CHAPITRE IV
OPÉRATIONS ET PRÉPARATIFS MILITAIRES SUR TERRE, DE JUILLET A SEPTEMBRE i880.
Expédition d'une faible division chilienne à Tarata ; elle détruit et disperee les bandes péruyiennes. ^ Le dictateur du Pérou appelle aux armes toute la population de Lima, et il crée rarmée.de réserve. — La presse accueille cette idée avec enthousiasme. — Le gouvernement péruvien annonce partout sa prochaine victoire sur les Chiliens. *- L'archevêque de Lima offre au gouvernement le trésor et les ornements des églises. — Importance réelle de cette offre. -^ Singulière organisation donnée à Tarmée de réserve. — Menaces continuelles contre le Chili ; elles redoublent après la première revue de la réserve. — Organisation de Tarmée d'Arequipa. — Pré- . paratifs du Cliili pour la campagoe de Lima^ — Fausses nouvelles qu'on faisait circuler h. Lima au sujet de ces préparatifs.
Après les batailles de Tacna et d'Arica, l'armée victorieuse resta campée dans ces deux villes pour se reposer des rudes fatigues de la campagne précédente. Les marches pénibles à travers les sables brûlants du désert, les privations qu'il avait fallu supporter, et jusqu'à l'épuisement des bêtes de charge, tout exigeait quelque temps de repos sous un climat qui, «n cette saison (juin et juillet), était assez doux. L'ennemi avait abandonné cette région, et tout faisait croire pour le moment que le gouvernement, éclairé par ses nouveaux revers, se déciderait à mettre fin à une guerre qui lui avait -coûté tant de sacrifices inutiles et des défaites si répétées.
Un jour, on apprit au camp de Tacna qu'une bande •ennemie avait attaqué à l'improviste quatre officiers et un médecin de l'armée en excursion dans les environs de la montagne voisine. Pris au dépourvu, deux des officiers avaient été faits prisonniers; mais ceux qui s'étaient sauvés avaient
pu apporter la nouvelle de cette surprise bien inattendue. Le détachement qui se mit à la poursuite de cette bande ne parvint pas à l'atteindre. Hais on sut bientôt que quelques forces péruviennes s'étaient réunies dans le village de Tarata, au milieu des montagnes, et qu'elles préparaient d'autres attaques de m^me nature.
Le général Baquedano donna immédiatement Tordre de diriger un détachement sur ce point. Cette colonne, composée d'un bataillon d'infanterie, de 75 hommes de cavalerie et de deux canons, se mit en marche le 19 juillet sous les ordres du colonel don Orozimbo Barbosa. La marche était excessivement pénible et périlleuse. Les montagnes offraient à chaque pas d'étroits défilés où l'artillerie ne passait que fort difficilement, mais où il était facile à l'ennemi d'organiser la résistance ou de préparer une surprise. Le colonel Barbosa avança pourtant pendant plus de deux jours sans rencontrer autre chose que quelques vestiges laissés par des partisans péruviens qui semblaient fuir en se repliant sur Tarata.
Le troisième jour de marche, c'est-à-dire le 21 juillet, et lorsqu'on n'était plus qu'à une lieue et demie du village, la colonne chilienne fut arrêtée, près d'un passage assez escarpé, par une fusillade bien nourrie quoique mal dirigée. Embusqué derrière des rochers, qui le rendaient presque invisible, l'ennemi occupait d'excellentes positions, et il fermait entièrement le chemin qui conduit à Tarata. L*artil]erie ne pouvait faire feu de l'endroit où se trouvait le colonel Barbosa, et il fallut chercher un autre moyen de déloger l'ennemi. Un détachement de 200 hommes dMnfanterie et de 50 cavaliers fit un pénible détour par les montagnes, alla occuper les environs de la ville afin de prendre l'ennemi entre deux feux, et le reste de la division commença à escalader le défilé. Après une fusillade de trois quarts d'heure, les forces péruviennes se débandèrent et prirent la fuite laissant 26 morts et 24 prisonniers, parmi lesquels leur chef, le colonel don Leoncio Prado, fils de l'ex-président du Pérou, et un sous-lieutenant. Le reste des troupes péruviennes parvint à échapper à la poursuite, grâce à l'escarpement des montagne», mais Tarata fut ouvert aux vainqueurs. On peut juger de ce que valaient les troupes péruviennes qui défendaient cet
endroit, lorsqu'on saura que, malgré les positions avantageuses occupées par l'ennemi, les Chiliens ne perdirent qu'un seul homme dans le combat.
Ayant occupé Tarata le jour même, le colonel Barbosa avança jusqu'à Ticaco; il envoya des détachements dans plusieurs directions sans rencontrer d'ennemis, et il resta en cet endroit jusqu'à ce qu'il eût pu se convaincre qu'il n'y avait ^lus dans tous les alentours un seul homme capable d'organiser ou d'opposer la moindre résistance^. En effet, à partir de ce jour, on ne vit plus une seule bande dans un rayon de plusieurs lieues auprès des territoires occupés par les Chiliens. Les troupes péruviennes qui, à cette époque, cherchaient à se réorganiser étaient bien loin de là, à Lima et à Arequipa. . En effet, le dictateur Piérolà déployait alors la plus grande activité pour organiser une armée formidable dans la capitale du Pérou. On savait qu'on parlait au Chili d'une expédition prochaine et inévitable sur Lima, qu'on formait de nouveaux corps de troupes dans ce but, et que l'opinion demandait une action énergique et décisive dans la marche des opérations ; et quoiqu'on n'ajoutât pas entièrement foi à ces nouvelles et que la presse ne cessât de répéter que le Chili n'était pas en état de se lancer dans une entreprise aussi importante, le gouvernement de la dictature voulait être prêt à toute éventualité.
Il y avait alors entre Lima, Callao et les alentours une armée effective de dix ou douze mille hommes, qui pouvait facilement être portée au double ou même plus au moyen de nouvelles levées de troupes dans ces villes ou dans les provinces voisines. Sans doute, pour résister aux troupes chiliennes qui, pendant le cours de la guerre, avaient fait preuve d'une solidité et d'une discipline incontestables, il fallait une armée régulière, des soldats habiles à la manœuvre et au maniement des armes, des chefs compétents et animés d'un véritable esprit militaire. Mais il fallait aussi pour cela des ressources d'argent que le gouvernement du Pérou n'avait pas à sa dis-
i . Le plan que nous avons adopté pour cet ouvrage ne nous permet pas d'entrer dans plus de détails sur cette expédition. Le lecteur peut les trouver dans une intéressante relation publiée dans les journaux de Santiago du mois d'aoAt 1880.
position. La prise de possession par les Chiliens des salpètrières de Tarapaca et de presque tous les dépôts de guano, d'un côté, Toccupation ou le blocus des principaux poKs de la république, de Fautre, avaient presque complètement tari la source de ses revenus. Outre cela, le Pérou subissait alors les conséquences de trente années d'imprévoyance et de désordres financiers ; il lui était impossible de contracter un emprunt soit à l'intérieur, soit à Textérieur. Le papier- • monnaie était tombé en discrédit, et de nouvelles émissions auraient encore aggravé, si c'eût été possible, une si déplorable situation. Dans le change sur l'Europe la valeur de la piastre était descendue à cinq ou six pence (de 55 à 60 centimes). Le commerce traversait une crise terrible que la guerre aggravait encore. En présence d'un pareil état de choses, Piérola dut renoncer à l'idée d'organiser une véritable armée, qui, même en admettant qu'on ne payât pas les soldats, eût exigé des dépenses, auxquelles il lui était impossible de faire face. Il se borna donc à augmenter les troupes autant que le permettaient les circonstances, et il appela tous les citoyens aux armes, créant ainsi l'institution qui prit le nom de « l'armée de réserve. »
Tel fut l'objet du fameux décret du 27 juin 1880, qui enjoignait à tous lés habitants de Lima de prendre du service. Mais il fallait que cet appel aux armes fût accompagné de quelque pompeuse affirmation de la puissance et des ressources militaires du Pérou, c'est pourquoi il commençait par ces lignes : « Nicolas de Piérola, chef suprême de la République, et protecteur de la race indigène, — Considérant que la ville de Lima possède plus d'éléments qu'il ne lui en faut pour repousser elle-même toute tentative d'agression de la part de l'ennemi, et qu'il est convenable de la mettre en état de le faire sans efforts; qu'il importe de la préserver d'une attaque et de permettre au gouvernement de se servir de l'armée active de manière à pousser les opérations avec toute la rapidité désirable, je décrète, etc., etc. »
On déclarait ensuite la ville et la province de Lima sur le pied de défense militaire, et on ordonnait que tout péruvien y résidant, de l'âge de seize à soixante ans, sans distinction de condition, de classe ou d'emploi, s'enrôlerait dans le délai
de quinze jours dans la réserve mobilisable ou sédentaire ; tous les réservistes étaient tenus d'assister tous les jours à Texercice, depuis dix heures tlu matin jusqu'à deux heures de Taprès-midi, et pendant ce temps, les magasins, les boutiques et les établissements industriels devaient être fermés. La pénatité applicable aux réfractaires devait être terrible. Seuls, les ecclésiastiques, les médecins, les pharmaciens, les employés des hôpitaux et quelques fonctionnaires de Tadministration publique étaient exemptés du service. Par le même décret, le dictateur exigeait la livraison de toutes les armes qui se trouvaient en la possession des particuliers, avec menace d'être considérés comme traîtres à la patrie et punis comme tels « à ceux qui ne les livreraient pas ou n'en dénonceraient pas les détenteurs ». Cette dernière mesure était bien superflue, car le Pérou avait d'abondants dépôts d'armes et il continuait à recevoir de nouveaux envois par les ports du nord.
La presse de Lima applaudit à ce décret avec autant d'enthousiasme qu'elle l'eût fait pour célébrer la plus éclatante victoire. Le Pérou est sauvé î se disait-on partout. Rendant compte de cet enthousiasme, le journal officiel de la dictature s'exprimait en ces termes : « L'appel que le chef suprême a fait aux habitants de la province de Lima pour organiser la défense de la capitale, a été accueilli avec tout l'enthousiasme patriotique auquel on devait s'attendre dans les circonstances actuelles... La confiance que leur attitude inspire au gouvernement lui laisse non seulement toute sa liberté d'action, mais elle pourra donner davantage à réfléchir à nos envahisseurs, et les faire douter de la réalisation de leurs chimériques projets... Ce tendre et imposant appel satisfait en grande partie les aspirations du patriotisme, il répond aux exigences du présent et ranime le courage là où les derniers revers l'avaient aff'aibli ou anéanti. »
Les autres journaux poussaient encore plus loin leur confiance dans le succès et leurs menaces contre le Chili, t La guerre commence aujourd'hui, disait la Patria de Lima, puisqu'on la considère avec tout le sérieux qu'elle réclamait dès le principe. » « Les Chiliens, disaient les autres, trouveront fatalement leur tombeau à Lima. » Ces journaux paraissaient oublier que cette même menace avait été adressée aux
Chiliens, et dans les mêmes termes, avant la campagne de Tarapaca, et qu'on Tavait répétée avec une insistance toute particulière avant celle de Tacna. u Notre ferme conviction d'obtenir un prochain triomphe, disait El Nacional de Lima à ce sujet, vaut mieux que les escadres et que tous les canons de Tennemi. »
Depuis cette époque, le gouvernement de la dictature se montra plein de la confiance la plus absolue dans la puissance de ses ressources et dans son prochain triomphe. Ce fut l'origine d'un vrai déluge de notes et de circulaires lancées de tous les bureaux du gouvernement, dans le but d'annoncer partout la défaite inévitable des Chiliens dans la prochaine campagne * . Le ministre des cultes s'adressa à l'archevêque de Lima pour lui donner cette assurance dans les termes ci*après : « Le gouvernement ayant la ferme conviction de notre triomphe, est résolu à ne s'arrêter devant aucune considération ni devant aucune espèce d'obstacle, afiQ de réunir tous les éléments nécessaires pour le combat, et à poursuivre ce résultat sans repos ni trêve, sans reculer devant aucun sacrifice de temps ni d'argent. Quelles que soient les difficultés que
1. Il parait que les religieuses de Lima, voyant les choses avec plus de lucidité que le gouvernemeot, ne partageaient pas sa confiance dans la victoire, et prenant au pied de la lettre toutes les absurdes exagérations de la presse, elles étaient persuadées que les Chiliens allaient envahir et saccager leurs cloîtres. Le sous-préfet de Lima voulut calmer bur inquiétude en leur annonçant la victoire sûre et prochaine des armes péruviennes ; et dans ce but, il adressa aux ahbesses de tous les monastères la circulaire suivante : « À la supérieure du couvent de... Ma révérende Mère, la médisance, toujours pleine de ressentiment contre les ionocents et les gens vertueux, répand des nouvelles alarmantes qui irritent ou inquiètent les' esprits, et qui se propagent jusque dans les cloîtres, où elles obtiennent plus facilement créance, à raison de la difficulté qu'on y éprouve à se mettre au courant de la politique. Le désir de tranquilliser l'esprit de votre Révérence et des dignes épouses de Jésus-Christ qui forment la communauté de cet inviolable asile^ m'a décidé à m'adresser à Elle pour la rassurer, en lui déclarant qu'elle n'a à craindre aucune profanation de ses cloîtres par suite de la guerre, car la capitale est parfaitement en état de contenir Tennemi, dans le cas où celui-ci, dans sa criminelle perfidie, essayerait de l'attaquer. Nos désastres du sud ne se renouvelleront pas à Lima; qne votre Révérence en soit persuadée et qu'elle vive en paix auprès de ses vertueuses sœurs, en implorant du Tout-Puissant le prochain triomphe de nos armes.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
<c Mariano C. Bustamantb. »
LA GAliPÂONE DE LIMA 6t
nous ayons à surmonter, la résistance n*aura d'autres limites que celle de l'existence même des Péruviens, et si Tennemi veut nous vaincre, qu'il sache dès à présent que pour assurer son triomphe, il devra ne pas laisser un seul homme debout dans tout le Pérou. »
La confiance en la victoire avait également gagné Tarchevéque de Lima. En réponse à la note du gouvernement, il se félicite de la ferme résolution de vaincre qu'avait prise le chef suprême de l'État, persuadé, ajoute-t-il, que Dieu accordera définitivement la victoire au Pérou. A cet effet, il offrait au gouvernement les ornements précieux des églises ; mais il exigeait en même temps que les dames offrissent leurs bijoux et les personnes riches une partie de leur fortune. » « L'Église offre les trésors de ses temples, dit-il à ce propos, est-ce trop demander que les dames offrent les leurs, que les gens riches donnent une partie de leur fortune, que tous apportent leur offrande, si faible qu'elle soit, pour conserver sans tache le front de Ja patrie et le couvrir de lauriers à la fin de la journée? » Nous verrons plus tard ces mêmes exigences se renouveler en des termes menaçants. La presse de Lima, excitant les mauvais instincts de la plèbe, qui constituait la force du pouvoir de la dictature, stigmatisa les capitalistes péruviens qui ne se défaisaient pas de leur fortune en faveur du pays, en les appelant des voleurs enrichis par la spoliation du trésor public; elle provoquait ainsi imprudemment les crimes et les pillages qui devaient suivre la défaite.
La mystérieuse réserve du gouvernement de la dictature dans tout ce qui avait rapport à l'administration des fonds publics, car il n'avait à rendre compte à personne des dépenses qu'il faisait, ne nous permet pas de juger de l'importance de cette offre des ornements des églises, dont on fît néanmoins beaucoup de bruit pour provoquer de nouvelles offrandes et pour inspirer de la crainte et de la défiance à l'ennemi. Mais nous avons des raisons de croire qu'elle n'apporta pas un grand contingent de ressources au trésor péruvien. Les églises de ce pays, fort riches sous le régime colonial, étaient bien déchues de leur ancienne splendeur. La guerre de rindépendance, en premier lieu, et ensuite de continuelles guerres civiles avaient consommé une grande partie de leurs
trésors ; mais leur plus redoutable ennemi avait été le gaspillage , qui avait pénétré depuis longtemps dans toutes les branches de Tadministration publique. Nous croyons cependant que les biens des églises fournirent quelques ouvrages d'orfèvrerie qui servirent au dictateur à tenter une opération financière .aussi compliquée * qu'infructueuse, par laquelle il espérait donner quelque valeur au papier-monnaie. Cette opération consistait à faire frapper quelques milliers de piastres en argent, de la valeur de vingt sous chacune, sous le nom dW cas et avec cette inscription en rapport avec les circonstances : Prospérité et puissance par la justice *•
L'exécution des décrets du dictateur touchant l'organisation de la réserve ne se fît pas attendre longtemps. Don Juan M. Echenique, « colonel d'infanterie de Tarmée, préfet du département de Lima et commandant en chef de Tarmée de
l. Les deux faits que nous allons rapporter feront mieux comprendre la déplorable situation financière du gouvernement de la dictature.
Il y avait alors au Chili plus de 3,000 prisonniers péruviens, officiers, soldats et marins, auxquels leur gouvernement devait plusieurs mois de solde. Le gouvernement du Chili s'était chargé de les nourrir et de les lo^er moyennant douze piastres mensuelles par soldat, vingt-trois par ofticier au-dessous du grade de capitaine, et vingt-huit piastres par capitaine ou oficier supérieur, ce qui occasionna un déboursement considérable. Durant près d'une année et plus que dura la détention des prisonniers de Tacna et de Tarapacâ, ils ne reçurent quun seul envoi de d.mx mille livres sterling, qui ne suffisait môme pas à payer un demimois de solde à chacun d'eux. Le gouvernement de Bolivie, de son côté, n'envoya jamais une seule piastre à ses prisonniers.
y ma TaBlre fait. L'ancien archevêque de Lima, Mgr Joseph de Goyeneche, décédé en 187f , avait laissé une fortune colossale de plusieurs millions, et il avait légué 50,000 piastres aux établissements de J)ienfaisance de Lima et 150,000 à ceux d'Arequipa. Le dictateur Piérola, par décret du 6 juillet 1880, considérant, dit-il, que l'immense for> tune de la famille de l'archevêque s'est faite au Pérou, que le prélat a eu l'usufruit du riche siège archiépiscopal de Lima et du siège épiscopal d'Arequipa, que l'intégrité, l'honneur et l'autorité du Pérou sont compromis dans la guerre, et enfin que la dictature est revêtue de pouvoirs de toute espèce, entre autres de celui de législateur, et a ,par conséquent le droit « d'interpréter la volonté des testateurs», ordonne que le versement des 200,000 piastres de ces legs soit effectué 'dans trois jours, en argent comptant, d'après le taux de la circulation monétaire à 1 époque du testament, et que cette somme soit appliquée aux besoins de la guerre, par voie d'emprunt, remboursable dans des temps meilleurs. Le versement devait se faire en or ou en argent monnayé, ou en bonnes lettres sur Londres, pour une valeur égale et sans perdre sur le change.
réserve », et don Julio Tenaud, chef d'état-major de cette même armée, ordonnèrent, à la date du 9 juillet, que du dimanche 11 au samedi 17 du même mois, tous les Péruviens habitant Lima se lissent inscrire dans leurs corps respectifs, sous les peines les plus sévères. L'inscription devait commencer, « pour lui donner plus de solennité», par une grande fête militaire, salves d'artillerie, musique, etc. D'après les dispositions de ce décret, la réserve formait dix divisions et deux brigades, composées chacune d'hommes de professions ou d'emplois analogues ou semblables ^
1. Aân de mieux faire comprendre la curieuse dislribuliou des soldats de Farmée de réserve du Pérou, dous copions ici intégralement les articles 2 et 3, du décret du préfet de Lima à la date' du 9 juillet 1880. Les voici :
« Art. 2. Les citoyens de la i^e division, commandée par le colonel don José Unânue, et qui sera composée de MM. les députés, des juges, des avocats et des bacheliers, des employés de justice, des procureurs, des notaires et des clercs d'avoué et de notaire, se rassembleront au Palais de Justice.
u Ceux de la 2e division, aux ordres du colonel don Pedro Gorrea y Santiago, et composée des propriétaires, des banquiers, des chefs de maisons de commerce et de magasins et de tous leurs employés, se rassembleront à la place de San -Pedro.
« Ceux de la 3® division, commandée par le colonel don Serapio Orbegozo, et qui sera composée des professeurs et des étudiants, se réuniront dans les cloîtres de l'Université.
« Ceux de la 4® division, commandée par le colonel don Juan de Ahaga y Puente, et qui sera composée des architectes, des entrepreneurs de travaux publics, des charpentiers et des maçons, se réuniront à la place de Santa-Ana.
« Ceux de la 5® division, commandée par le colonel don Ju^ Pena 1 Coronel, et qui sera formée par les tailleurs, les chapeliers, les cordonuiers, les bourreliers et les nattiers, se réuniront à la place de San- Agustin.
a Ceux de la 6© division, commandée par le colonel don Ramon Montero, et qui se composera des orfèvres, des ferblantiers, des machinistes, des forgerons, des chaudronniers, des fondeurs et des meuniers, se réuniront à la place de BoUvar.
« Ceux de 7* division, commandée par le colonel don Dionisio Derteano, et qui se composera des employés de Tadministration publique et des bureaux de bienfaisance, des journalistes, des typographes et autres employés d'imprimerie, se réuniront à la place principale,
« Ceux de la 8© division, commandée par le colonel don Juan Arrieta, et qui sera composée des confiseurs, des pâtissiers, des boulangers, des domestiques, des garçons d'hôtel, des aubergistes, des hôteliers, se réuniront à la place du théâtre.
« Ceux de la 9« division, commandée par, le colonel Bartolomé Figari, et qui se composera des tapissiers, des peintres, des barbiers, des
La presse de Lima ne trouvait pas d'expressions pour louer convenablement les auteurs de ces dispositions. Suivant elle, ces décrets, ainsi que les démarches faites pour reconstituer la confédération péru-bolivienne, allaient porter Tétonnement et répouvante au Chili, en lui faisant voir combien il serait insensé de songer à attaquer Lima. « Le Pérou^ disait la Patria du même jour, renaît à chacun de ses révers; il relève sa cause, en même temps qu'il pose les fondements d'une révolution colossale de la constitution internationale du continent... Mais on pourrait encore attribuer cette attitude au gouvernement; pour qu'il ne reste aucun doute sur les véritables sentiments du pays, Lima présentera dimanche prochain le spectacle le plus grandiose en accourant, à Tappel de Tautorité, s'enrôler dans Tarmée destinée à la défense nationale. L'ordonnance indiquant le lieu de Fenrôlement a donné une seule et même impulsion à toute la ville, et il n'y en a pas un seul, parmi ses habitants, qui ne s'engage, quel que soit le
marchands ambulants et de tous ceux dont Tétat n'est pas spécialement déterminé ici, se réuniront à la place de Santo-Domingo.
« Ceux de la lO^^ division, commandée par le colonel don Antonio Bentiu, et qui sera composée des employés et des ouvriers du chemin de fer et des tramways, de ceux des entreprises du gaz et de Teau potable, de même qae les plombiers et les gaziers, se rassembleront à la place de Monserrate.
a Les citoyens de la brigade d'artillerie, commandée par le colonel Adolfo Salmon et qui se composera de la compagnie des pompiers de Lima, des carrossiers, de la compagnie Cosmopolite, des charretiers et des appareilleurs, se réuniront à la place de la Micheo.
tt Les citoyens de la brigade de cavalerie, commandée par le colonel don Juan Francisco Elizalde, qui sera composée des porteurs d'eau, des propriétaires de remises et de leurs employés, des vétérinaires, des cochers et des pêcheurs, se rassembleront à la place de San-Lâzaro.
« Art. 3. Tout citoyen qui ne serait ni chef ni officier de quelqu'un des corps en formation, est forcément obligé de s'inscrire dans le corps de métiers auquel il appartient, avec défense de le faire dans tout autre. »
Il est utile de donner ici quelques chiffres sur la population qui devait fournir les soldats de la réserve.
Selon le recensement de 1876, le département de Lima avait 226,992 habitants, et la ville 100,156. La population de la ville se composait de 15,398 étrangers, 19,630 indiens, 9,008 nègres, 23,120 métis, et 33,020 péruviens blancs. En lisant le décret du préfet de Lima on croirait que cette ville était une espèce de ruche, dans laquelle tout le monde avait une profession; mais selon le recencement de 187611 y avait 62,243 personnes sans occupation avouée. On voit, que Toisivité était une des plus graves maladies du Pérou, et l'on comprendra que tant de désœuvrés ne songeassent qu'à la politique et à la révolte.
poste qui lui est assigné. La réponse la plus éloquente aux illusions et à la vanité chiliennes, c'estForganisation d'une magnifique armée de réserve, qui, dans un bref délai, deviendra une réalité ; cette armée doit être le précurseur de la bonne fortune qui couronnera enfin la cause de la justice et compensera la mauvaise chance qui jusqu'à présent a fait triompher l'ennemi. »
Les journaux avaient annoncé que la réserve s'élèverait à 50,000 hommes. Néanmoins, les inscriptions effectuées en vertu des décrets, montèrent nominalement à 18,000 hommes et se réduisirent à un efiTectif de 15,000, d'après les calculs les plus exacts. L'assiduité aux exercices, qui étaient annoncés par les cloches de la cathédrale, fut exemplaire pendant quelques jours ; mais l'enthousiasme des uns, la frayeur qu'inspiraient aux autres les peines dont ils étaient menacés, commencèrent bientôt à disparaître, et les absences devinrent si nombreuses et si répétées, que le gouvernement dut menacer de nouveau les soldats de la réserve des châtiments les plus sévères, mais sans obtenir plus que les chefs le résultat qu'il attendait de ces menaces. Les exercices de l'armée appelée réserve commencèrent à Lima le 18 juillet. Les soldats reçurent de bonnes armes et quelques corps arrivèrent à s*en servir passablement; mais rien ne put établir cette solide discipline à laquelle des troupes organisées dans de pareilles conditions n'ont jamais pu atteindre.
Deux mois après, l'opinion publique était pourtant persuadée que le Pérou était non seulement prêt à repousser une invasion de Tennemi, mais aussi à envahir le Chili et à en occuper militairement la capitale Santiago. « Qu'on juge, disait un journal de Lima, le 22 septembre, quels doivent être le dépit et la fureur des Chiliens, en reconnaissant qu'ils ont perdu leur temps, leur sang et leur argent en coups inutiles et que lorsqu'ils croyaient avoir écrasé le Pérou, celui-ci se relève, plus fier et plus imposant que jamais... Ainsi qu'une bande de voleurs qui guettent le moment opportun de se jeter sur la proie convoitée, les Chiliens se croient aux portes de Lima; mais comme la justice, comme la force vengeresse qui poursuit le criminel jusque dans les profondeurs de sa retraite pour lui faire expier ses crimes, nous sommes plus près de Santiago qu'ils ne le sont de Lima. »