Chapitre X, deuxième partie
En le fermant par la petite île de San-Lorenzo, la nature a favorisé d'une manière extraordinaire les efforts de Thomme pour faire de ce port une formidable place militaire, et sous ce rapport il a été à juste titre célèbre dans toute Thistoire des guerres civiles et des guerres extérieures du Pérou. Les rois d'Espagne l'avaient entouré d'un luxe de forteresses formidables, pourvues d'une nombreuse artillerie, de magasins et de casemates qui le rendaient imprenable de vive force, soit par mer soit par terre. La république avait détruit quelquesunes de ces fortifications qui étaient devenues inutiles par suite des progrès opérés dans la construction des engins d'attaque, et on les avait remplacées par de nouvelles batteries, pourvues d'artillerie moderne et de parcs abondamment fournis de munitions. Si, pendant les trois siècles de la domination coloniale, les forteresses du Gallao avaient coûté aux rois d'Espagne des sommes incalculables, la république avait peutêtre dépensé davantage pour les approprier aux nécessités de la guerre telle qu'on la fait à notre époque.
Au moment de la déclaration de guerre entre le Chili et les républiques alliées du Pérou et de la Bolivie, le Callao était déjà une place militaire de premier ordre. Dans le but de servir les intérêts du commerce on y avait construit, outre les batteries, un ouvrage très coûteux dont on pouvait facilement se servir pour la défense du port. C'est un magnifique bassin solidement revêtu, pouvant aisément contenir jusqu'à vingtcinq navires et par conséquent mettre à l'abri tous les bâtiments de guerre qui formaient l'escadre du Pérou ^
Dès les premiers bruits de rupture, en février 1879, le gouvernement péruvien avait augmenté les défenses du port et grossi son armement, grâce aux envois considérables qu'il recevait de l'étranger par la voie de Panama ^, En avril 1880,
, 1. Ce bassia a 250 mètres de longueur et 200 mètres de largeur.
2. Dans le chapitre V de la deuxième partie, nous avons dit que d'après la presse de Bogota, le gouverneur de l'État fédéral de Panama avait été acheté par le gouvernement péruvien afin de permettre le passage de ses armements par l'isthme, au mépris de la neutralité. Plus tard on a trouvé dans les archives de Lima des documents qui prouvent d'une manière irréfutable cette subornation. Le président de l'État fédéral de Panama reçut plusieurs sommes d'argent du gouvernement péruvien en récompense « des importants services qu'il a prêtés au Pérou ; »
le Gallao était en état de repousser une escadre quatre fois plus forte que ne Tétait celle du Chili *.
Le gouvernement chilien ayant résolu le blocus de ce formidable port militaire,- le contre-amiral Riberos partit du port dllo avec une division navale composée de la frégate cuirassée Blanco Encalada, du monitor Htiascar, de la corvette O'HigginSj des croiseurs Loa et Angamos, de deux chaloupes torpilles, la. Janaqueo, et' la Gualcolda (nom légendaire de deux héroïnes araucaniennes) et d'un transport charbonnier. Dansla soirée du 9 avril il se trouvait en face dii Gallao, et là il déoida que, pendant la nuit, les deux chaloupes porte-torpilles entre-
aiiisi sont conçus les décrets de paiement auxquels nous faisons allusion. Ce ne fut pas le seul fonctionnaire étranger qui se vendît au Pérou. Les documents trouvés dans les archives de Lima ont démontré cet outre fait qui prouve l'esprit de démoralisation qui depuis de longues années a régné dans Tadministration publique du Pérou. La compagnie anglaise des vapeurs du Pacifique, avait déclaré rester neutre, en se refusant à transporter des armes ou autres engins de guerre pour Tune ou Tautre des nations belligérantes. Le gouvernement corrompit un des capitaines de ces vapeurs, et celui-ci prêtait ses services au gouvernement du Pérou, désobéissant ainsi aux ordres des directeurs et administrateurs de la Compagnie.
1. D'après les rapports certains que possédait le gouvernement du Chili lorsqu il ordonna le blocus de Callao, cette place était défendue de la manière suivante :
i^ La Punta, batterie à dérouvert, 2 canons Delgreen de 1000 livres» — 2o Maipû, fort armé de 6 canons Amstrong à âme lisse de 32. — 30 Merced, tour Windée tournante, 2 canons Amstrong rayés de 300. — 40 Zepita, fort armé de 6 canons Amstrong à âme lisse de 32. — 5o Santa Rosaj batterie, 2 canons Blakeley de 500. — 6° Provisional, fort armé de 10 canons Amstrong, à âme lisse de 32. — 7® Abtao, fort armé de 8 canons à âme lisse de 32. — 8® Manco CapaCj bastion armé de 4 canons Vavasseur de 300. — 9° hidependencia, tour armée de 2 canons Blakeley de 500. — Uo Ayacucho, batterie, 2 canons Blakeley de 500. — 12o Ptchincha, fort de 4 canons Blakeley de 500. — 13o Junin, tour blindée de 2 canons Amstrong de 300.
Lorsque l'escadre chilienne arriva en face du Callao elle trouva en effet toutes ces fortifications qui étaient marquées sur ses pleins et en outre une autre batterie de construction récente. Pendant le blocus, les Péruviens augmentèrent encore les défenses de la place.
Outre ces battiîries et ces fortifications, le Callao avait d'autres défenses qui augmentaient considérablement sa puissance. Dans Tintérieur du port se trouvaient les navires de guerre qui formaient les derniers restes de son escadre; trois d'entre eux, VUnion^ VOroya et le Rimac étaient en état de tenter un coup de surprise; l'autre, le monitor Atahualpa, presque inutile à cause de sa faible marche, était une puissante batterie flottante armée de 2 canons de 500.
raient dans le port et iraient appliquer leurs terribles engins de destruction sur les navires péruviens qui demeuraient ancrés au milieu de la baie et assez près de terre.
Cette opération fut conduite avec toute Taudace possible par le lieutenant Louis A. Goiii, commandant de la Gualcolda. Cet ofûcier pénétra dans le port à la faveur des ténèbres, parcourut le mouillage pour chercher les navires ennemis au milieu des vaisseaux neutres qui s'y trouvaient, et enfin arriva devant la corvette V Union, Mais en ce moment l'alarme était doruiée à terre, nouvelle qui avait été communiquée par des pécheurs. La chaloupe chilienne appliqua la torpille qui pro* duisit une formidable explosion ; mais la corvette péruvienne se trouvait défendue par une épaisse palissade, et le coup fut manqué. Les navires péruviens ouvrirent un feu bien nourri sur la Gualcolda^ mais celle-ci se retira sans avoir reçu la moindre avarie.
Le blocus du port fut établi le lendemain (10 avril) avec toutes les formalités requises ; on donna aux vaisseaux neutres le temps nécessaire pour abandonner la baie, et même, sur la demande du corps consulaire, on leur accorda généreusement quelques jours de plus. Les familles fiches du Callao, craignant un bombardement prochain, abandonnèrent aussi leurs demeures et se retirèrent à la ville voisine, c'est-à-dire à Lima. La terreur s'était répandue de tous côtés, et cependant la presse de Lima, redoublant ses insultes contre le Chili et contre les Chiliens, annonçait que le blocus du Callao allait être la ruine de la puissance et de l'orgueil de ces derniers. Pendant les premiers jours, les navires qui faisaient le blocus capturèrent quelques embarcations qui voulaient entrer dans le port et dont les papiers n'étaient pas en règle * .
Les navires chiliens avaient Tordre de ne pas engager de combat sérieux contre les forts de terre. On savait parfaitement qu'une lutte dans ces conditions devait leur être funeste.
1. Le récit que nous allons faire dans ce chapitre, du blocus du Callao et de tous les petits combats qui s'y rapportent, ne présentera peut-être pas un grand intérêt, parce que c'est Texposé de faits d'une minime importance ; mais nous avons cru devoir les raconter, en supprimant baaucoup d'incidents, pour fournir le tableau complet des opérations maritimes et militaires de la guerre du Pacifique.
LA CAMPAGNE DE LIMA 4î
OU du moins leur coûter un ou deux navires sans leur procurer aucun avantage appréciable sur les nombreuses batteries bien armées du port. Le contre-amiral chilien devait cerner Tennemi, lui couper toute communication par mer et le harceler par de fréquentes attaques dans lesquelles il devait surtout faire usage du petit nombre de canons à longue portée dont étaient armés quelques-uns des navires de sa division. Afin d'exécuter ce plan, Riberos mit sa petite flotte hors de portée des forts, et attendit douze jours avant d'entreprendre quoi que ce fût.
Enfin le 22 avril, le second délai accordé aux neutres étant expiré et les navires marchands ayant abandonné la baie, le contre-amiral Riberos ordonna la reconnaissance des forts ennemis et de leur artillerie. Trois de ses vaisseaux, armés de canons à double chambre, s'avancèrent vers le port et ouvrirent le feu sur les navires péruviens qui avaient été placés dans Tintérieur du bassin ou Darsena. La canonnade, à laquelle répondirent immédiatement les forts de terre, dura trois heures ; mais les pièces de ces derniers n'avaient pas une portée suffisante, de telle sorte qu'un seul boulet vint tomber auprès du Huascar, celui des navires chiliens qui s'était le plus avancé. Ainsi tandis que les Chiliens se retiraient sans avoir souffert la moindre avarie, leur puissante artillerie en avait causé plusieurs aux vaisseaux péruviens et avait atteint quatorze hommes de leurs équipages.
L'escadre qui faisait le blocus était exposée aux torpilles qu'on pouvait à tout moment diriger contre elle. Les Péruviens avaient au Callao d'excellentes chaloupes à vapeur. Les nuits toujours sombres et obscures qui'règnent dans ces mers, se prêtaient admirablement à ces coups de surprise qui n'exigent qu'un moment d'audace. Cependant ceux qui dirigeaient la défense préférèrent employer un autre moyen qui n'offrait pas le moindre danger. Ils construisirent des torpilles flottantes de la forme de bouées, et les lancèrent à la mer sans s'inquiéter si elles pouvaient éclater ou non près des navires de guerre neutres qui restaient dans le port. Le 5 mai un des croiseurs chiliens aperçut deux de ces torpilles et parvint, non sans danger, à les détruire sans souffrir aucun dommage.
Ce stratagème, bien que déjoué, provoqua une nouvelle
atiaque de la place, qui eut lieu le 10 mai. Les navires chiliens ouvrirent leur feu contre les batteries de terre et les navires ennemis qui restaient dans l'intérieur du bassin, et entretinrent pendant quelques heures une vive canonnade. Le Huascar, sous les ordres de Taudacieux commandant Gondell^ s'approcha des batteries ennemies plus qu'aucun des autres navires chiliens, et reçut un boulet au-dessous de sa ligne de flottaison, sans perdre aucun homme. Les navires se retirèrent sans autre avarie vers leur ancien mouillage. A terre les dommages furent plus considérables, et plusieurs personnes, soldats, pompiers et civils, furent tuées ou blessées.
Le lendemain 11 mai, l'escadre, qui se trouvait renforcée de nouveaux bâtiments, étendit le blocus aux autres ports voisins du Gallao. La corvette O'Higgins, restée à Ancon, quelques jours après, empêcha, au moyen de ses canons, la circulation sur la voie ferrée qui, en suivant la plage, relie ce port à Lima. Les communications de la capitale du Pérou avec les provinces du Nord et du Sud, et même avec Télranger, devinrent de plus en plus pénibles à cause des difficultés que présentent les cbemins de terre, âpres et peu praticables. Le 25 mai, les Chiliens remarquant qu'une chaloupe à vapeur ennemie se mettait en mouvement avec une attitude hostile, envoyèrent contre elle deux petites embarcations, et lui appliquèrent une torpille qui la détruisit et la fît couler bas ; huit marins péruviens périrent. Les Chiliens, de leur côté, perdirent dans cette rencontre une de leurs chaloupes, et eurent un homme tué ; mais ils rallièrent l'escadre en emmenant sept prisonniers parmi lesquels se trouvait l'officier qui commandait l'embarcation péruvienne. Ce dernier était blessé ; le chef ennemi eut l'humanité de le renvoyer à terre afin qu'il fût soigné par sa famille.
Pendant quelque temps, les marins péruviens se bercèrent de ^l'espérance de remettre à flot la chaloupe chilienne qui avait coulé pendant ce combat. Quatorze jours durant, leurs plongeurs y travaillèrent ; ils croyaient toucher au terme de leurs travaux et tenaient déjà la chaloupe amarrée à une bouée pour achever le lendemain leur tâche, lorsque les Chiliens pénétrèrent pendant la nuit du 7 juin, dans l'intérieur de la baie, et la détruisirent.
Ces fréquentes attaques interrompaient la monotonie du blocus, mais elles ne pouvaient avoir aucun résultat important, du mqment que l'escadre chilienne ne pensait pas à protéger un débarquement, ni même à entreprendre un combat sérieux contre les fortifications de la place ; celles-ci, comme nous Tavons dit, étaient armées de manière à résister avec avantage à des forces quatre fois plus considérables. Ces attaques n'eurent d'autre résultat que de couler trois pontons péruviens chargés de charbon, de causer quelques dommages à terre et d'entretenir dans de constantes alarmes la garnison du Gallao. L'escadre chilienne, au contraire, n'eut à supporter dans tous ces combats que des avaries insignifiantes el ne perdit qu'un seul homme.
Cependant, à la suite de chacun de ces combats, il y avait dans la presse de Lima une recrudescence d'insultes et de provocations. On inventait les histoires les plus extraordinaires sur les pertes qu'avaient subies les navires chiliens ; et ces nouvelles étaient d'autant plus singulières que, dans ces mêmes articles, on disait que les ennemis du Pérou, abusant de la portée prodigieuse des canons de quelques-uns de leurs navires, se tenaient lâchement hors de la portée de l'artillerie de terre, bien certains qu'on ne pouvait leur faire aucun mal. En effet, les canons à chambre double que possédaient les Chiliens, leur permettaient d'atteindre avec leurs bombes les forteresses du Callao, tandis que les obus lancés par ces dernières n'arrivaient pas jusqu'à eux. Or cette supériorité du matériel de guerre de leurs ennemis, augmentait la fureur des journalistes péruviens à tel point que leurs articles n'étaient plus qu'une insolente provocation ^
Le contre-amiral Riberos qui, dans d'autres occasions pendant cette mênie guerre, avait prouvé qu'il ne ménageait pas sa personne quand un coup d'audace était nécessaire, ne
1. Les provocations et les insultes de la presse de Lima avaient acquis longtemps auparavant une juste célébrité dans toute rAmérique et même en Europe. Le Daily Telegraph de Londres, dans son numéro du 8 juillet 1879 publiait une correspondance de Lima dans laquelle 'lïous trouvons les mots suivants : « La presse de Lima est incorrigible. Elle nous a offert le spectacle répugnant de l'ignorance et de la maladresse qui caractérise ces journaux. En voulant décrier les qualités véritables de leurs ennemis, elles les insulte de la manière la plus grossière en les traitant incessamment de lâches. »
i6 HISTOIRE DE LA OUERRK DO PACIFIQUE
perdit pas un seul moment son sang-froid. Sa mission n'était pas alors d'exposer ses vaisseaux dans un combat qui devait nécessairement être désastreux pour lui, mais de serrer de prèsPennemi, de le fatiguer et de préparer ainsiles futuresopérations de la campagne, lorsque, d'après le plan convenu, le moment serait venu d'attaquer le Gallao avec les forces combinées de mer et de terre. Une attaque sérieuse contre les fortifications de ce port eût été une témérité tout à fait injustifiable, dans laquelle les Chiliens avaient quatre-vingt-quinze chances sur cent d'être complètement écrasés ; or une lutte ne peut s'engager dans ces conditions que lorsqu'il ne reste plus d'autre ressource, et non lorsqu'il n'y a aucune nécessité de combattre, et quand on obéit à de grandes combinaisons qui doivent conduire un peu plus tard à une victoire assurée.
Le contre-amiral chilien savait parfaitement que la perte d'un seul de ses puissants navires, compromettrait sérieusement les opérations postérieures de la campagne. Aussi, malgré les provocations de la presse ennemie et malgré l'impatience manifestée par les journaux chiliens, il ne se départit pas un seul instant de son attitude calme et froide, réservant la bouillante ardeur de ses marins pour un moment plus opportun.
Après les grands triomphes de l'armée de terre à Tacna et à Arica, les marins chiliens avaient voulu donner au Pérou quelques jours de répit, afin qu'il eût le calme d'esprit nécessaire pour apprécier sa véritable situation, et qu'il fût amené à suivre un chemin plus sensé que celui de la folle prolongation d'une guerre qui lui coûtait tant de sacrifices inutiles.
Tout le mois suivant (juin) se passa donc sans que l'on renouvelât les attaques dans la baie du Gallao. « L'aspect tranquille qu'a pris le blociis» n'offre rien de nature à donner de l'intérêt aux lettres que j'adresse d'ici au IfoHenal^y écrivait à Lima le correspondant de ce journal, à la date du 1" juillet. Mais en ce moment le gouvernement du Pérou préparait contre les vaisseaux chiliens une de ces embûches qui ont l'avantage de n'exposer à aucun danger celui qui les tend.
Dans l'après-midi du 6 juillet, le croiseur Loa étant de service courait des bordées dans la baie du Gallao ; ayant aperçu près de la côte une embarcation à voile, il s'en rappro-
cha et envoya une chaloupe pour la reconnaître. L'embar*cation était mouillée, toutes voiles hissées, avec un chargement de comestibles et sans un seul homme d'équipage à bord. Cette circonstance fit soupçonner, un piège à plusieurs officiers chiliens. Le commandant du Loa ordonna néanmoins d'accoster la chaloupe et de la décharger. Au moment de terminer cette opération, une terrible explosion se fît entendre, et le Loa dont le flanc avait été ouvert, commença immédiatement à sombrer; cinq minutes plus tard il avait disparu sous les flots. On peut s'imaginer quelle confusion se produisit alors parmi les hommes de l'équipage ; beaucoup d'entre eux parvinrent cependant à se maintenir sur l'eau et donnèrent ainsi le temps de les secourir. Le contre-amiral Riberos, dont les vaisseaux étaient assez éloignés du lieu du désastre, envoya immédiatement ses chaloupes au secours des naufragés ; mais les marins neutres, anglais, français'et italiens, qui étaient mouillés beaucoup plus près, accoururent promptement et purent sauver cinquante-cinq personnes, tant officiers que marins et soldats. Le commandant du navire, trois aspirants de marine, deux mécaniciens et environ cent matelots périrent dans ce naufrage.
Le Loa était un excellent navire marchand que le gouvernement du (]hili avait loué et armé provisoirement pour l'employer comme croiseur; il était monté par des officiers et des matelots de la marine nationale. La perte du vaisseau, surtout celle de l'équipage, causèrent une profonde impression dans l'escadre, et pendant plusieurs jours tous les visages en furent assombris. Le contre-amiral chilien mit immédiatement à l'œuvre ses plongeurs et ses travailleurs ; ils réussirent à retirer du fond de la mer les canons, une partie du chargement et beaucoup d'objets importants qui provenaient du vaisseau naufragé.
Par contre, la catastrophe du Loa fut pendant deux jours le thème des railleries en vers et en prose de quelques journaux de Lima, mais le 5 juillet un événement d'un caractère tout différent, détourna leur attention.
Nous avons raconté plus loin qu'après les victoires de Tacna et d'Arica, le général en chef de l'armée chilienne avait envoyé au Gallao un de ses vaisseaux portant un nombre
considérable de blessés péruviens pour qu'ils fussent soignés par leurs familles. L'archevêque de Lima, président des ambulances de la Croix-Rouge établies au Pérou, sollicita du contre-amiral Riberos la permission de faire sortir du port le transport Limena pour qu'il allât à Arica chercher les blessés qui restaient, et ramenât les cadavres des chefs morts en défendant cette place. La permission fut immédiatement accordée. Le 5 juillet, le transport péruvien revenait au Gallao après s'être acquitté de sa mission. A MoUendo il avait laissé quelques blessés et plusieurs familles qui désiraient se transporter à Arequipa, et il arrivait au Gàllao avec 140 malades et les cadavres de Bolognesi, de Moore et de plusieurs autres. Le débarquement des blessés et les honneurs funèbres rendus aux morts occupèrent pendant quelques jours la population de Lima et du Gallao, et détournèrent pour un moment l'attention des journaux de leur propagande d'insultes contre le Chili. LeNacwnal, de Lima, lui-même, alla jusqu'à publier les lignes suivantes : « Le gouverneur chilien d'Arica, commandant Valdivieso, a ordonné que Ton rendît les honneurs dus aux restes de nos héros. Il a procuré en outre toutes les commodités possibles pour l'embarquement des blessés ; il les a accompagnés personnellement jusqu'à bord, et a même envoyé deux bœufs afin que pendant le voyage ils pussent avoir de la viande fraîche. La bravoure n'exclut pas la galanterie. La délicatesse des sentiments, même entre ennemis, sera toujours respectée et elle ennoblit ceux qui la possèdent. »
. Ces éloges accordés à la générosité des vainqueurs, les premiers et peut-être les seuls que nous ayons découverts dans la presse du Pérou, ne furent pas de longue durée. Quelques jours plus tard, les journaux péruviens renouvelaient la guerre d'outrages et de provocations qu'ils soutenaient depuis dixhuit mois déjà, et avant que deux mois se fussent écoulés, la lutte sanglante et meurtrière avait recommencé.
Les opérations militaires, devant le Gallao, avaient été suspendues, avec intention, par l'escadre chilienne pendant près de trois mois, même après avoir été provoquées par le stratagème qui avait occasionné la perte du Loa; elles recommencèrent aussitôt que le Chili fut convaincu que son ennemi ne croyait pas encore que l'heure de la sagesse eût sonné pour lui.
En effet, pendant les journées des 30 et 31 août, des 1^' et 3 septembre, le croiseur chilien Angamos, armé d'un canon de longue portée, lança à int^^alles calculés sur le port intérieur et contre les batteries de la place, jusqu'à quatre-vingtdix bombes qui détruisirent un ponton, causèrent quelques dommages et maintinrent la garnison et les habitants dû Gallao dans la plus vive inquiétude. Les forts de terre ne pouvaient répondre aux feux du croiseur chilien, mais le dernier jour du bombardement, les marins de la place firent sortir contre ce bâtiment les chaloupes canonnières qu'ils avaient à leur disposition ; un des vaisseaux chiliens, la corvette O'Higgins, se mit en marche sur elles et les obligea à virer de bord et à se mettre à couvert sous le feu de la place.
Pendant ce temps, l'escadre chilienne maintenait rigoureusement le blocus des ports voisins du Gallao. La canonnière Covadonga qui bloquait le port de Ghancay, situé un peu plus au nord, aperçut dans Faprès midi du 13 septembre une chaloupe et une barque qui se trouvaient près de terre. La barque fut coulée d'un coup de canon et la chaloupe, qui était abandonnée, fut amenée au côté de la Covadonga, Le commandant de ce navire donna Tordre de la hisser; mais au moment d'exécuter cette opération, une torpille de dynamite éclata. La canonnière chilienne, dont le flâne avait été ouvert, commença immédiatement à sombrer; à peine vingt-neuf hommes de l'équipage eurent-ils le temps de se jeter dans une des embarcations du navire. Ilsramèrent vigoureusement dans la direction du sud, et malgré les coups de carabine qui pleuvaient sur eux du rivage, ils arrivèrent heureusement à Ancon où la canonnière Pilcemayo, qui bloquait ce port, les prit à son bord. Vingt naufragés, entre autres le commandant de la Covadonga, périrent noyés ou tués par la fusillade péruvienne; le reste de l'équipage, 43 hommes, parvint à gagner la terre et fut fait prisonnier.
La perte de la Covadonga -ei\a,ii peu d'importance par elle-même. C'était un navire de faible dimension et déjà vieux, mais on y tenait, au Chili, à cause des glorieux souvenirs qu'il rappelait. La perte d'une partie de l'équipage ramena le deuil sur les navires qui faisaient le blocus. Les plongeurs de T. II, 4
bO HISTOIUE DE LA GUERRE DU PACIFIQUE
Tescadre, protégés par la canonnière Pilcomayo^ laquelle mit en fuite les troupes de terre qui voulurent s'opposer à cette opération, retirèrent du fond de la mer, pendant les jours suivants, les canons, les fusils et autres armes du navire perdu.
Ce tragique accident fut célébré à Lima et au Gallao comme une victoire. « La phase commence à passer de Tactif au passif, disait avec gaieté le Nacional à la date du 15 septembre. Le char triomphai du Chili s'est arrêté. Aux armes, citoyens ! Aux armes I La Covadonga est pour toujours ensevelie. Les triomphes passagers du Chili ont commencé avec elle : avec elle va commencer la glorieuse campagne qui mettra un terme à tant de crimes, à tant de comédies, et à tout ce déploiement d'héroïsme menteur * ».
Cet enthousiasme eut pour effet d'enhardir les marins péruviens et de les pousser à des entreprises plus audacieuses que celles qu'ils avaient tentées jusqu'alors. Les Chiliens étaient débarqués dans l'île de San-Lorenzo, qui, ainsi que nous l'avons dit, se trouve située en face du port, et laisse entre elle et la terre ferme un canal d'environ deux milles de large. Dans celte ile, ils avaient établi leurs magasins de dépôt protégés par un faible détachement. Le 16 septembre, quelques heures avant le point du jour, environ deux cents soldats péruviens embarqués dans plusieurs chaloupes canonnières, traversèrent le canal, et débarquèrent dans le plus
1. Pendant ces mêmes jours, la presse de Lima publiait la nouvelle du naufrage du monitor Huascary qui alors se trouvait à Valparoiso où Ton nettoyait ses fonds pour Tarmer de canons plus puissants que ceux qu'il avait eus jusqu'alors. D'après Y Opinion nationale de Lima du 17 septembre, un bâtiment suédois avait vu, à hauteur du port de Cobre, quelques mâts flottants, et comme quelques jours auparavant il y avait eu là une grande tempête, et que le Huascar était passé par ces parages pour aller à Valparaiso, il était certain qu'il avait fait naufrage et que les débris aperçus étaient les derniers restes, de sa mâture. Le peuple de Lima, très enclinà se laisser tromper par ces illusions, ajouta complètement foi à la nouvelle du uaufi^age du monitor chilien.
Un mois plus tard, les plénipotentiaires péruviens, qui s'étaient rendus à Arica pour les négociations dont nous parlerons plus loin, virent entrer dans le port le monitor qu'ils croyaient perdu et qui cependant arrivait peint à neuf et avec une nouvelle artillerie ; ils n'en pouvaient croire leurs yeux.
hk CAMPAGNE DE LIMA 51
profond silence. La garnison de Tile, inférieure en nombre^ gagna aussitôt une hauteur voisine et de là elle ouvrit à Uimproviste ses feux sur les assaillants.
Ces derniers, surpris dans Fexécution de leur coup de main, s'enfuirent immédiatement abandonnant quelquesunes de leurs armes, regagnèrent leurs embarcations et se dirigèrent rapidement vers le Gallao. Les chaloupes chilien* nés, averties par la fusillade du projet de l'ennemi, accoururent rapidement au lieu du danger, mais elles parvinrent seulement à tirer quelques coups de canon sur les fugitifs qui couraient se mettre sous la protection de leurs forts. ,
Pendant la nuit suivante, les embarcations péruviennes, encore en nombre très considérable, préparèrent une surprise contre les navires du blocus; ils voulaient sans doute leur appliquer quelques torpilles. Mais les chaloupes chiliennes sortirent à leur rencontre, les arrêtèrent dans leur marche, les poursuivirent à coups de canon et de carabine, et les obligèrent à virer de bord en toute hâte pour chercher leur salut près de terre. Les batteries du port ouvrirent aussi leur feux sur les chaloupes chiliennes, mais l'obscurité de la nuit, qui augmentait la confusion du combat, rendit leurs coups à peu près inefficaces ; les Chiliens n'eurent qu'un seul blessé, tandis que les pertes des Péruviens malgré l'obstination de la presse à les dissimuler durent être bien plus considérables. Après ce second revers, non moins inattendu que le premier, les défenseurs du Gallao, convaincus qu'ils ne pouvaient tromper la vigilance de Fennemi, s'abstinrent désormais de coups de surprise de ce genre*
L'opiniâtreté des Péruviens à prolonger cette guerre, malgré tous les désastres qu'ils avaient subis, la jactance dt leur presse et de leurs proclamations, qui ne parlaient que des triomphes qu'ils allaient bientôt remporter, Tapplication de torpilles par des moyens réprouvés même en temps de gtterre, en ce qu'ils n'exposent à aucun danger ceux qui les iançenl, avaient décidé le gouvernement chilien à procéder avec plus d'énergie, comme nous le raconterons plus loin. C'est ainsi qu'il ordonna le bombardement des ports voisins du Gallao défendus par des troupes, et où s'organisaient le» torpilles.
Afin d*exécuter ces ordres, le ai septembre ]a frégate Cochrane mouilla en face de Chorillos, la canonnière Pilcomayo devant Ghancay, et la frégate Blanco Encalada vis-à-vis d'Ancon; et ces navires commencèrent le bombardement de ces trois ports. Les deux derniers éprouvèrent quelques dommages, mais il n'en fut pas de même du premier qui était le plus important des trois. Ghorillos est situé sur une hauteur et protégé au sud par des collines plus élevées encore. Le Cochrane, pour éviter les torpilles que Ton disait exister dans la baie, dut se poster à une distance considérable de terre et diriger ses feux en haut, et par conséquent avec un pointage si peu sûr que de quatre-vingts bombes qui furent lancées, treize seulement tombèrent dans la ville et y causèrent quelques dommages. Les Péruviens avaient placé sur ces hauteurs dix canons de campagne, mais leurs coups, lors même qu'ils eussent été mieux dirigés qu'ils ne le furent, ne pouvaient causer de grandes avaries à un vaisseau dans les conditions où se trouvait la frégate cuirassée Cochrane, Un seul de leurs coups la toucha et lui occasionna une avarie insignifianle dans ses œuvres de bois.
Ainsi donc, le bombardement du 22 septembre n'eut d'afutre résultat positif que d'exalter la vanité nationale des défenseurs de ces ports. On crut fermement que les canons de tampagne placés à Ghorillos avaient avarié sérieusement la frégate chilienne, et la presse de Lima, si disposée à convertir en triomphes insignes les plus grands désastres de ses armes, Tie manqua pas de pousser des cris de victoire. « La marine du Chili, disait à ce sujet le journal officiel de la dictature péruvienne, a ajouté hier une nouvelle page de honte à son histoire ignominieuse de la présente guerre ». Et ensuite, attribuant à Piérola ce triomphe imaginaire : « Ghorillos doit son salut à l'énergie et à l'activité du chef de l'État, environné de nos marins et de nos soldats, qui ont démontré de nouveau ce que le pays doit attendre d'eux pour punir, en un jour qui n'est pas loin, ces ennemis perfides qui nous ont si gratuitement attaqués, de leur insolence et de leur crime. »
« Ce que le gouvernement a conçu et exécuté, disait un autre journal de Lima, La Patria^ le pays doit le considérer comme une révélation de ce que l'on concevra et exécutera
pour sa défense lorsqu'arrivera le jour de la vengeance. Le pays doit donc conserver une confiance inébranlable dans le triomphe définitif, et telle sera la récompense de ceux qui ne se seront pas défiés de leurs propres efforts. Non, le Pérou ne peut-être vaincu dans la guerre actuelle, parce que le Pérou défend la justice, et que la justice c*est Dieu. »
Les illusions du gouvernement de la dictature et du peuple de Lima, après ce prétendu triomphe, se changèrent enfin en une véritable démence. Le journal ofQciel de Piérola, dans son numéro du 4 octobre, prophétisait que le président du Chili devait être à cette heure, ignominieusement déchu, victime d'une révolution populaire, et, chose plus forte encore, il avait la générosité de plaindre cet « homme infortuné. » « L'explosion d*un si juste ressentiment, disait-il à ce propos, a dû être terrible au Chili, et il est difficile que le gouvernement chancelant de Pinto ait pu y résister. A cette heure, le malheureux président aura descendu les marches du palais d© Santiago, emportant le remords d'avoir déchaîné dans son pays les orages populaires dont il a été la première victime... Le Chili se trouve msfintenant sur une pente où rien ne peut dorénavant l'arrêter. L'heure du désenchantement, du châtiment a sonné pour lui... Si le repentir et un noble propos de réparer les dommages causés par son ambition insensée ne font pas entendre au Chili leurs avertissements, il recevra bientôt un châtiment exemplaire bien mérité ». Le journal officiel du Pérou finit par recommander au Chili de profiter c des bons offices d'une nation amie » pour implorer la clémence de son heureux rival.
Alors que cela s'écrivait à Lima dans le journal officiel de la dictature, doit-on s'étonner que les agents du Pérou à rétranger aient publié chaque semaine un triomphe fantastique de ses armées? Y avait-il le moindre sérieux dans un gouvernement qui s'était tracé une pareille ligne de conduite?
Après ces combats, le blocus du Callao et des ports voisins retomba dans une longue période de monotonie et de calme, que n^interrompirent pas les nouveaux efforts des autorités péruviennes pour appliquer des torpilles aux navires chiliens. Le 10 octobre, la frégate Cochrane fit éclater à 200 mètres de son bord une torpille automatique lancée contre
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elle. Deux jours plus tard, la canonnière Pilcomayo coulail à Ancon une balandre péruvienne qui paraissait cacher un engin de guerre de la même espèce. La vigilance intelligente Àes marins chiliens allait rendre inutiles tous les coups de surfrise que Ton préparait contre eux.
En ce moment les opérations de la guerre attiraient aussi fattention des belligérants sur d'autres points. C'est ce dont nous allons parler dans les chapitres suivants.