CHAPITRE V
l'expédition LYNCH, SEPTEMBRE ET OCTOBRE 1880.
On prépare une dmsion chilienDe pour l*envoyer en expédition dans les provinces du nord du Pérou. — Le^ommaniJenieot en est confié au capitaine de vaisseau don Patricio Lyuch. ~ Elle débarque dans le port de Ghimbote, pénètre dans rintérieur du territoire ennemi et impose une contribution de guerre à un riche propriétaire de cette contrée. — Décret absurde de Piérola qui frappe de fortes peines les personnes qui paieront cette contribution. — Lynch fait détruire rétablissement qui se refusait au paiement. — 11 marche sur Supe et s^empgre d'une quantité de munitions de guerre appartenant à l'ennemi. ~- Les capitalistes péruviens font intervenir en leur faveur la diplomatie étrangère en prétendant que leurs propriétés appartenaient à des neutres. — Lynch découvre Terreur dans laquelle on avait fait tomber les ministres de la diplomatie étrangère. — Prise de sept millions de piastres en papier-monnaie du Pérou. — Débarquement à Paita et destruction des propriétés de l'État. -^ Plan d'opérations proposé par la presse de Lima pour détruire la division du commandant Lynch. — Débarquement pénible au port d'Eten. ~ Proclamations et menaces du préfet de Lambayeque. — Malgré ces proclamations, les Chiliens parcourent tout le département sans trouver la moindre résistance. — La division pénètre dans le département de la Libertad, dont les habitants paient ponctuellement la contribution de guerre. — Désorganisation et fuite des forces réunies pour résister aux Chiliens. — L'expédition retourne au Sud après une campagne de deux mois. — Ses résultats. — Nouvelle expédition sur Moquegua. — Cette ville paie la contribution de guerre. — Sur qui pèse la responsabilité de ces exécutions? — Violations du droit des gens commises par les Péruviens.
Pendant que le Chili faisait les préparatifs dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, il n'avait pas complè* tement perdu Tespoir de faire comprendre à Tennemi que le moment était venu de mettre fin à une guerre si funeste déjà pour Talliance péru-bolivienne et dont celle-ci n'avait à attendre que de nouveaux et de plus grands désastres. C'est dans cette
pensée qu'il avait accordé, nous le répétons, aux alliés après ses dernières victoires une espèce de trêve, à tel point que les navires chiliens qui faisaient le blocus du Gallao, passèrent •des mois entiers sans lancer une seule bombe sur la place malgré les provocations dont ils étaient Tobjet journellement.
Mais les alliés s'obstinaient à ne pas reconnaître leur situation et à ne pas vouloir comprendre ce que signifiait l'attitude du Chili. Dans leur arrogance invétérée, les Péruviens surtout crurent que cette attitude était le résultat de son impuissance, de Tépuisement de ses ressources et du manque d'hommes et d'argent. A cette suspension des hostilités, ils répondirent, comme nous le savons, par un chimérique projet de confédération, par des proclamations insultantes pour l'ennemi, par remploi d'engins de guerre dont Tapplication ne demandait pas le moindre déploiement de courage, comme la torpille qui coula le Loa^ et enfin par rorganisation d'une armée de réserve. Le gouvernement du Chili dut donc se préparer, ainsi que nous Tavons dit, à diriger les opérations <;ontre la capitale du Pérou.
Il résolut même de démontrer à l'ennemi par les faits l'impossibilité où il se trouvait de défendre le territoire péruvien, non plus contre une nombreuse armée, mais contre de petites divisions. Tel fut l'objet d'une expédition qu'ont rendue célèbre les plaintes, les insultes et les lamentations que Ton trouve dans les documents officiels du Pérou ainsi que dans les articles des journaux de ce pays. Cette circonstance nous oblige même à entrer dans quelques détails.
A la fin d'août 1880, les forces qui devaient faire partie de cette expédition étaient prêtes dans les ports d'Iquique et d'Arica. Elles se composaient de 1,900 hommes d'infanterie, 400 cavaliers, trois canons Krupp de montagne avec leur contingent respectif de soldats et d'officiers, une section du corps du génie, une ambulance complète avec ses médecins, chirurgiens et employés; en tout, 2,600 hommes. Deux grands transports escortés par la corvette de guerre Ckacabuco » devaient conduire ces forces qui furent également soutenues bientôt par la corvette O'Higgins. Le commandement général fut confié au capitaine de vaisseau don Patrieio Lynch. En dehors des
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indications qu'on lui donna sur les points qull convenait d'attaquer, le commandant Lynch devait régler sa conduite d'après les dispositions générales qui formaient le code militaire de l'armée du Chili *.
1. Le gouYernement du Chili avait distribué dès le commencement de la guerre à tous ses officiers, ainsi que nous Tavons dit plus haut, Les instructions pour les années des États-Unis en campagne, afin qu'ils y conformassent leur conduite. Pour que Ton couTtaisse le caractère de ces règles, il nous parait convenable de reproduire ici le jugement de Biuntschli dans l'introduction de son Droit international codifié : « Ce fut pendant la guerre civile qui ravagea les États- Unis, que parurent ces instructions que Ton peut considérer comme la première codification des lois de la guerre continentale. Le canevas de ces instructions fut préparé parle professeur Lieber, Tun des Jurisconsultes et des philosophes les plus estimés d'Amérique. Ce projet fut revisé par une commission d'officiers et ratifié par le président Lincoln. Il contient des prescriptions détaillées sur les droits du vainqueur en pays ennemi, sur les limites de ces droits, etc., etc., en un mot sur tout ce qui concerne la guerre... Elles sont beaucoup plus complètes et beaucoup plus développées que celles qui sont en usage dans les armées européennes. Comme depuis le commencement jusqu'à da fin, elles contiennent des règles générales relatives au droit international dans son ensemble, et comme de plus elles tiennent compte des ddées actuelles d'humanité et de la manière de faire la guerre entre nations civilisées, les effets s'étendront bien au delà des frontières des États-Unis et contribueront puissamment à fixer les principes de la :guerre. »
Dans rimpossibilité de reproduire ici toutes ces instructions, nous allons en citer quelques extraits qui sont les articles sur lesquels le «commandant Lynch appuyait sa manière de procéder :
tt Art. !•'. — Une place, un district, une contrée occupés par l'ennemi «ont placés par le seul fait de Toccupation, sous Tempire de la loi martiale de l'armée envahissante ou occupante. Il n'est pas nécessaire •qu'une proclamation ou tout autre avertissement public ait fait ou n'ait pas fait savoir aux habitants qu'ils sont régis par cette loi. La ioi martiale est l'effet immédiat et direct, la conséquence spontanée de roceupatioa ou de la conquête.
« La seule présence d'une armée ennemie entraine la mise en vigueur •de la loi martiale de cette armée.
« Art. 7. — La loi martiale s'étend aux propriétés et aux persozmes^ «ans distinction de nationalité.
« Art. 8. — Les consuls des nations américaines et européennes ne sont pas considérés comme agents diplomatiques. Néanmoins leurs •chancelleries et leurs personnes ne seront assujetties à la loi martiale •que si la nécessité l'exige. Leurs propriétés et leurs fonctions n'en sont pas exemptes. Toute infraction qu'ils commettraient contre le gouvernement militaire établi, peut être punie comme si elle avait pour auteur un simple citoyen, et cette infraction ne peut servir de base à une réclamation internationale.
« Art. 10. — La loi martiale donne, en particulier, à l'occupant le droit d'exercer la police et de percevoir les revenus publics et les
Les journalistes péruviens et leurs agents à l'étranger ayant souvent dit que le commandant Lynch était un soldat grossier et brutal, nous devons, malgré notre intention bien arrêtée de ne pas nous occuper de faits étrangers à la guerre, commencer par rectifier ce point. Cet officier, après être entré presque dans son enfance dans la marine chilienne, et après avoir servi pendant la guerre contre la confédération péru-bolivienne, en 1838, compléta ses études, sur la recommandation du gouvernement du Chili, dans la marine militaire de la Grande-Bretagne. Il servit avec distinction pendant la guerre contre la Chine, et retourna dans son pays avec une solide instruction nautique et avec le grade de lieutenant de la marine anglaise *. Doué d'un courage calme et froid, d'une phy-
impôts, que ceux-ci aient été décrétés par le gouvemement expulsé ou par renvahisseur. Elle a principalement pour objet d'assurer Tentretien de Tarmée, sa sécurité et le succès des opérations militaires.
« Ai't. 13. — La guerre autorise à détruire toute espèce de propriétés ; à couper les routes, canaux ou autres voies de communication ; à inter* cepter les viyres et les munitions de Fennemi ; à s'emparer de tout ce que le pays ennemi peut fournir pour la subsistance et la sécurité de l'armée.
« Art. 21 . ~- Tout citoyen ou natif d'un pays ennemi est un ennemi, par cela seul qu'il est membre de la nation ou de Tétat ennemi, et comme tel, il est sujet à toutes les calamités de la guerre.
« Art. 37. — L'envahisseur victorieux a le droit de mettre à contribution les habitants du territoire envahi ou leurs propriétés, de faire des emprunts forcés, de loger ses soldats chez les habitants, de faire servir temporairement à des usages militaires les propriétés, spécialement les maisons, les bateaux ou navires, les églises.
«I Art. 45. — Toute prise ou butin, appartient en principe, d'après les lois modernes de la guerre, au gouvernement de celui qui a fait cette prise ou ce butin. »
1. De la feuille de service du capitaine de vaisseau don Patricio Lynch, élevé au grade de contre-amiral, le 5 avril 1881, nous extrayons ce qui suit : « En 1838, Lynch sortit de Yalparaiso, faisant partie de la division navale destinée à bloquer le port du Callao. Pendant le blocus il assista aux combats partiels contre les forts du Callao, sous les ordres du commandant don Leoncio Se&oret, et il prit part à l'abordage et à la prise de Socabaya, à la destruction du brigantin Congress, et navigua constamment dans les eaux de la République péruvienne, protégeant les opérations de l'armée restauratrice jusqu'à son retour à Yalparaiso.
« En 1840, il s'embarqua sur un vaisseau de guerre de S. M. B. et partit pour l'Angleterre afin de s'instruire dans le service de la marine du Royaume-Uni .
« Il était sur un navire de l'escadre que l'Angleterre envoya contre la Chine dans la guerre que cette nation soutint pendant trois ans ;
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sionomie ouverte qui prévient en sa faveur, la distinction de ses manières, sa connaissance des langues étrangères, la franchise et la simplicité de son caractère lui ont fait des amis dévoués parmi les étrangers et parmi les consuls avec lesquels il dut négocier pendant son expédition, et cependant il eut à traiter avec quelques-uns d'entre eux des questions sérieuses. Après l'occupation dlquique, il avait rempli la charge de gouverneur de cette place. Là il s'était fait aimer des nationaux et des étrangers par son zèle dans l'accomplissement de ses devoirs, et par la douceur et la droiture de son administration.
Le 4 septembre, la division expéditionnaire partit d'Arica. Sachant que peu de temps auparavant on avait débarqué des armes pour le gouvernement péruvien dans le port de Chimhote, le commandant Lynch se dirigea vers ce port, où il arriva effectivement dans la matinée du 10. Il fit débarquer immédiatement une partie de ses forces sans rencontrer de résistance, le peu d'hommes qui formaient la garnison de la place ayant fui précipitamment. Puis il prit possession de la ville en la déclarant centre de ses opérations et s'empara du chemin de fer et du télégraphe. Sans s'arrêter aux avis alarmants de certaines personnes qui prétendaient que des troupes péruviennes se trouvaient dans les environs, il pénétra le même jour à la tête de 400 hommes dans l'intérieur jusqu'aux domaines « del Puente » et de « Palo Seco », magnifiques propriétés destinées à la culture de la canne à sucre et à la fabrication de ce produit. Il s'y trouvait d'excellentes machines et de vastes dépôts. Ces domaines étaient la propriété de M. Denis Derteano, ami personnel de Piérola, et commandant, comme nous l'avons vu, de l'une des divisions de la réserve qui s'organisait à Lima. Lynch frappa ces propriétés d'une contribution de guerre de cent mille piastres, en donnant trois jours aux administrateurs pour se procurer soit de l'argent, soit de bonnes traites sur Londres ou sur Valparaiso.
assista à neuf combats et à la prise de Canton^ Chusan, Wampoo et NankutOy ce qui lui mérita une médaille du gouvernement de S. M. B. Plus tard^ il eut le commandement de différents vaisseaux de la marine chilienne, et remplit l'emploi de gouverneur maritime de Valparaiso.
Pendant ce temps quelques détachements de cavalerie de la division chilienne parcouraient les campagnes et les villes voisines, sans rencontrer la moindre résistance. Les autorités péruviennes fuyaient vers l'intérieur sous prétexte d'organiser la défense. Un de ces détachements alla jusqu'à Yiru, à onze lieues de Trujillo, ville importante de plus de vingt mille habitants, et qui aurait pu se défendre contre les envahisseurs» Personne cependant n'eut d!autre pensée que celle de fuira l'intérieur, à l'exemple des autorités du département. Le chemin de fer de l'État avait été mis gratuitement à la disposition de tous ceux qui abandonnaient la ville au milieu de la plus grande confusion. Les Chiliens auraient pu entrer sans brûler une seule cartouche.
La nouvelle de ces faits fut transmise à Lima par le télégraphe. Elle y produisit une profonde impression et une fureur indescriptible. Sans hésiter un seul instant, Piérola lança le 11 septembre le décret suivant : « La remise à l'ennemi de toute somme d'argent par le propriétaire du domaine € Puente », sous quelque forme qu'elle se fasse, sera poursuivie et punie comme crime de haute trahison. Toute propriété qui aura fourni à l'ennemi de l'argent ou des espèces, sans qu'il s'en soit emparé par lui-même et de viVe force, est déclarée tpso facto incorporée au domaine de l'État ».
Ce décret donne lieu à de sérieuses observations. Piérola paraissait ignorer complètement que, d'après le droit des gens,, il ne conservait plus aucune juridiction sur les territoires dont l'ennemi avait pris possession, et que les habitants de ce territoire étaient tenus d'obéir au chef qui Toccupait *. Le décret du il septembre était, à ce point de vue, la répétition textuelle des décrets du mois de mars de la même année, par lesquels il avait prétendu empêcher l'exportation du guano et du salpêtre des provinces occupées par l'armée du Chili, en condamnant à la confiscation les vaisseaux de n'importe quelle
1. Bluatschli {Droit international codifié) dit textuellement ce qai suit : u Art. 544. Lorsque rennemi a pris possession effective d'une partie du territoire, le gouvernement de la nation vaincue cesse d'y exercerson pouvoir. Les habitants du territoire occupé sont exempts de tous les. devoirs et de toutes les obligations envers le gouvernement antérieur et sont tenus d'obéir aux chefs de l'aimée d'occupation.
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nationalité qui feraient l'exportation de cet article *. D'ailleurs, le dictateur péruvien avait44 le droit d'imposer de luinmèmela confiscation à ses nation^iux qui, sons le coup de l'occupation étrangère, payeraient une contribution de guerre quelconque?' Si loin qu'on veuille étendre les attributions de la dictature, elles n'arrivent cependant pas à violer les droits de la propriété par un simple décret. Aussi verrons-nous plus tard qu'après les premières rigueurà exercées par le commandant Lynch contre ceux qui désobéissaient à ses ordres, personne ne se souvint plus du décret du dictateur.
Il semblerait que le propriétaire des domaines de « Puente » et de « Palo Seco » n'eût pas la même foi dans l'efficacité de la résolution dictatoriale. Dan-s la réponse qu'il adressa à ce sujet à son administrateur, il lui dit qu'il y a des tiers neutres qui ont « d'importants intérêts dans ces établissements ; que lesdites tierces personnes ont été engagées sur sa parole et par des obligations commerciales, et qu'il les a mises au courant de ce qui se passe afin qu'elles pussent sauvegarder ces intérêts autant que possible. » Ces mots voulaient simplement dire qu'il avait de fortes dettes contractées vis-à-vis de neutres, et que cette circonstance devait l'exempter du paiement de la contribution de guerre. Mais ce qui démontra plus clairement que ce n'était là qu'un expédient, ce fut la reproduction de la même ruse par tous les commerçants ou propriétaires. En efi*et ils étaient unanimes à déclarer que leurs biens appartenaient aux neutres, de manière que quelques jours plus tard il n'y avait pas dans le nord du Pérou, une maison, une ferme, un chemin, un canal qui ne fût proclamée la propriété ou d'un Anglais, ou d'un Français, ou d'un Italien.
Le délai qu'avait fixé le commandant Lynch pour le paiement de la première contribution étant expiré, il reçut de l'administrateur des domaines en question, lequel était un des propres fils du propriétaire, une lettre contenant un refus absolu. On lui donnait, à l'appui de ce refus, deux raisons : le décret de Piérola qui défendait de payer, et les dettes que M, Derteano avait contractées vis-à-vis d'un autre. Mais le