CHAPITRE VIII
LES PRÉPARATIFS DE DÉFENSE A LIMA ET AU CALLAO, NOVEMBRE ET DÉCEMBRE 1880.
Démarches infructueuses du gouveroement péruvien pour augmenter son escadre. — Un inventeur nortd-américain propose au Pérou la construction de navires aériens. — Le dictateur Piérola laisse les navires qui restaient au Pérou renfermés au Callao, permettant ainsi aux transports chiliens de parcourir la mer sans le moindre danger.
— Canonnade du 3 novembre. — Nouveau combat des chaloupes canonnières au Callao (6 décembre). — Bombardement de la place les 9, 10 et 11 décembre : le canon de VAngamos éclate. — Le gouvernement du Pérou s'attribue l'avantage dans chacun de ces combats. — Organisation de Tannée de Lima. ~ La réserve est réduite de moitié par les permissions accordées par le gouvernement. -- Pion de défense de Piérola. — Fabrication de canons, de mines et de bombes automatiques. — Construction de forteresses autour de Lima. — Inauguration somptueuse de la citadelle Piérola. — Bénédiction de répée de Piérola. — Proclamation singulière du dictateur.
— Le nouveau bombardement du Callao vient troubler la fête. •— La nouvelle du débarquement des Chiliens à Curayaco arrive à Lima. — Piérola prend le commandement de Tarmée. — Description des ligues de fortifications péruviennes de Cborrillos et de Miraflores. — Confiance que ces travaux inspirent au gouvernement du Pérou. — Troubles produits à Lima par l'état de siège. — La presse se déchaîne contre les riches, qu'elle traite de voleurs. — Elle donne des conseils militaires pour battre infailliblement les Chiliens.
La dictature péruvienne avait aussi terminé ses préparatifs pour défendre Lima, et elle se croyait parfaitement sûre du triomphe. Nous allons rendre compte de ces travaux.
Le gouvernement du Pérou avait pendant longtemps caressé Fespoir d'acheter des navires à l'étranger et de former une escadre respectable pour résister à celle du Chili. Il entretenait dans ce but de nombreux agents en Europe et en Amérique ; agents qui occasionnaient au trésor du Pérou des débourse- T. n. 10
menls considérables, et nourrissaient les illusions du gouvernement. Hérola croyait depuis longtemps qu'il pourrait organiser une escadre avec des vaisseaux de guerre achetés en Portugal, en Italie, en Espagne, en Turquie, en Danemarck et jusqu'en Chine. Sans doute il était difficile de mener à bonne fin l'affaire dans laquelle étaient engagés les agents de la dictature, et ils auraient à peine pu y réussir en déboursant immédiatement des fonds beaucoup plus considérables que ceux dont le Pérou pouvait disposer. La réputation de mauvais payeur qu'il s'était acquis par la suspension du paiement de sa dette faisait qu'on n'aurait consenti nulle part à lui vendre à terme.
Quand même les méfiées des agents du Pérou auraient obtenu un résultat favorable, on se serait toujours heurté à la difficulté de faire sortir ces navires des ports européens. Don Francisco Ganevaro, commissionwé dans ce bnt en Angleten^e, avait cru quelques mois auparavant pouvoir obvier à cet in- «^onvénient en se servant du pavillon argentin. Il demanda donc, en janvier 1880, au ministre argentin à Londres, de ])réter le nom officiel de sa légation afin que les navires de jçuerre destinés au Pérou qui «ortiraieni des ports européens, |)ortassent le pavillon argentin, s'engageanl à conduire cette affaire avec la plus grande réserve. La prétention de l'agent péruvien fut péremptodrement repousséc par le miiiistre argentin, comme on le toîI par les propres communications de Canevaro (du iù janvier de la même année), qui tombèrent au pouvoir des Chiliens. Le gouvwnement péruvien crut alors que son représentant à Buenos-Aires pourrait obtenir ce réi^ultat. Ses illuâions furent telles à*ee sujet, que la presse de Lima en vint à annoncer, comme nous l'avons dit ailleurs, que le Pérou aurait au mois de mai suivant, une puissante tîseadre^ capable, disâit-on, de reconquérir le domaine du Pacifique. Mais le gouvernement ar^ntin confirma ce qu'avait ffiit son ministre, e^est-à^ire qu'il repoussa les prétentions paruvieimes.
Le dictateur Piérola avait déjà pi&rdu toot «spoir de fo(n»er liMkG nouvelle escadre, larsqù'il ^eç«it des Éàjai^-Ums «ne {u^opdsitj^n qai, dans sa silixation, était la plus amère TadiHerie. Un iiiiùyfin âe l'Amérique du ncMrd, M. Biackamui, de l'état àe
LA GAMPÀ6NB DE LIMA li?
Tennessee, oifrait de construire un navire aérien, espèce de -ballon de guerre, qui naviguant dans la région des nuages, marcherait avec une rapidité de vingt-cinq lailles à Theure, ^t pourrait détruire Tescadre chilienne* Le projet avait cet <ivaritage que Tinventeur n'exigeait aucune avance d'argent, -Le goruvernement du Pérou s'ocoupa de cette affaire dans les derniers jours du mois de juin de 1880 ; naais "nous ignorons -s'il accepta la proposition,
11 est vrai que le Pérou n'avait pas une escadre capable de recommencer la guerre maritime; mais il possédait dans là baie du Gallao onze navires, dont trois auraient pu, par leur vitesse et leurs conditions, être facilement utilisés pour harceler tes Chiliens. Commandés par des officiers habiles et résolus, ils auraient forcé le blocus à la faveur du brouillard qui s'élève fréquemment dans ces parages pendant les dernières heures de la nuit, et ils auraient entravé l'action des transports ennemis, occupés alors à conduire des troupes, sans jamais trouver le moindre obstacle à cette opération. Piérola ne voulut cependant exposer aucun de ses bâtiments; il les laissa constamment renfermés dans le bassin, et par conséquent exposés au feu de l'escadre chilienne dans les fréquentes canonnades dont la baie était le théâtre.
Dans les premiers jours de novembre, un des ti^ansports chiliens échoua accidentellement dans l'île de San Lorenzo. Les chaloupes de l'escadre travaillèrei^t aussitôt à le mettre à flot; et les batteries du port le plus voisin de cet endroit, commencèrent le 3 novembre à tirer sur les embarcations chiliennes pour mettre obstacle à cette opération. Ce fut le signal d'un petit combat. Le monitor cliilien Huascar prit l'avance sur les autres navires de l'eacadre ; et avec le canon à longue portée 4«i^ il avait été pourvu récemment, il fit sur les fortiricatioifes quelques décharges auxquelles on répondit immédiaiemeni. Cette canonnade ne fit pourtant aucun mal aux vaisseaux chiliens, et elle leur permit .de retirer le transport de readroit où il avait échoué.
Après cet insignifiant, eombat, il se passa un mois entier sans aucnn incident Les dbaloupes canonnières des Chilieifê fakaient toutes les nuits des rondes pour empêcher les navires péruviens de forcer le blocus, et ell^s allaient se placer
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près de la jetée pour surveiller ceux qui s'y trouvaient.
Le 6 décembre au point du jour, deux chaloupes péruviennes préparées d'avance, sortirent à Timprovlste, et protégées par les feux dirigés de terre, engagèrent le combat avec 4es deux chaloupes chiliennes qui étaient de service. Les Péruviens ayant été bientôt renforcés par deux autres embarcations, deux chaloupes sortirent également de Tescadre chilienne, et la lutte se soutint avec acharnement à coups de fusil et de canon, sans avantages appréciables pour aucun des combattants, quoique les Péruviens fussent soutenus par Tartillerie et les mitrailleuses de terre. Mais les conditions étaient trop désavantageuses pour les Chiliens et il fallut faire avancer quelques navires de l'escadre pour tirer sur les fortifications de la place et protéger la retraite des chaloupes. C'est ce qui eut lieu après deux heures d'un combat, qui coûta la vie à deux Chiliens, dont un aspirant de marine, et à un plus grand nombre de soldats péruviens qui périrent dans les chaloupes et dans l'un des navires restés dans le bassin. Une *des chaloupes chiliennes, qui avait reçu un boulet, coula bas en arrivant à l'île de San Lorenzo, mais on la mit bientôt à flot, et ayant été convenablement réparée elle continua à servir pour le blocus du port.
Le combat se renouvela le 9 décembre, dans la baie du Callao. Ce jour-là les forts péruviens célébraient l'inauguration d'une citadelle dans les environs de Lima. Les marins chiliens se figurèrent que les nombreuses salves du port étaient une provocation à un combat. Le croiseur Angamos^ utilisant son canon à longue portée, dirigea ses feux sur les navires péruviens renfermés dans le bassin et causa quelques avaries à deux de ces bâtiments. Le combat se renouvela le 10 et le 11 décembre ; et le dernier jour, le monitor péruvien -4 ^a/swa/f/a abandonna le mouillage en compagnie de quatre chaloupes canonnières, comme s'il eût voulu présenter le combat, mais en réalité pour détourner vers un autre point les feux du croiseur chilien. Quelques-uns des navires qui formaient le blocus avancèrent aussi de leur côté dans la baie et soutinrent le feu de ces embarcations et celui des forts sans avoir à en souffrir. Le combat n'eut pas d'autres conséquences; mais lorsque YAngamos faisait sa dernière décharge, son canon
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éclata par le milieu, tuant le lieutenant don Tomas Ferez et blessant trois individus. « Le canon, dit un écrit technique que nous reproduisons, se fendit par le tube intérieur d'acier, et au milieu de l'anneau qui soutient les pivots, lançant à la mer, du côté de tribord, la partie antérieure du canon, et aussi à bâbord, la partie postérieure ou culasse *. » On n'a pas encore pu au moment où nous écrivons, déterminer la vraie cause de cet accident, quoi qu'on en ait fait l'objet d'une étude approfondie.
H Bst facile de comprendre que ces combats n'avaient pas une grande importance et qu'ils ne pouvaient donner de résultats de quelque valeur. Leur unique but était d'occuper constamment la garnison du Gallao et d'empêcher que les navires péruviens ne cherchassent à sortir du port comme on disait qu'ils pensaient le faire un jour ou l'autre. Cependant, la presse de Lima rendait compte de ces événements comme d'autant de triomphes pour ses armes. On racontait qu'à chaque canonnade, tel ou tel bateau chilien, qui n'avait rien eu à souffrir, avait vu sa coque percée, ou ses canons démontés, et avait eu un nombre considérable de morts et de blessés. Pour exciter encore l'enthousiasme produit par ces fausses nouvelles, le dictateur Piérola, après quelques-uns de ces combats, distribuait des récompenses et de l'avancement aux soldats et aux officiers qui y avaient pris part. Et ensuite, on communiquait à l'étranger les nouvelles les plus fantaisistes touchant ces prétendus triomphes.
Une correspondancer écrite à Lima le 19 décembre et remise à un journal de Panama qui recevait une forte subvention du gouvernement du Pérou, racontait, à propos du dernier combat, que la canonnière Pilcomayo avait été trouée par une bombe qui avait tué un certain nombre d'hommes ; qu'un des canons du Huascar avait éclaté en causant la mort de beau-
1. Le canon de VAngamos^ construit en Angleterre dans les célèbres usines d'Armslrong, se chargeait avec quatre-vingt-dix livres de poudre ; c'était le premier modèle d'une invention récente. On l'avait essayé cinquante fois en Angleterre; et il avait tiré pendant la guerre du Pacifique deux centrdix-sept coups, dont le dernier l'avait mis hors de service. Les ingénieurs se chargèrent d'étudier ces faits afin de mettre à profit les leçons de rcxpérience pour la constuction des pièces d'artillerie du même système.
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coup de monde, et que ÏAngamos était fort endommagé, « Deux chaloupes péruviennes qui à elles deux atteignaient à l>eine une capacité de deux tonnes, ajoutait-on en résumant ces nouvelles, avaient mis en fuite six puissants navii^es, parmi lesquels se trouvait un monitor. » Il n'est donc pa$^ étonnant que la populace de Lima, qui croyait fermement ce* nouvelles qu'on publiait par ordre du gouvernement, fût persuadée que chacune de ces petites rencontres dans la baie du Gallao était un splendide triomphe des armes péruviennes ; et qu'elle ait acquis la conviction que Fennemi, déjà dommé par la peur, se débanderait lâchement dès le premier combat qui se livrerait sur mer ou sur terre. C'était ce qu'annonçait chaque jour la presse de Lima.
Piérola faisait alors les derniers préparatifs pour la défense de la capitale. Avec les contingents réunis avec tant de peine dans toute la république, l'armée de ligne du Pérou s'éleva au mois de novembre 1880, à un peu plus de vingt-six mille hommes. Piérola les distribua en trois corps auxquels il donna les noms d'armée du Sud, du Centre et du Nord. Le premier était formé par les cinq ou six mille hommes qui, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, restaient à Aréquipa sous les ordres du colonel don José de la Torre. L'armée du Nord, commandée par le géaéral don Ramon Yargas Machuca ,. n'avait pas été destinée conune son nom paraissait l'indiquer,, à la défense des provinces septentrionales du Pérou, qu'une division chilienne avait parcourues sans rencontrer la moindre résistance. Au contraire, elle restait à Lima avec l'armée du centre qui était commandée par le colonel don Juan Nepomuoeno Vargas. Quoique chacun de ces corps ne comptât pa? un effectif de plus de dix mille hommes, il était partagé en cinq divisions composées de troupes des trois armes. Le grand nombre de chefs de l'état-major du Pérou et le désir de leur donner à tous des postes honorables peuvent seuls expliquer le fait du fractionnement en dix divisions d'une armée d'un peu plus de dix mille hommes. Cette armée, quoique en généra! mal équipée, était pourvue d'armes excellentes et possédait une assez bonne instruction militaire.
A côté de ces troupes, se trouvait l'armée de réserve, sous les ordres du colonel don Juan Martin Échenique. Elle était
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composée des corps organisés à Lima avec tant de pompe au mois de juillet ; leur effectif qui avait été de près de diTt-huk mille hommes, n'en dépassait pas maintenant dix ou douze mille, également répartis en dix divisions. L'instruction de ces corps ne répondait pas aux espérances fondées sur eux par le gouvememcnii de la dictature. Quoique tous ceux qui en faifsaient partie fussent obligés d'assister journellement aux exercices,, et quoique les décrets qui avaient organisé ces corps eussent établi que personne n'en serait dispensé, le même désordre, qui existait dans toutes les branches de l'administration publique s'y introduisit dès les premiers jours de leur création. Le gouvernement consentit à ce qu'un grand nombre de soldats quittassent le pays, et les chefe de corps accordèrent de nombreuses dispenses d'exercices. 11 en résulta que le plus grand nombre des hommes riches ou importants fut exempté du service militaire qui devint seulement obligatoire pour ceux qui n'avaient aucune influence à faire valoir auprès di» gouvernement. Cette partialité révoltante produisit un sérieux mécontentement qui transpira jusque dans les écrits^ de \» presse, quoique celle-ci fût soumise au régime dictatorial*. Tout cela avait contribué puissamment à la démoralisation d^ la réserve et à la diminution extraordinaire de son contingent.
t. Voir ce qne disait à ce sujet Bl NaevoTud de Lima dan» un loofg' article de son numéro du 2. déceioJirfty dont nouâ donnons le fragman suivant :
« Une des causes de mécontentement général a été Tinjuste concession des dispenses du service militaire.
« Combien a-t-on accordé de permissions?
« Lorsque, sacrifiant toute espèce de bien-être, ceux q.ui ont une fa miBe, ni plus ni moins qne les fugitifs passent toute la journée rame au bras, exposés aux rigueurs du soleil, aux nuages de poussiière, et ente à toutes sortes de fatigues, quelle impression ont-ils dû ressentir e& voyant que d*aulres partaient en toute liberté avec leur fortune et leur fbmille, comme s'ils étaient les maîtres et que ceux qai restaient fusserot leurs domestiques ?
« Quel est le privilège que les uns ont sur les autres?
« Leur fortune.
« S'ils partaient pour ne jamais revenir au Pérou, à la bonne heure: mais ils seront les premiers à revenir par bandes à l'heure du triomphe, les premiers qui auront le cynisme de venir demander les places vacantes de l'administration publique, places laissées vacantes par ceux qui succomberont dans la lutte; oui, ils reviendront les premiers nous exploiter, nous qui serons restés afifàméft et dénoés de tout ; oui, ils y reviendront ceux qui, à l'aide de protections, ont obtenu, en
L'armée dont Piérola pouvait disposer pour la défense de Lima s^élevait donc à un peu plus de trente mille hommes, sans compter les deux mille qui défendaient le Gallao. Mais la presse de la capitale et des provinces, ainsi que celle que le gouvernement du Pérou subventionnait à Tétranger, parlait de quarante à cinquante mille soldats. Ces troupes avaient, comme nous Tavons déjà dit, de fort bonnes armes, et si leur trempe et leur discipline eussent été meilleures, elles auraient pu se mesurer avantageusement en rase campagne avec Tarmée qui allait les attaquer. Mais le dictateur était résolu à profiter de tous les avantages de sa position et il voulait rester sur la défensive et se battre derrière des parapets et des retranchements formidables pour ne laisser aucune chance de triomphe à Tennemi.
Dans ce but il fit étudier par des hommes compétents, tout le terrain des environs de Lima, afin d'utiliser les hauteurs, les canaux, les enclos de murs ou les haies, et de convertir en défenses militaires tous les accidents naturels et les ouvrages faits de main d'homme. Quoiqu'il eût une bonne provision de canons et de mitrailleuses, il ordonna de débarquer l'artillerie des navires de son escadre, et fît fabriquer de nouvelles pièces dans un établissement industriel de Lima. Bien qu'ils fussent de bronze, et dépourvus de cette sûreté et de cette précision de mouvements des produits des grandes fabriques, les canons fondus au Pérou donnèrent de bons résultats, et permirent au gouvernement de compter sur trois cents pièces de tous calibres pour la défense de la ville.
Lima possédait depuis longtemps de magnifiques arsenaux pour la fabrication des bombes, des grenades, des cartouches de fusil et de mitrailleuses. On y fabriqua un matériel de guerre qui avec celui qu'on avait fait venir de l'étranger, aurait pu subvenir aux besoins d'une armée deux fois supérieure
prétextant une absence de quelques jours, une permission définitive de ne pas contribuer à la défense de Lima.
tt Qui sont-ils pour ne pas servir la patrie?
« Quels sont leurs titres?
« Us voudront plus tard avoir les mêmes droits que ceux qui vont exposer leur vie.
« Nous avons besoin de savoir combien nous sommes de justes parmi
deux cent mille habitants de Lima. »
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à celle qui allait entrer en campagne. On fabriqua aussi des bombes aiitomatiiques pour en semer les routes que devait suivre lennemi. D'après leur construction, ces bombes devaient faire explosion au premier choc, à la simple pression du pied des hommes et des chevaux. C'étaient, avec les mines de dynamite, également préparées pour éclater sous les pieds des soldats, les moyens de défense qui inspiraient le plus de confiance au gouvernement du Pérou.
Quant à la fortification des environs de Lima, Piérola voulut d'a*bord reconnaître quelle direction prendraient les Ghilie: s, afin de concentrer de ce côté la plus grande partie de ses éléments de défense. Mais il ordonna de construire, sans attendre, plusieurs ouvrages qui, d'après ses calculs, devaient inévitablement servir quel que fût le point d'attaque des Chiliens, et qui néanmoins, furent complètement inutiles quand vint l'heure du combat. Deux de ces forts furent construits sur deux montagnes qui s'élevaient l'une au nord-est de la ville, sous le nom de San-Cristobal, et l'autre à l'est, sous celui de mont San-Bartolomé. Le premier surtout, qui a 420 mètres d'élévation et des pentes escarpées, fut changé en une redoutable forteresse à laquelle on donna le nom de citadelle Piérola. La presse de Lima, tout en évitant scrupuleusement de publier des détails sur ces travaux de défense, n'hésita pas à annoncer que cette citadelle serait la base de la régénération du Pérou et le tombeau des Chiliens, peuple infortuné, disaient les journaux, et qui marche irrésistiblement à sa ruine *.
i. L'enthousiasme des journalistes de Lima pour la citadelle Piérola, qui, en fin de compte, ne rendit aucun service, devint un véritabe délire el inspira les plus singuliers écrits à la louange du dictateur. Qu'il nous soit permis de reproduire un fragment d'un article du journal La Patria^ du 13 décembre. Le voici :
« La régénération n'est certainement pas l'œuvre d'un jour, mais c*est en une année seulement qu'ont été posées les bases colossales de granit que nous avons tous contemplées avec étonnement et admiration (la citadelle de Piérola).
« Cette œuvre colossale est en réalité une espérance ; parce que la régénération, c'est l'intelligence, l'activité et la moralité; et la conception grande et hardie qui y a présidé dépasse les plus hautes exigences et marque les véritables bornes entre l'ancienne ère et l'ère nouvelle de régénération.
« Il est vrai qu'entre le Pérou d'il y a un demi-siècle et l'ère nouvelle, il y a un abîme de sang et de larmes qui n'est pas encore comblé, mais nous pouvons espérer qu'il le sera avec le sang de vingt ou
i5l HISTOIRE DE. LA GUERRB DU PACIFIQUE
L'inauguration de chacun de ces ouvrages^ ainsi que chacune des revues de n'importe lequel des^ corps d'armée, donnait lieu à une grande joie militaire pendajit laquelle le dictateur adressait à ses soldats les plus ardente» {«roclamadions^ toujours remplies de menaces contre le Chili et qui étaient appuyées par les écrits de la presse. Dès qu'on eut appris le débarquement des Chiliens à Pisco, ce mouvement des ei^rits devint encore plus intense. Enfin, le !«' décembre, les journaux publièrent un décret signé la veille par Piérola, qui ordonnait que tous les corps de la réserve fussent casernes dans le délai de six jours, les réfractaires étaient menacés des pts les les plus sévères. Ce fut Tobjet d'une nouvelle et pompeuse pdrrade militaire qui eut lieu le même jour !«' décembre, pour donner lecture de Tordre du chef suprême. « Tout le monde, disait El Nacional de Lima, reçut cette nouvelle avec une joie manifeste, et chacun exprima le désir de voir s'exécuter cette disposition. La réserve de Lima est appelée à être invincible comme la fameuse garde impériale de Napoléon I", beaucoup plus que cette garde impériale. »
Mais la fête la plus solennelle eut lieu le 9 décembre, à l'occasion de la bénédiction de la nouvelle citadelle et del'épée que devait porter le dictateur le jour du combat. « Jamais la capitale du Pérou n'a vu, disait La Patria de Lima, depuis le& troLs siècles et demi qu'elle existe, un spectacle aussi grandiose ; la réalité surpasse tout ce qu'on pourrait s'imaginer d'extraordinaire ; la majestueuse solennité de l'acte que nous avons vu s'exécuter nous étonne et nous confond. Notre esprit est agité par l'enthousiasme patriotique que cette auguste cérémonie a ranimé chez tous les Péruviens ; la parole est impuissante à exprimer ce que nous éprouvons. Cent mille spectateurs, Lima
trente mille coupables (les Chiliens), les aveugles instruments du crime ; et avec les larmes d'un peuple infortuné, du Gain de T Amérique du Sud (le Chili).
« Les flancs de la montagne de granit sont déjà chargés de conserver à la postérité le nom de Piérola.
a Et lorsque dans cinq cents- ans, une armée d'un million d'ennemis marchera sur la capitale du nouveau Pérou» cette armée sera, arrêtée et étouffée par les cent géants de granit qui entourent la cité des Rois, et les échos de la montagne porteront d'une Amédqn&à l'autre un nom victorieux,, un nom acclamé par un peuple reconnaissanti le nom de Piérola. »
LJl campagne de lima 155
entier qui a été acteur et témoin dans cette scène inaposante, a. ressenti les émotions indicibles de ce jour mémorable qui ajoutera une nouvelle page aux annales de son histoire. »
En effet, la ville était pavoisée dès laurore comme si on avait à célébrer une grande victoire. Toutes les troupes étaient sous les armes et rangées depuis le palais du gouvernement jusqu'à la citadelle Piérola. Toutes les corporations ecclésiastiques, civiles et militaires sortaient à huit heures du matin des salons du palais, formant le cortège du dictateur. Celui-ci était entouré d'un corps nombreux d'aides de camp, de généraux et de colonels, et il se dirigeait vers le mont San-Gristobal. On avait construit, au pied de la hauteur, une galerie spacieuse où prirent place les fonctionnaires civils et ecclésiastiques pendant que Piérola et son état-major continuaient leur marché jusqu a la citadelle construite au sommet de la montagne. Ln musique remplissait les airs, de même que les salves d'artillerie, auxquelles répondaient les batteries lointaines du Gallao, de Ghorrillos et de Miraflores. Tous les étendards de l'armée avec leurs escortes respectives couronnaient la cime de la montagne. Là, l'aumônier militaire général, le docteur don Antonio Garcia, commença la cérémonie par un long et belliqueux discours, dans lequel il annonçait au nom du ciel la défaite inévitable des Ghiliens.
La fête conmiença par la bénédiction des drapeaux et des^ armes de l'armée. Le docteur Garcia prit ensuite entre ses mains l'épée de Piérola, et il la bénit dans le plus grand recueillement. Puis il la rendit au dictateur avec tpute la solennité exigée par la cérémonie. On passa alors à la bénédiction des forts et de l'étendard de la citadelle Piérola, et les salves d'artillerie et la musique militaire résonnèrent de nouveau. < Il est impossible d'exprimer dans toute leur grandeur et leur sublimité, disait un journal de Lima, les émotions qu'on éprouvait à cet instant solennel, en présence d'un spectacle si grandiose. » « La bénédiction de l'épée de Piérola, disait une correspon- . daace écrite à cette époque, à Lima, a rempli de confiance cette ville qui voit l'oint du Seigneur dans le chef suprême chargé de la protéger contre ses pervers ennemis. »
La cérémonie ne s'arrêta pas là. On célébra au même endroit une messe solennelle pendant laquelle l'aumônier mili-
taire, Thostie consacrée à la main, bénit de nouveau les armes du Pérou, au milieu de nouvelles salves d'artillerie. La messe achevée, le chef suprême, don Nicolas de Piérola, prononça un discours qull convient de reproduire en entier. Le voici :
« Concitoyens : La renaissance des peuples est toujours marquée par des périodes d'épreuves, qui sont d'autant plus cruelles que la transformation qu'elles amènent est plus radicale et plus complète.
t Voilà déjà un an et demi que nous supportons les douleurs et les blessures de cette épreuve, au bout de laquelle se trouvent la régénération au dedans et la victoire la plus complète au dehors.
« Entre le Pérou d'il y a un demi-siècle et l'ère nouvelle ouverte devant nous, il y a un abîme de larmes et de sang qui n'est pas encore comblé. Arrière l'ancien régime I l'ancienne vie qui nous a réduits à voir notre sol foulé aux pieds, nos ports bloqués, nos populations sans défense saccagées, notre foyer profané par ceux que notre colère seule devrait faire trembler ! En avant!- le Pérou qu'ont rêvé nos pères, le Pérou qu'ils ont élevé sur le superbe piédestal d'Ayacucho, en donnant la liberté à un continent I
« Je vous parle du haut de la citadelle improvisée, bâtie sur le colosse de granit au pied duquel est assise la capitale de la République : colosse de granit qui, dès aujourd'hui sera la sentinelle imperturbable de nos droits souverains, marque cyclopéenne de l'immense avenir qui nous attend, comme la borne gigantesque de l'ère nouvelle.
t Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois, et je ne me fatiguerai pas de le répéter parce que c'est ma conviction de chaque instant : — Pour être grand sur le continent et dans l'histoire, le Pérou n'a besoin que d'acquérir la conscience de sa propre force.
« Il peut et il doit l'être.
« Il faut qu'il le soit. Et il le sera.
« Le même soleil qui éclaire la sanglante et laborieuse tâche d'aujourd'hui est celui qui éclaira l'épopée légendaire d'Ayacucho. Et, comme alors nous avons cimenté l'émancipation d'un continent, nous consacrerons maintenant l'empire de la justice et du droit en Amérique.
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« Un peuple fratricide, un peuple rebelle à la civilisation chrétienne, un peuple qui n'a pas conscience des destinées du monde de Colomb, a profité de notre négligence pour s'emparer d'une partie de notre sol et de nos trésors, appelant conquête ce qui n'est que l'œuvre misérable d'un voleur de grands chemins, et croyant durable la criminelle fortune d'une heure.
« Dans l'ivresse d'un succès éphémère dont personne n'a été plus surpris que lui-même, il s'est livré à des attentats et à des excès qui outragent le siècle où nous vivons et il est tombé dans l'aveuglement de celui qui court après son châtiment.
« Ce peuple est insensé.
« Il a rêvé d'occuper la ville de Pizarro, la cité des titans de l'an 21, et de là d'imposer la loi au Pérou et à l'Amérique du Sud.
€ Il a rêvé de venir à Lima. Et il y viendra. Parce qu'il y a une loi de justice qui doit s'accomplir ; parce qu'il faut qu'il reçoive le châtiment exemplaire que méritent ceux qui attaquent le laboureur paisible et sans défense, ceux qui arrachent, comme le trophée d'un triomphe qu'ils n'ont pas remporté, les joyaux de la fiancée et la relique séculaire que la respectable matrone conserve comme un souvenir de famille. Les larmes de nos matrones et de nos vierges crient vengeance, et le sang de nos martyrs réclame le châtiment de leurs bourreaux.
€ Camarades de l'armée active et de la réserve :
« C'est à vous d'être les exécuteurs ^de cette justice, les instruments choisis et bénis de la régénération d'un peuple et du châtiment de ceux qui l'outragent pour le dépouiller.
« Le Pérou et l'Amérique vous ont confié leur fortune. Le ciel vient de bénir vos armes, et les flancs de cette montagne de granit attendent vos noms pour les conserver, avec ce souvenir qui ne passe pas et ne meurt jamais, au respect et à l'admiration de nos descendants.
« Montrez-vous dignes de les porter, dignes de la patrie qui vous les a confiées, et de ceux qui l'ont rendue libre à Ayacucho, pour que vous la rendiez grande, respectée et heureuse.
« Péruviens :
« Le Chili peut manquer à toutes lès lois et à tous les res-
pocts, parce qu'il n'a pas de passé et qu'il n'aura pas de lendemain.
t 1 dit qu'il va nous défier au combat. Gourons à lui comme y volent les hommes loyaux et fidèles, comme y volent ceux qui conser>'ent les glorieuses traditions de trois empires,ceux qui se sont assis sur le tr6ne de Manco Capac, de Pizarro et'des libérateurs de son continent.
« Nous venons d'ai-borer au sommet de cette montagne le fçlorieux pavillon de la République.. Jurez ici avec mol que vous m'accompagnerez tous, sans exception, pour le porter triomphant au milieu de la bataille, ou pour succomber en le iléfendant *. — N. de Piérola. — Lima, 9 décembre 4880. »
1. Cette curieuse proclamation donne lieu à des observations que nom ne pouvons indiquer qu'en passant dans cette note. Piérola, comme la plupart des chefs d'aventure qui ont saisi le pouvoir après une révolution militaire se croyait sérieusemeiit le régéaératear du Pé-rou. Ici, comme dans beaucoup d'autres documents de son gouvernement, il parle solennellement de Tère nouvelle qu*il a inaugurée, et qui vient clore un abtme de larmes et de «ang. Mais cette persuasion où il était de son importance militaire mérite & peine d'attirer notre aitention.
Il n'en est pas de même des allusions historiques contenues dans sa proclamation. U est indispensable de s'y arrêter un instant.
Piérola dit que le Chili, ce peuple rebelle à la civilisation, irvait profilé de la négligence du Pérou pour s'emparer d'une partie du territoire de ce dernier pays. Il n'est pas possible de concevoir une altération aussi audacieuse des faits. Le Chili avait pris possession des deux provinces péruviennes, de Tarapaca et de Taons, non par surprise, mais à la suite de deux pénibles campagnes pendant lesquelles il avait taillé en pièces dans plusieurs batailles deux armées péruviennes dont les chefs avaient depuis longtemps provoqué les soldats chFKens par les mêmes insultes et les mêmes menaces que leur adressait maintenant Piérola.
L'occupation de ces provinces, après un an de guerre ne pouvait être le résultat d'une surprise.
Quiconque lirait la proclamation de Piérola sans connaître l'histoire de l'Amérique, pourrait croire par cette histoire des Titans de l'an 2!, et par les autres allusions à l'époque de l'indépendance hispano-américaine que le Pérou avait été le wiinqueor d'Ayacndio et le Ijâsératenr du Nouveau-Monde. Dans le cours de sa proclamation. Piérola le répète trois fois, cependant, rien n'est plus loin delà vérité.
Presque toutes les colonies espagnoles qui con^itnerit arijourdTiui les républiques américaines, se sépapèrent «n iêi%éA la jnétropole et se donnèrent un gouvernement propre. Néanmoins, non seulement le Pérou ne se détacha pas de l'Espagne, mais îl demeura Jusq^eu 1820 le centre 4e8 ressources et de la puissance des oppresseurs. U faillit qae l'indépendance fût solidement garantie dans les autres «aidaies pour qu'elles portassent au Pérou le feu révolutionnaire. '
Une nnnée libératrice d'un p«u plus de 4,000 hommes débarqua à
LA CAMPAGNE 1>E LIMA lo^
Après avoir prononcé ce discours, le dictateur descendit de la montagne et, suivi de tout son cortège, il revint au palais, où l'attendait un somptueux banquet. Pendant qu'on portait avec un fol enthousiasme des toasts aux triomphes futurs du Pérou, arriva la nouvelle que Tescadre chilienne, croyant sans doute que les salves de ce jour étaient une nouvelle provocation au combat, avait recommencé le bombardement du Callao. Les <îOups de canon qui venaient troubler la fête de ce jour, servirent à rappeler au gouvernement de la dictature péruvienne qu*il s'était beaucoup avancé en célébrant des victoires qu'il n'avait pas encore remportées.
Les nouvelles arrivées du sud ne tardèrent pas à révéler au gouvernement du Pérou que le moment de l'épreuve se rapprochait. Une partie de la division chilienne qui avait débarqué à Pisco s'avançait résolument vers le Nord, et traversait le territoire péruvien sans trouver nulle part une résistance sérieuse. Quoique la presse de Lima publiât chaque jour les nouvelles des triomphes que les colonnes des gueinllas péruviennes remportaient sur cette division, le gouvernement savait que ces victoires n'étaient que des inventions de ses agents, destinées à « retremper le patriotisme )>, suivant l'expression consacrée.
Enfin, dans la soirée du 21 décembre, le télégraphe ancette époque au Pérou. Elle avait été organisée an Chili par rénergie vigoureuse et infatigable du chef suprême de ce pays, le général don Bemardo O'Uiggins, et elle était commandée par Tamiral Coehrane, ckef de T^scadre chilienne, et par Fillustre San-Martîn, général en chef deFarmée de terre. Ce sont là les Titans qui, en 1821, prirent possession de Lima et proclam^ant riodépeadance du Pérou. Aucun de ces Tiianfi n'était PéravîeiL
L'étonnante victoire d'Ayacucho n'est pas davantage une gloire péruvienne. Elle fut remportée le ^ décembre 1824, par Tarmée colombienne, cofMiiaiidée par ïe générai vénézuélien ^n José A. Sacre, sur les troupes royalistes, qui, bien que dirigées par des chefs et des officiers espagnols, se composaient presque en totalité de soldats péruviens. Il est vrai qu'il se trouTait dans Tarméc de Sucre une colonne péruviefBoe; mais ce fat ia seule qui ntootca de l'indécisioa pendaxàt la batailla et qui compromit la victoire.
Le lecteur trouvera la confirmation de ces faits dans tons les abrégés d'histoire ée F Amérique; et «11 désire les coonaitre <l«»s leundfdtail, il peutÀonsiitter les importants Mémoires du générci MiUer^ témoin et acteur dans ce grand drame, les Mémoires de lord Coehrane^ ou le tome "X de l'hn portante Histoire du XIX^ siède, par G . G. Gervinns, traâ. Miossen).
i60 HISTOIRE DE LA GUERRE DU PACIFIQUE
nonça à Lima que l'escadre chilienne était dans la baie de Ghilca, qu'elle reconnaissait la côte voisine, et qu'elle se préparait à commencer le débarquement. On crut encore un instant qu'il nV avait là qu'une simple démonstration destinée à détourner l'attention de l'ennemi; mais, dès le lendemain matin le doute ne fut plus possible.
Les troupes chiliennes, disait le télégraphe, ont commencé à débarquer à Gurayaco sans rencontrer la moindre résistance. Avant midi la transmission des nouvelles était suspendue. Les Chiliens s'étaient emparés du télégraphe et ils empêchaient toute communication avec la capitale du Pérou.
Piérola déploya immédiatement une grande activité. Le même jour, 22 décembre, il expédia neuf décrets qui se rapportaient tous à l'organisation de la défense. Le premier de ces décrets était conçu en ces termes :
« Nicolas de Piérola, chef suprême de la République et protecteur de la race indigène, vu les circonstances présentes, je décrète :
« Je prends dès ce jour le commandement de l'armée cantonnée dans le département de Lima.
« Dans tout ce qui se rapporte au service militaire, les ordres seront transmis directement par Tétat-major général.
« Donné au palais de Lima, le 22 du mois de décembre 1880. — Nicolas de Piérola. — Miguel Iglesias, »
Par le second décret, le dictateur ordonnait que les deux armées, celle du centre et celle du nord, au lieu de dix divisions ne formeraient plus que quatre grands corps sous les ordres des colonels don Miguel Iglesias, ministre de la guerre, don B. Suârez, don J. P. Dâvila et don A. Gdceres. En même temps il nomma aides de camp le général Buendia qui, se trouvait en jugement depuis une année par suite de sa conduite lors de la campagne de Tarapacd, le colonel Leiva, à qui l'on venait d'enlever le commandement de l'armée d'Aréquipa, et le colonel Orbegoso, ministre du gouvernement. Les autres décrets avaient pour objet de mobiliser l'armée de réserve, de réunir tous les chevaux qui pouvaient se trouver dans la ville ou dans les environs, de réduire à deux trains par jour le trafic des chemins de fer pour que les voies ferrées fussent à la dis-
position du gouvernement et de suspendre la circulation des tramways, afin que les chevaux de cette compagnie fussent employés pour Farmée de réserve. Toutes ces mesures devaient être exécutées immédiatement sans donner lieu à aucune espèce de réclamations. La défense de la capitale devait justifier toutes ces mesures dictatoriales.
Depuis plusieurs jours, on annonçait à Lima une fête militaire. Le 24 décembre devait avoir lieu une grande revue de l'armée de réserve. Par suite du débarquement des Chiliens et de leur marche sur la capitale, le dictateur Piérola donna contre-ordre et ordonna que la réserve sortît de la ville pour occuper les positions qui lui étaient assignées. Une correspondance envoyée ce jour-là même de Lima à un journal de Panama rendait compte de ce mouvement dans les termes suivants, c L'enthousiasme est intense à Lima. Aujourd'hui pour la première fois j'ai entendu des acclamations spontanées lorsque les bataillons de réserve sont sortis pour leur campement, le 26 décembre. On y voit figurer presque tous les juges, avocats, médecins, banquiers, négociants, employés de commerce, commis et ouvriers de la ville. La moitié des propriétés du pays appartiennent aux membres de cette armée de réserve ; par conséquent ils savent pourquoi ils se battent, et bien qu'ils ne soient que de simples recrues, ils pourront prêter à l'armée active un secours efficace *. Il est possible que ces troupes n'aient pas l'occasion d'avoir à respirer la poudre. En effet, l'armée de ligne se trouve dans d'excellentes conditions et brûle d'engager la bataille. Elle est égale ou supérieure en nombre à celle des envahisseurs, et elle a pu choisir ses positions : c'est un concours de circonstances qui doit lui assurer la victoire, si l'ennemi a la prétention d'entrer immédiatement à Lima ».
Alors, il n'y avait plus de doute que les Chiliens ne dussent
1. Dans un journal d'Arequipa, la Boisa, du 7 janvier 1881, nous lisons ce qui suit : « ûaus le bataillon des magistrats, avocats et doc* teurs de la réserve de Lima on compte trente ex-ministres d*État. » Ce fait, sMl est certain, suffirait pour donner une idée de la rapidité avec laquelle les gouvernements se succédaient au Pérou. Nous croyons qull y a peu do pays au monde où Ton puisse compter trente-deux individus ani aient été ministres d*État et qui soient encore en Age de porter les armes.
.attaquer par le sud la capitale du Pérou. Sans négliger entiè- .rement les retranchements et les batteries qu'il avait fait con- *8truire au nord de la ville, Piérola porta toute son attention sur les ouvrages du côté opposé. Aussi les travaux de fortifications •du sud furent-ils accélérés et ceux qui étaient commencés furent rapidement terminés. On yplaça presque toute Fartillerie, Jes mitrailleuses, les mines de dynamite et les bombes automatiques qui avaient été préparées.
Les ouvrages péruviens de la région située au sud de la ca- (pitale formaient deux magnifiques lignes de défense qui •devaient inspirer, comme elles le faisaient, en effet, la confiance •la plus entière. On était persuadé que les assaillants ne pour- ;raient jamais les emporter. On y avait fort habilement profité de tous les accidents du terrain, et on y avait exécuté de grands travaux qui rendaient ces positions presque inattaquables. «Gomme il est impossible de s'en former une idée exacte d'après une simple description, nous nous bornerons à donner quelques explications qui serviront de légende au plan annexé à ce Jiyre.
La première de ces lignes située à douze kilomètres environ ede Lima, présentait la forme d'un demi-cercle, dont le centre -serait tourné vers le nord. Elle était formée par le couronnement d'une chaîne de hauteurs de médiocre élévation formées d'un terrain sablonneux et mouvant, et qui enveloppent au sud la vallée de Chorrillos. Cette chaîne part du morro Solar qui s'élève au sud de la petite ville de Chorrillos ; elle se dirige vers l'est en iformant une courbe ; puis bientôt elle s'incline brusquement vers le nord. Dans toute cette étendue, elle n'offre que trois [passages étroits dont la défense est des plus faciles. Sur la crête •de ces hauteurs, on avait ouvert un large fossé qui en parcourait «toute l'étendue. Les terres ameublies, retirées de ce fossé, for- ;maient au bord un parapet d'une certaine épaisseur derrière dequel devait s'établir l'infanterie péruvienne, de manière à pouvoir faire feu sur l'ennemi sans que les soldats fussent oblifgés de se découvrir. De distance en distance, et sur les points les plus élevés, on avait construit divers réduits dont les épais parapets étaient formés de sacs de terre. On y avait placé plus décent vingt canons de tout calibre, dont quelques-uns lançaient des boulets de cinq cents livres ; les artilleurs se trouvaient suf-
iisâmment abrités contre les feux de Tennemi. Gomme si ces ouvrages ne suffisaient pas encore pour la défense de ces positions, un peu en avant, sur la pente de. ces hauteurs, et principalement en face des gorges qui livrent passage à travers les collines, on avait creusé un autre fossé assez large pour arrêter les assaillants. En outre, tout le terrain d'alentour était parsemé de mines et de bombes automatiques recouvertes d'une légère couche de terre, qui devaient porter la confusion et la mort p^rmi les colonnes ennemies assez téméraires pour tenter Tassaut de ces redoutables retranchements.
Pour enlever à Tennemi tous les points où il pourrait «e reformer, les sapeura péruviens avaient abattu tous les murs, toutes les clôtures de la campagne environnante- De cette manière, pour aborder ces positions, les Chiliens devaient essuyer de loin une grêle de boulets et de balles que ferait pleuvoir sur eux un ennemi auquel ils ne pouvaient eux-mêmes faire aucun mal. Par contre, derrière la ligne de retranchements, aux environs des bâtiments de ï hacienda ou domaine de San Juan, situés en arrière, du centr/ç de cette ligne, se trouvaient des bois touffus, des clôtures et des muraille&que Ton avait eu soin de laisser debout. On voulait que si par ha$ard les soldats péruviens ■se trouvaient dans la nécessité d'évacuer les tranchées et les réduits qui les couvraient, ils pussent continuer à se battre derrière ces nouveaux abris, ou du moins 3e retirer commodément presque sans avoir à craindre la poursuite de la cavalerie chilienne.
Ce fut derrière cette ligne de retranchements, d'un développement total de treize à quatorze kilomètres, que s'établirent les quatre divisions de l'armée régulière du Pérou. Bien que plusieurs documents chiliens, trompés «par les exagérations mêmes des journaux et des documents péruviens publiés antérieurement ^ux deux batailles, aient fait monter la force de cette armée à 25,000 hommes, nous croyons qu'en réalité elle »e comptait' pas plus de 22,000 combattants, même en y comprenant les corps arrivés à Lima dans les journées qui précédèrent immédiatement la lutte * .
i. Uae correspondance péruvienne de Lima datée 4u 21 janvier 1881, «t publiée par VEtoile de Panama, décrit minutieusement les ouvrages de San Juan et de ChoriUos, « derrière lesquels, dit-elle^ il y avait d^
164 HISTOIRE DE hk GUERRB BU PACIFIQUE
La seconde ligne de défense était située à six. kilomètres plus au nord et, par conséquent à mi-chemin entre la première ligne et la capitale. Elle suivait la direction du nord-ouest au sud-est, et formait une ligne plus ou moins droite de six à sept kilomètres de développement. Les parapets en étaient formés de solides murs de clôture, autrefois construits pour servir de limites aux propriétés rurales, et maintenant crénelés de manière à en faire de véritables fortifications, derrière lesquelles devait se placer Tinfanterie. On avait disposé sur cette ligne six réduits pour Tartillerie. Ces ouvrages étaient formés par de larges et profonds fossés pleins d'eau, et par des parapets construits avec la même terre meuble et mouvante que Ton avait retirée des fossés. Soixante-dix pièces d'artillerie pouvaient y fonctionner à Taise, à peu près sans danger pour les artilleurs qui les servaient.
Dans la plaine située en face de cette ligne, on avait rasé les arbres et les clôtures dans un rayon de plus d'un kilomètre, afin que Tennemi ne pût y trouver aucun abri. Cet espace était également parsemé de mines et de bombes automatiques, destinées à éclater sous les pieds de ceux qui auraient Taudace de marcher à Tassant par ce dangereux chemin. Derrière les ouvrages, comme on Tavaitdéjà pratiqué pour la première ligne de défense, on avait laissé debout les murs de clôture, afin que, dans le cas peu probable où Ton serait obligé de se replier sur Lima, on pût encore entraver la marche des Chiliens. Ce fut derrière cette seconde ligne de retranchements que Ton établit
vingt-quatre à vingt-six mille hommes. » Elle ajoute : « Aucun de ceux qui avaient visité ces forlitications avant la lutte ne s'imaginaient qu'il y eut dans FÂmérique du Sud un^ armée capable de les enlever en quelques heures. Personne ne croyait que les Chiliens pussent arriver à Lima à travers de pareils obstacles. » Cette correspoudance, d'ailleurs fort hostile aux Chiliens, est riche en détails, et forme un important document historique pour la connaissance, au point de vue péruvien, des combats qui suivirent immédiatement.
Nous avons dit ci-dessus que la ligoe des ouvrages péruviens présentait un développement de treize à quatorze kilomètres (trois lieues environ). Cette étendue même eut été une cause d'affaiblissement si cette ligne eut été plus ou moins droite de manière à ce que les divisions eussent à parcourir une longue distance pour se secourir mutuellement; mais elle formait une sorte de demi-c»^rcle, dont la convexité fai^^ait face à l'ennemi, de sorte que les points extrêmes n'étaient pas éloignés Tun de l'autre de plus de ciuq kilomètres. On voit donc que, dans des positions si avantageuses, tout favorisait Tarmée péruvienne.
Tarmée de réserve. L'effectif de ces troupes ne dépassait pas dix mille hommes, quoique la presse péruvienne lui en attribuât plus du double K
Ces deux lignes de défense, bien que séparées entre elles . par une distance qui peut paraître considérable, et destinées à ne servir que Tune après Tautre n'avaient besoin que de quelques minutes pour se soutenir. Elles étaient reliées entre elles aussi bien qu'avec la capitale par la voie ferrée qui conduit de Ohorrillos à Lima. Pour le transport des armes, des munitions et des soldats pendant les heures de la bataille, on avait construit des wagons blindés, sortes de forteresses roulantes, d'où les défenseurs pouvaient tout en marchant, faire un feu de mousqueterie ou de mitrailleuses, et cela presque sans aucun risque.
La description sommaire que nous venons de donner des lignes de défense contre lesquelles devaient se briser l'effort des agresseurs, justifie la confiance absolue du gouvernement péruvien dans le succès de la résistance. Les correspondances tant officielles que particulières que, vers cette époque, Lima envoyait à l'étranger confirmaient cette opinion dans les termes
1. Les exagérations de la presse péruvienne et même des documents officiels sur le nombre de soldats sur lequel on comptait pour la défense de Lima, sont de nature à égarer le jugement de Thistorien le plus scrupuleux et le plus circonspect. C'est ainsi que, dans une longue correspoudance envoyée de Lima le 19 décembre 1880 à YÉtoile de Panama, journal subventionné par le gouvernement du Pérou, on décrit minutieusement la parade militaire qui eut lieu le jour de la bénédiction de la citadelle Piéroln, et Ton ajoute ce qui suit : « Quand les cérémonies furent terminées dans la forteresse, le dictateur revint au palais et assista, de Tun des balcons, au défilé de Tarmée. Les militaires disent qne vingt-cinq mille hommes seulement prirent part à la revue; mais mon •opinion est qu'il y en avait au moins trente mille. Comme il y a manqué des divisions entières de Tarmée de ligne, et qu'un tiers seulement des réserves y ont figuré, on en peut conclure que cinquante ou soixante mille hommes pourront être engagés dans la bataille décisive. »
Bien entendu qu'après les batailles qui se sont livrées dans ces lignes fortifiées, les Péruviens ont diminué considérablement le nombre de •combattants qui figurèrent dans chacune d'elles. Ainsi, dans une lettre •écrite à Jauja, le 3 février 1881 au chef d'état-major de la réserve, don Julio Tenaud, Piérola affirme que dans la première de ces batailles il y avait dix-neuf mille hommes, et que dans la seconde se trouvait la réserve composée de quatre mille. Pour notre part, nous croyons que dans l'un et l'autre cas il y a eu exagération : avant la lutte, en augmentant le chiffre des troupes, et en le diminuant après coup, comme •on avait fait lors de la campagne de Tacna.
iOa HISTOIRE DR LA GUERRE DU PACIFIQUE
les plus emphatiques et les plus solennels, c Le chef suprême du Pérou, disait une de ces correspondances, a juré que Lima sera la tombe des Chiliens qui n'y entreront qu'en qualité deprisonniers de guerre ; et en vérité à en juger par l'état des défenses et par la nature des armes et des ressources qui existent ici, il faudra au moins 200,000 hommes pour prendre la ville. »
Pendant ce temps-là, la capitale du Pérou restait presque déserte. Les familles aisées s'en allaient à l'étranger, ou bien elles s'étaient retirées dans les villes de la montagne principalement à Tarma et à Jauja. D'autres allaient demander asile aux couvents de femmes ou aux vaisseaux neutres. Lima n'avait plus d'autres autorités que l'alcade municipal, ni d'autre garde de propriété que celle que les étrangers faisaient volontairement. Le commerce restait arrêté malgré les ordres répétés du dictateur pour que les petits trafiquants presque tous italiens ou chinois, tinssent leurs boutiques ouvertes au public. Les journaux mêmes ne paraissaient qu'avec une grande irrégularité, ou bien leurs numéros se réduisaient à de petits bulletins de nouvelles, remplis des inventions les plus extravagantes de triomphes partiels remportés sur l'ennemi ou de menaces furibondes contre les Chiliens. Ajoutez à tout cela que la disette de vivres, qui se faisait depuis longtemps sentir par suite du blocus des ports, avait pris dans les derniers temps des {«^portions encore plus alarmantes.
La guerre avait donc produit une horrible perturbation dans cette grande cité. Encore tout ce que l'on voyait, tout ce que l'on ressentait n'était-il qu'une partie du mal qui existait en réalité et des amertumes qu'un prochain avenir réservait au Pérou. A l'ombre de ce déplorable état de choses, les plus mauvaises passions avaient germé et grandi, et le gouvernement, qui ne tirait sa force que de l'appui de la populace, semblait intéressé à les stimuler et à les fomenter.
En effet, depuis quelque temps, la presse se déchaînait contre les personnes les plus considérables du Pérou, qu'elle prétendait accabler sous les charges les plus graves. Nousavons déjà dit que les journaux accusaient avec une grande violence les individus qui étaient sortis de la ville prétextant des mala- , dies ou d'autres causes pour ne pas faire partie de l'armée de
la réserve. La presse continua à répéter ces accusations en de»termes qui devaient amener plus tard les plus funestes conséquences. « Les pauvres, disait La Patriade Lima, ont contribué de tout leur avoir et ils ont sacrifié avec joie jusqu a leur propre existence. Les riches ont trouvé, dans leur position sociale, dans leur santé, dans la faveur et jusque dans leui" lâcheté même, des prétextes pour s'exempter des exercices delà réserve. » — « H y a des individus, disait le même journal dans une autre occasion, et ce sont ceux peut-être à qui les faveurs dont la République les a jadis comblés imposent le plus d'obligations, qui, en prévision de la suprême angoisse^ fuient et mettent à couvert leur personne et leurs biens, dérobant à la patrie précisément ce qu'ils lui doivent, ce dont
elle a besoin pour fixer la victoire Eh bien, que pourra-
t-on dire de ceux qui devant ce spectacle si grandiose, si dignede la patrie, abandonnent leur poste, désertent lâchement lesrangs des citoyens, et fuient comme des coupables sous le coupde la justice?... Rien ne peut les sauver de la réprobation; car, ni leur vie, ni leur fortune ne sont à eux, puisque tout ce qu'ils sont, tout ce qu'ils valent, ils le doivent à la patrie ; et c'est un crime affreux de lui refuser ce dont elle a besoin pour se sauver. Ce sont des reprouvés, et ils portent sur le front la marque de Gain. Le remords qui poursuivait Gain les pour-^ suivra toujours, et cette sanction juste autant que terrible, ilsla légueront à leurs fils et aux enfants de leurs enfants. La patrie, qu'ils ont abandonnée en des moments si solennels, les abandonnera aussi à son tour, afin que, comme les fils de la race maudite, ils aillent errants, sans Dieu, sans patrie et san* foyer. »
Le Nacional de Lima, se faisant l'organe des mêmes senti-^ ments, écrivait le 30 novembre : t Malheur à ceux qui fuient le péril, parce qu'ils traîneront après eux pendant toute leur vie le mépris de leurs compatriotes. vous qui allez mourir,, laissez par écrit les noms de ceux qui- vous abandonnent. Giesont ceux-là qui, naguère, ivres d'orgueil, vous éclaboussaient avec les roues et les chevaux de leurs somptueux équipages, et maintenant ils battent honteusement en retraite. Qu'ils soient maudits I »
Une fois engagée dans cette voie, la presse de Lima en
arriva aux derniers excès. Elle avait exigé des dons en espèces pour subvenir à la défense nationale. « Il est urgent, disait à ce sujet un journal, que chacun de nous donne à la patrie ce qu*il possède, le pauvre, son obole, et le riche, sa fortune, son argent et ses bijoux. Ce sacrifice est d'autant plus urgent, qu'il est honteux qu'il n'y ait pas de cuivre pour la patrie et qu'il y ait de l'or et de l'argent pour le Chilien. » Et quand on vit que les personnes opulentes ne couraient pas verser leur fortune dans la caissedu gouvernement de la dictature, la presse les traita de voleurs enrichis par des trafics frauduleux aux dépens de l'État, et elle demanda à haute voix que ces gens-là fussent dépouillés de leurs biens. Or, la raison prochaine de cette colère, c'était que les capitalistes se refusaient à admettre le papier-monnaie d'une nouvelle émission.
Ce fut le thème d'un long article du Nacional de Lima, dont nous allons donner l'extrait suivant : t II faut de l'argent pour la mobilisation des masses armées, de l'argent pour donner leur ration aux soldats. Le gouvernement a besoin d'argent et il y a encore à Lima bon nombre de riches qtii cachent leurs capitaux, peut-être pour payer à l'ennemi une rançon ignominieuse quand ils n'ont pas su sauver leur honneur en les offrant noblement à la patrie. Ces grands négociateurs du fisc, ces juifs des marchés financiers, qui se sont gorgés aux dépens du trésor national, voilà les traîtres. Vils égoïstes qui ne peuvent sacrifier un quart de leurs biens pour sauver le reste de la ruine I Ah I malheureuse patrie, voile ton front et cache ta rougeur ! peut-être ceux qui t'ont prostituée aux heures des folles bacchanales, sont les mêmes qui s'enfoncent aujourd'hui dans leurs fauteuils en t'adressant un dédaigneux sourire. Misérables I pour eux la justice sera terrible I Alors il y aura le grincement de dents et le tremblement de tous les membres et le frisson de la mort. La patrie ^ le droit d'exiger d'eux la part proportionnelle qu'ils lui doivent. Ils doivent lui offrir comme citoyens Ipurs vies, comme négociants leurs capitaux. »
Ces imprudentes provocations, répétées en termes plus ou moins passionnés par les autres journaux, soulevaient les mauvais instincts de la populace, et préparaient à la ville de Lima des journées de honte et de deuil. Toutefois, cette ani-
mosité des journalistes péruviens contre les riches de leur propre pays, n'avait point paralysé un seul instant leur propagande de haines et de menaces. Loin de là, jamais la presse de Lima n'avait vomi plus d'insultes contre son ennemi et ne lui avait adressé plus de provocations ; jamais elle n'avait montré une plus aveugle conflance dans un prochain triomphe. Le journal Za Patria passait en revue toutes les ressources que le Pérou possédait pour assurer la victoire, f Nous avons, disaitil, tout ce qu'il faut pour infliger un châtiment terrible à ces bandes de brigands ; nous avons la force nécessaire pour les exterminer ; nous avons des carabines, qui les décimeront, des canons qui les foudroieront, des mines explosives qui lanceront leurs restes au vent, de profondes tranchées que nous inonderons de leur sang, que nous comblerons avec leurs cadavres. Nous avons tout cela, et plus que cela : le secret de notre force. »
Toutefois, il paraît qu'à Lima la discipline et la solidité du soldat péruvien n'inspiraient pas à tout le monde la même confiance. L'expérience de Tacna et d'Arica avait appris à chacun que les tranchées et les parapets sont de faibles remparts si l'on n'y joint la résolution de les bien défendre. Il en résulta que, vers cette époque il y eut un grand nombre d'écrivains qui, dans les colonnes de leurs journaux, donnaient des règles sûres et infaillibles pour battre les Chiliens. « N'oublions pas, disait le rédacteur militaire de la Patria, que nous courons à une grande chasse au tigre. Les Araucans . (les Chiliens) ont l'agilité nerveuse, la férocité et la lâcheté de ces animaux. Le salut du chasseur ne dépend que de sa présence d'esprit. Qu'il ne se laisse étourdir ni par l'affreux rugissement, ni par l'assaut impétueux de la bête féroce ; qu'il ne ferme pas les yeux en lui déchargeant son coup de carabine ou en lui plongeant le coutelas dans les entrailles. S'il recule d'un seul pas, s'il détourne la tête, il est perdu. Les soldats chiliens marchent sur Lima aiguillonnés par l'avarice, par la soif du pillage, par la sauvage lubricité de la brute, par la haine de notre race. Les faciles triomphes qu'ils ont jusqu'à présent obtenus les animent dans cette nouvelle campagne. Ils espèrent nous intimider et nous vaincre. Mais ils viennent avec cette crainte qui s'empare fatalement du voleur et de l'assassin avant qu'ils aient exécuté
i70 HISTOIRE DB LA OUBRRE DU PACIFIQUE
leur crime ; ils viennent en tremblant à Tidée de notre force et de notre courage ; ils viennent en rêvant à Texplosion de nos mines. Une heure, une seule heure de bravoure réfléchie, de résistance ferme et bien ordonnée, et la victoire est à nous. C'est à notre valeur et à notre sang-froid que nous devrons les palmes de la victoire et Tadmiration du monde, i
Les chapitres suivants nous montreront comment on sut appliquer ces règles qui devaient amener la perte inévitable des Chiliens.
Chapitres IXetX.
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