs menaces contre ]es Cliiliens. Dans Timpossibilité de reproduire tous les écrits qui furent alors publiés, nous nous bornerons à en citer quelques fragments. On lit ce qui suit dans la Pa/ria du 20 novembre :

« Le perfide ennemi qui prétend justifier ses crimes par le succès de SCS armes foule déjà, de ses pieds impurs le département voisin de notre capitale. Soixante lieues nous séparent de lui, soixante lieues qu'il devra arroser de son sang avant de recevoir le châtiment exemplaire qu'il mérite. Ils viennent poussés par la convoitise; ils viennent remplis d'envie ; ils viennent Tâme saturée de tous les appétits immondes qui font leurs délices... Qu'ils viennent donc! nous noierons dans leur sang It's germes de leurs turpitudes et de leurs infamies. Ce qu'il faut surtout, c'est concentrer loua nos efforts en un seul, c^e&t ne réunir qu'en un seul faisceau toutes nos volontés... Dès aujourd'hui, la guerre doit être notre unique et constante préoccupation. Il est urgent que nous courrions tous aux armes et que l'aspect martial de la ville soità abaque heure et à chaque moment la manifestation authentique de ce qui préoccupe notre esprit et de la ferme résolution que nous avons adoptée. D'autres ont le devoir d'organiser la défense afin de remporter la victoire ; à nous de faire doeilement ce qu'on nous eommandie, pour nous rendre dignes du triomphe que nous attendons. Le fusil, l'exercice, la caserne : voilà des à présent notre idole, notre culte, notre temple \ »

La OpmionNaciona/damèmejoum'était.pas moins belliqueuse : « L'ex- {^édition. contre Lima tant désirée des Chiliens est déjà un fait, disaitelle. L'heure de la vengeance est enfin arrivée ; c'est par le plomb et la mitraille que notre patriotisme traduira toute la haine, toute llndigna? tiony toute la colère que nous renfermons dans noa âmes. Nous nous trouvons, heureusement, retrempés dans le feu sacré de cette noble enseigne ; nous y serons fidèles comme nous l'avons été partout. Le ttiomphe est la promesse de la force' de Lima, de sa valisur, de soa es- Igprit. légendaire. La perle du Bimac a'ai paa été,, n'est pas seulement le riche joyau de l'Amérique du Sud : elle a su se tranformer en Judith. Cèst de son sein qu'est sorti le premier cri de guerre contre le Chili, c'est de là aussi que partira le dernier cri de châtiment... Personne ne Eaatera en arrière ; tous voudront le poste le plus avancé. Et puisque naus sommes si résolus,, est-ce que le Chili pourra pénétrer dans na&don^nea? Non I jamais, jamais ! Da moins, aucun péraviea n'en sera témoin, aucun ne saurait le supporter : plutôtia moffti: »

U està.reBiarqufir qu'aucun de eâ» joumaUstes- fauXarona qui avaient été le^pKindpattz instigateurs de la guerre-,, ne succomba dans lesraan? glante» bataUlea qui se livrèrent aux portes de Lima.

LA CAMPAGNE DB LIMA 13o

Lorsque rexcitation du premier moment fut calmée, le journal officiel de la dictature commença à examiner la situation du Pérou dans son numéro du 24 novembre, t Le Chili, •disait41 à ce propos, a fait des efforts désespérés qui n'ont abouti qu a la réunion de quelques millLers d'hommes avec lesquels il prétend attaquer une des armées du Pérou, sans se rappeler que ce pays en a encore deux autres. Le Chili, ajoutait-il, est trop petit pour abattre, par deux ou trois victoires, •des nations comme le Pérou et la Bolivie, qui disposent de ressources immenses et du patriotisme nécessaire pour défen- •dre hardiment leur honneur et leur intégrité. Si pour obtenir fie triomphe sur ses envahisseurs il faut qu'il coule encore des torrents de sang, le Pérou est prêt à tous ces sacrifices^ et il voue la perfide et ingrate nation chilienne à l'anathème du monde et de l'histoire... Si les Chiliens sont unis pai* le vil sentiment de la convoitise, croyant avoir dans cette union honteuse un élément de victoire, la Bolivie et le Pérou le sont par le noble et généreux sentiment de l'amour de la patrie et de l'indépendance, qui élève les hommes à la hauteur de l'héroïsme. »

Cependant, on écrivait beaucoup moins de menaces au Chili ; on laissait même sans réponse celles que publiaient les journaux de» Lima en se contentant de les reproduire ironiquement à Santiago et à Valparaiso ; mais on marchait droit à la réalisation des plans militaires. Donc, ces jours-là même, au Heu de perdre le temps à écrire et à lire d'arrogantes proclamations, la première division de l'armée occupait, sans tirer un seul coup de fusil, toute la vallée de [Pisco et les disrtricts voisins, et le reste de l'armée se préparait à pardr d'A- «rica.

Des travaux importants et poussés avec la plus grande activité s'exécutaient alors dans ce port sous la direction des ingénieurs de larmée. On faisait de nouvelles constructions sur la jetée pour faciliter l'embarquement des troupes et le ■chargement des canons et des autres bagages de l'armée ; on •construisait de grands radeaux pouvant transporter cent chevaux chacun pour conduire les animaux; enfin, on introduii5ait plusieurs modifications dans la disposition des navires de transport afin de ménager plus d'espace aux hommes et aux

bétes. Grâce à ces efforts, et même sans attendre le retour des bâtiments qui avaient emmené la première division, la première brigade de la seconde division, composée de 3,400 hommes, s'embarquait et levait Tancre le 27 novembre. Ce nouveau convoi se composait de six navires, escortés par deux vaisseaux de guerre, les canonnières Magallanes et Abtao. Ces troupes débarquèrent aussi à Pisco pour y attendre Tautre moitié de la division qui devait partir à bref délai du port d'Arica.

Malgré toute l'activité déployée par Tétat-major pour faire partir le reste de Tarmée expéditionnaire, on dut attendre encore plusieurs jours pour achever les grands préparatifs et réunir toutes les forces ainsi que les navires qui devaient les transporter. Une partie des renforts arrivaient à la même époque de Valparaiso, on terminait les réparations de différents transports, et on embarquait le parc d'artillerie et l'immense train des bagages. Tous les préparatifs étaient terminés avant la mi-décembre, et la seconde moitié de l'armée était prête à se diriger vers le nord.

Le plan du général Baquedano était de débarquer à Ghilca, à 45 kilomètres au sud de Lima, avec la deuxième et la troisième division de son armée, pendant que la première, commandée par le général Villagran, ainsi que nous l'avons dit, s'avancerait par terre depuis la ville de Pisco. Cette combinaison avait le double avantage de faciliter le transport de l'armée que le nombre restreint des navires ne permettait pas d'embarquer au complet à Pisco, et de débarrasser lès environs du port deChilca de toute force péruvienne qui eût tenté de s'opposer au débarquement de la deuxième et de la troisième division. Dans ce but, le général en chef envoya ses ordres à Villagran, le 7 décembre, en lui recommandant de se mettre en marche avant le 14, pour que le mouvement s'exécutât régulièrement. Il ne devait rester à Pisco que Tartillerie de campagne et la première brigade de la deuxième division, qui partiraient par mer.

Dans la soirée du 24 décembre, la seconde moitié de l'armée, avec tout le train de l'état major, partaient d'Arica. Le convoi était composé de cinq vaisseaux de guerre, les frép:ates cuirassées Blanco et Cochrane, la corvette O'HiggtnSy et

les canonnières Abtao et Magallanes et de vingt-huit transports, vapeurs ou voiliers. La marche de cette escadre fut régulière malgré Temharras que produisait la nécessité où Ton était de remorquer les quinze navires à voiles qui faisaient partie du convoi.

Le 18 novembre, après une navigation de quatre jours, Tescadre entrait dans le port de Pisco pour embarquer l'artillerie et la brigade de la deuxième division, qui, d'après les instructions du général en chef, devaient se trouver en cet endroit.

Le général Baqûedano éprouva là une grande contrariété. La première division qui, d'après ses ordres, devait marcher sur Ghilca par la voie de terre, avait pris cette direction dès le 13 novembre; mais, tandis que sa première brigade, aux ordres du capitaine de vaisseau don Patricio Lynch,. avançait résolument de ce côté, une partie de cette division, ayant à sa tète le général Villagran, se trouvait encore à Tambo de Mora. Mécontent de ce retard, et sans vouloir admettre d'explications ou d'excuses, le général Baqûedano rappela immédiatement ces forces à Pisco pour les embarquer de nouveau et il donna peu après l'ordre à leur chef de retourner au Chili. Il paraît que la cause principale de cette détermination fut que le général Villagran avait fait quelques objections au mouvement qu'on lui commandait, déclarant qu'il l'exécuterait sans prendre sur lui la responsabilité de ce qui pourrait arriver. « La responsabilité d'un ordre, dit le général Baqûedano dans une de ses notes, retombe uniquement sur le général en chef qui le donne, sans que celui qui l'exécute ait le droit de le qualifier, puisqu'il remplit son devoir en se bornant à obéir. »

Cependant, l'embarquement des troupes qui étaient prêtes à marcher vers le nord, avait lieu à Pisco. Le 20 décembre, l'escadre levait l'ancre de nouveau et elle entrait le lendemain dans la baie de Chilca. Rien ne faisait supposer que le débarquement de l'armée dût rencontrer la moindre difficulté. La côte était déserte, et les premières nouvelles reçues annonçaient qu'il n'y avait pas d'ennemis dans les environs. Ces premières informations furent confirmées par une reconnaissance de vingt-cinq hommes qui se rendit à terre, occupa le petit village de Chilca et coupa le télégraphe qui le mettait en

communication avec Lima. Dans ces conditions, Tétat-major <îhilien jugea convenable d'opérer le débarquement quelques lieues plus au nord, afin d'épargner aux troupes une marche . fatigante par les sables brûlants de cette côte, qui offrait d'ailleurs, une grande difficulté pour le transport de Tartillerie.

Pour effectuer cette opération, une chaloupe à vapeur, appuyée par la frégate cuirassée Cof^hrane, alla reconnaître la côte du nord à la recherche d'un point favorable- de débarquement. Elle trouva en effet uu i^etit havre appelé Curayaco, complètement désert, où les troupes pouvaient aborder sans difficulté, quoiqu'il ne se prêtât pas au débarquement du parc et des bagages. Effectivement, dans la matinée du lendemain, ââ décembre, le débarquement de l'armée commençait dans le plu» grand ordre et sans qu'on y rencontrât la moindre résistance. La ligne télégraphique qui communiquait avec la capitale du Pérou était coupée dès avant midi par les premières troupes qui étaient arrivées à terre.

Le débarquement, qui s'opérait avec une grande rapidité, continua encore heureusement le lendemain. La première brigade de la deuxième division, qu'on avait débarquée tout d'abord, avait poussé plus au nord sous les ordres du colonel don José Francisco Gana, et aprè« une légère escarmouche dans laquelle les Péruviens lâchèrent pied presque sans combat, elle occupa le 23 les bords du Lurin. Ce mouvement assurait la provision d'eau et établissait un campement commode pour opérer la réunion de toutes les divisions et pour effectuer sur la côte voisine, débarrassée de tout ennemi au sud de cette rivière, le débarquement de l'artillerie de campagne, des^ bagages, des vivres et des munition». Le plan strictement défensif que s'était imposé le dictateur Piérola, sans consentir à éloigner son armée de ses retranchements et des^ fortifications, avait donc permis aux Chiliens de prendre une bonne position pour achever les i)réparatifs nécessaires flans ces localités.

La première division manquait encore. On se souvient <iu'une partie avait suivi la route de terre sous les ordres du commandant Lynch. L'autre s'était embarquée à Pisco le 25 décembre sur deux navires de l'escadre et elle était arrivée h Curayaco le lendemain. Celte fraction était composée des

troupes qui avaient fait rexpédition dlca avec le colonel Amunategui, et qui, sous le commandement du général Villagran, avaient poussé au nord jusqu'à Tambo de Mora, d'où le général en chef les avait rappelées. Il ne restait à Pisco qu'un bataillon d'infanterie et quelques détachements de cavalerie.

La marche de la brigade du commandant Lynch à travers le territoire ennemi est un des épisodes les plus intéressants et les plus audacieux de cette campagne. Il était parti de Pisco le id décembre à la tête dé cinq, mille hommes. La marche n'offrit aucune difficulté jusqu'à Ghincha et Tambo de Mora; il n'y avait en effet non seulement aucun ennemi à combattre, mais on trouvait encore dans le pays de l'eau, des vivres et des fourrages pour les hommes ou pour les animaux. Plus loin, le corps chilien se partagea en deux colonnes, parce ifwe les puits que l'on devait trouver ne pouvaient fournir d'eau à toute la troupe. Un petit détachement accompagné de l'ingénieur don Arturo Yillaroel dut même partir en avant pour creuser de nouveaux puits afin que l'eau ne manquât pas. Gomme on approchait de la vallée de Ganete, l'avantgarde chilienne fut attaquée par des forces ennemies, et elle perdit même un homme fait prisonnier par suite de la mort de son cheval. Le commandant Lynch avança alors avec quelques troupes, et il dispersa facilement l'ennemi; mais il apprit alors que le dictateur Piérola avait envoyé de la cavalerie de Lima, sous les ordres du colonel don Pedro José Sevilla particulièrement chargé d'organiser des bandes de partisans et de harceler sans relâche les envahisseurs *. Le gouvernement

1- On. aura une idée des instructions données au colonel Sevilla pair les télégrammes suivants qui portent la signature du directeur ^éral des télégraphes au Pêpou;, et qui tombèrent au pouTBir des Chiliens.

(Reçu à Caûete le 18 décembre 1880). Télégramme de Lima. — « MonsiBur Romero : Est-il positif que Tennemi avance? Dis à Sevilla que ce <imi a perdu tons les autres dans Topimon publique et dans crile du ^uxrernemeat, ce sont les retraites honteuses opérées sans avoir tiré un coup de feu. Qu'il résiste à rennemi, qu'ille harcèle, ne luirestàtrii qjue dix, hommes; et sHi ne peut faire davantage, qu'il se borne aune g}ieri« de: partisans. Nous actions tous confiance dans son intelligence recoanuA,, dan» son courage et sa prudence. Je sais que te gouvernement,, pour encourager officiers et soldats^ est décidé à récompenser ^loiconque fera son devoir. — Paz Soldan. »

(Reçu'à Canete le 18 décembre). « Monsieur Romero : Dis à Sevilla en

de Lima, qui savait parfaitement que depuis le débarquement des Chiliens à Pisco, on ne leur avait nulle part opposé la moindre résistance, espérait néanmoins que le colonel Se villa, qui dans les guerres civiles avait acquis la réputation d'un héros, défendrait en cette occasion Thonneur du Pérou.

En effet, la brigade du commandant Lynch trouva partout sur son passage des traces du plan d'hostilités de Tennemi. Dans les vallées où il y avait de Teau, les chemins étaient inondés et impraticables; dans tous les bois il y avait des bandes qui tiraient sur les soldats. Mais cette résistance était loin de Théroïsme exigé par le gouvernement du Pérou, car dans les diverses affaires que les Chiliens eurent à soutenir contre des ennemis embusqués derrière des arbres et qui souvent les attaquaient pendant la nuit, ils n'eurent que deux hommes tués et trois légèrement blessés *. En revanche, le commandant Lynch ne se contenta pas de mettre ces bandes à la raison, mais il punit d'une manière exemplaire les villages et les propriétés où elles s'organisaient ; il leur Imposa une contribution de guerre, leur enleva des troupeaux pour sa brigade et pour le reste de l'armée, et accueillit dans ses rangs tous les travailleurs chinois qui se révoltaient contre leurs oppresseurs.

Bien qu'étant obligée de marcher avec beaucoup de pru-

mon nom que tout le monde ici a les yeux fixés sur lui, et qu'on espère qu'il fera honneur à notre drapeau et qu'il agira avec la prudence et le tact qu'on se plaît généralement à lui reconnaître. Dieu veuille que, dès à présenti les hostilités soient efficaces. — Paz Soldan. »

(Reçu à Gaîiete le 18 décembre). « Monsieur Romero : Jh suis enchanté de la résolution du colonel Sevilla; rappelle-lui que personne n'attend de combats en rase campagne, ni de grands triomphes, mais une certaine résistance avant de battre en retraite ; s'il parvient à faire des prisonniers et à les envoyer à Lima, il deviendra un héros et il ravivera l'enthousiasme qui augmente aujourd'hui à Lima. —Paz Soldan. »

1. Il est à remarquer que si la résistance recommandée au colonel Sevilla n'atteignit pas au degré d'héroïsme qu'on lui demandait, ce chef ne perdit aucune occasion de communiquer à Lima les nouvelles les plus singulières au sujet de ses exploits. 11 faisait à chaque instant reculer les Chiliens qui prenaient honteusement la fuite. En lisant dans les journaux de Lima les télégrammes publiés avec la signature de Sevilla, et où de fréquents combats sont consignés comme autant de triomphes des Péruviens, auxquels, disait-on, il était arrivé d'enlever des drapeaux à l'ennemi en plusieurs occasions, nous avons pensé que les journalistes se plaisaient en les reproduisant, à y ajouter les ornements de leur invention, pour « retremper le patriotisme » de la capitale.

dence pour éviter les embûches de rennemi, de traverser des plaines brûlantes et sablonneuses, des côtes escarpées, ou des terrains intentionnellement inondés, de traîner son artillerie et ses bagages sans jamais aller plus vite que Finfanterie, la brigade du commandant Lynch continua à avancer en bon ordre et sans laisser un seul retardataire, et le 25 décembre, elle arrivait dès l'aurore à Gurayaco. Le général Baquedano lui confia aussitôt le commandement de la première division, honneur dont sa dernière opération le rendait tout particulièrement digne. Cette marche de trente lieues ne lui avait coûté que trois hommes, ainsi que nous l'avons dit, malgré la résistance d apparat déployée par le gouvernement du Pérou. En revanche, il amenait 200 bœufs, quelques chevaux, 600 ânes et plus de 1,000 Chinois, qui rendirent les plus grands services pendant le reste de la campagne pour le chargement et le transport des bagages de l'armée. Il apportait aussi une forte somme d'argent, produit des contributions qu'il avait imposées aux villages ou fermes qui abritaient les tirailleurs ennemis.

La première division s'étant ralliée à l'armée campée à Lurin, celle-ci comptait 25,800 hommes des trois armes, 80 canons et 8 mitrailleuses, et 361 employés civils, médecins, chirurgiens, pharmaciens et servants d'ambulance. Nous avons déjà dit qu'il était resté 800 hommes à Pisco, de sorte que l'armée qui marchait sur Lima et les environs pouvait s'évaluer approximativement à 26,500 soldats.

En ouvrant cette campagne, le Chili n'avait pas déployé, comme on l'a dit, toute sa puissance et toutes ses ressources pour les exposer dans un seul combat. Loin de là, si l'armée d'opérations eût subi un échec quelconque aux environs de Lima, elle aurait reçu avant quinze jours des renforts considérables qui lui eussent permis de reprendre l'offensive. Il y avait alors au Chili, sous le nom « d'armée du centre », un corps de près de dix mille hommes qui achevait son instruction militaire sous les ordres de chefs et d'ofQciers intelligents et actifs. Il se composait de trois régiments et de douze bataillons d'infanterie, d'un effectif de 9,200 hommes, d'une brigade d'artillerie et de deux escadrons de cavalerie. D'autre part, le Chili n'avait pas abandonné les territoires qu'il avait

occupés après ses victoires antérieures. Les garnisons de Tacna, d'Arica, de Pisagua, d'Iquiqiie et d'Antofegasta, sous le& ordres du colonel don Luis Arteaga, s'élevaient à plus de cinq mille hommes que Ton jugeait plus que suffisants pour protéger ces territoires ou repousser toute attaque qui pourrait se préparer en Bolivie ou à Aréquipa.

Ainsi donc, contrairement aux prévisions de ses ennemis qui croyaient que parce que le Chili avait constamment vécn en paix, parce qu'il n'avait pas eu à chaque instant des révolutions ou des soulèvements militaires, il n'aurait point assez de ressources pour résister à la coalition des Péruviens et des Boliviens, ce pays qui avant la guerre avait une armée permanente de 2^500 hommes seulement, avait trouvé des ressources assez abondantes pour mettre sous les armes plus de quarante mille hommes parfaitement équipés. Il les avait disciplinés avec le plus grand soin et en avait envoyé le plus grand nombre à travers les mers à une distance de près de cinq cents lieues, pour défendre son honneur et son drapeau. Cette entreprise, incompréhensible pour les peuples qui vivent AU milieu des tempêtes de la guerre civile, jugée impossible par les ennemis du Chili, était néanmoins le résultat naturel de la paix, de l'organisation intérieure -du pays, de la dignité et de l'honorabilité de l'administration. Ces conditions aTaient créé le vrai patriotisme, non pas celui qui consiste à lancer des proclamations et des menaces, de ridicules insultes ou des provocations grossières, mais celui qui se fonde sm* le dévoue- .ment pour accepter tous les sacrifices au iiom sacré de la pa- Jlrie. Ge patriotisme, certainement bien différent de celui des ennemis du Chili, avait permis au gouvernement de s'engager dans cette entreprise sans solliciter d'emprunts eictéi^eurs, et -sans suspendre le payement des intérêts de sa dette à l'étranger, payant au comptant tout ce qu'il achetait, et ce quisemble presque incompréhensible, surtout chez les peuples hispano-américains, respectant le réginâe eonstitolionnel, et la liberté delà tribune et de la presse, sans s'agiter ou se laisger •émouvoir par l'exaltation de quelques orateurs ni par l'exagératîon.de quelques journalistes, parce que tous les ObrKens, tous le& or^eurs dû congrès, tous les écrivains de la presse, d'opinion divergente dans beaucoup de détails cte la politîqae

intérieure, ou dans la manièi^e de conduire la guerre, n'avaient tous qu'un mobile : le triomphe et la prospérité de la patrie.

Nous avons dit que les territoires occupés par les Chiliens, après leurs victoires précédentes étaient défendus par plus de cinq mille hommes. On avait cru, dans le principe, que ces forces seraient insuffisantes pour les mettre à couvert d'une attaque combinée des troupes qui pouvaient arriver de Bolivie et de l'armée péruvienne d'Aréquipa, dont la presse de Lima faisait tant de bruit. Le gouvernement chilien avait recueilli les meilleures informations, et il savait parfaitement qu'il n'avait rien à craindre, ni d-un côté, ni de l'autre.

La Bolivie n'était en état de rien entreprendre. Les soldats et les armes lui manquaient ; et la pénurie de ses ressources était arrivée au dernier degré. On prononçait beaucoup de discours, on écrivait de nombreuses proclamations, on faisait circuler à l'intérieur et à l'extérieur un grand nombre de manifestes pour soutenir la nécessité de maintenir l'aUiance péru-bolivienne, et de pousser la guerre contre le Chili ; mais la confusion et le désordre continuaient à régner dans le pays. On comprendra facilement que tout en appelant les peuples américains aux armes pour secourir le Pérou, le gouvernement bolivien ne lui ait envoyé aucun soldat, ni d'autres ressources qu'un torrent d'écrits pleins de menaces contre le Chili.

L'armée d'Aréquipa, organisée d'après la tactique établie par les guerres civiles du Pérou, ne pouvait inspirer de craintes sérieuses. Elle comptait dix-^ept colonels, mais les soldats manquaient, ou du moins le nombre et la discipline laissaient fort à désirer, tout en formant treize bataillons d'infanterie nominaux, cinq escadrons de cavalerie et un régiment d'artillerie. Le ûhef de toutes ces forces -était le colonel don Segundo Leiva, oelui4à même sur qui les généraux alliés du camp de Tacna avaient fondé tant d'espérances au mois de mai antérieur.

A l'imitation de ce qui se faisait alors à Lima, on tâcha d'or^amiser la réserve à Aréquipa, en appelant tous les hommes en état de porter les armes. Cette mesure souleva une grande opposition sur plusieurs points du département. A Quilca, d'«sprès les télégrammes surpris par les Chiliens, il y eut vers la mi-octobre un soulèvement qui faillit coûter la vie au gou-

verneur de Fendroit, un M. Briseno qui prétendait faire exécuter ces ordres. Cependant, il fallait sans retard organiser la défense, car d'après une fausse rumeur répandue par les agents du Chili, une division de l'armée de ce pays avait choisi Aréquipa comme base d'opérations.

Ce fut alors que Piérola confia le gouvernement politique et militaire de toutes les provinces du sud au docteur Pedro del Solar, en qui il avait toute confiance, et qui revint à Aréquipa pour organiser la défense de ces provinces. On ôta ignominieusement à Leiva le commandement des troupes, et il fut remplacé par le colonel don José de la Torre. Solar distribua ses forces en cinq divisions ; il fit des levées dans les provinces voisines pour organiser de nouvelles forces de cavalerie et d'artillerie ; il créa une bande de francs-tireurs, qu'il mit aux ordres d'un officier cubain ; il prescrivit d'enseigner la gymnastique militaire dans toutes les écoles et dans les collèges, et il commença les fortifications de la ville, en faisant tout d'abord creuser un large fossé qui, disait-il, allait être « le tombeau des Chiliens » phrase répétée à satiété dans tous les endroits menacés par l'ennemi. Plusieurs reconnaissances partirent dans toutes les directions pour annoncer l'approche des envahisseurs.

Toutes ces mesures, que la presse locale et les correspondances envoyées aux journaux de Lima, présentaient comme l'œuvre d'un grand génie militaire, n'auraient pas suffi pour mettre Aréquipa à l'abri de l'attaque d'une seule des divisions de l'armée chilienne. Mais celle-ci ne songeait pas à faire une opération complètement inutile, qui lui aurait imposé des marches fort pénibles à travers des montagnes escarpées ou des sables brûlants, et lui aurait fait perdre un temps précieux qu'elle devait consacrer à une autre campagne bien plus importante. Il suffisait au général en chef du Chili de savoir que ce qu'on appelait l'armée d'Aréquipa, composée de cinq à six mille hommes mal armés, encore plus mal vêtus, et qui ne recevaient aucune solde, ne pouvait quitter ses retranchements et encore moins tenter un retour offensif contre Tacna. L'armée chilienne marchait donc sur Lima avec la certitude la plus complète qu'elle ne laissait aucun danger derrière elle.

Page 1