CHAPITRE I er
Du caractère général de la Jacquerie, d'après les chroniqueurs contemporains et surtout d'après Froissart.— De la condition des personnes qui y participèrent.— Des localités qu! furent - le théâtre de cette insurrection.
Nous savons maintenait quelles causes produisirent la Jacquerie, quelle occasion servit à la faire éclater ; le moment est venu d'exposer les incidents qui signalèrent ce soulèvement redoutable . Nous avons puisé les éléments de cette seconde partie de notre thèse dans les arrêts et mandements de la collection dite des Jugés du Parlement et surtout dans les lettres de rémission pour fait de participation aux effrois insérées au Trésor des Chartes . C'est à l'aide de cette dernière classe de documents , jusqu'à ce jour inexplorés , que nous avons pu pénétrer dans les plus intimes détails de cette lutte terrible, et en reconstituer, pour ainsi dire pièce à pièce , l'intéressante histoire . Toutefois, l'emploi de ces lettres de grâce, comme source d'information historique, donne lieu à une objection que Ton pourrait nous adresser, et qu'il est de notre devoir de prévenir. Ces lettres ont été délivrées en faveur de personnes coupables ou
du moins soupçonnées d'avoir trempé dans la Jacquerie. En butte à la rancune et aux poursuites des nobles, elles avaient sollicité des lettres de rémission et les avaient fait entériner à la chancellerie royale alin de ne plus être inquiétées. Il suit de là qu'elles avaient eu intérêt à altérer la vérité, c'est-à-dire à atténuer, sinon à nier absolument la part qu'elles avaient pu prendre aux effrois. Ces documents sont donc forcément, par leur nature même, des pièces à décnarge.
Tout cela est vrai ; mais cet inconvénient que nous venons de faire ressortir, comme on le voit, dans toute sa force et de mettre daus tout son jour, était , à vrai dire , inévitable . En effet, si Ton excepte les lettres de rémission, la Jacquerie ne nous est connue que par les chroniques contemporaines! Or, ces chroniques, dans leur récit nécessairement court et un peu vague, s'en tiennent aux généralités ; elles ne font aucunement mention de ces particularités, de ces incidents dont les lettres de rémission du Trésor des Chartes nous on seules conservé le souvenir. Le contrôle des faits qui émanent de cette dernière source est donc impossible.
Devions-nous pour cela nous priver des précieuses lumières qui ne pouvaient nous être fournies que par ce genre de documents? Nous ne l'avons pas pensé. Nous avons pris ce parti
avec d'autant moins de scrupule que ce qu nous intéresse le plus dans les lettres de rémission est précisément ce que les parties qui se les firent délivrer avaient le moins intérêt à dénaturer ou simplement à altérer dans leurs dépositions. Que, par exemple, tel ou tel paysan, presque toujours inconnu, ait joué un rôle plus ou moins considérable dans la Jacquerie, que sa complicité dans les effrois ait été plus ou moins grande, que nous importe ! Ce que nous cherchons surtout, pour ne pas dire uniquement , ce sont les grands épisodes, les incidents principaux nécessairement rappelés à propos du rôle joué par ce paysan, incidents alors trop notoires pour que celui-ci pût les présenter sous un jour faux, sans risquer de se compromettre, et qu'il n'avait d'ailleurs aucun intérêt à déguiser, du moins dans leur contexture générale.
La curieuse révélation des principales scènes et des situations les plus intéressantes du drame de la Jacquerie, tout rôle des acteurs et personnes mis à part, voilà donc seulement ce qu'il faut chercher, et, j'ajoute, ce qu'on est sûr de trou ver dans les lettres de grâce relatives aux effrois . Quant à la vérité de l'ensemble, c'est-à-dire h l'atrocité trop réelle, qui fut malheureusement le caractère dis* tinctif de cet épouvantable soulèvement , ne la cherchez pas dans les documents dont je viens de
parler, elle est ailleurs. Elle est dans les chroni-
queurs du temps, dans Pierre d'Orgemont, dans Jean de Venette ; elle est surtout dans Froissart, qui a tracé de la Jacquerie ce tableau empreint d'une si naïve et si éloquente horreur :
« Asses 1 tost après la délivrance du roy de Navarre, avint une merveilleuse grande tribulacion en pluseurs parties du royaume de France, si comme en Biauvesis, en Brie et sus la rivière de Marne, en Laonnois, en Valoys, en la terre de Couchy et entour Soissons . Car aucunes gens des villes champestres sanz chief s'assemblèrent en Biauvesis. Et ne furent mie .c. hommes les premiers. Et distrent que touz les nobles du royaume de France, chevaliers et escuiers, honnissoient et trahissoient le royaume , et que ce seroit grant bien qui tous les destruiroit. Et chacun d'eulz dist ; « H dist voir, il dist voir. Honnis soit cil par qui il demourra que tous les gentilz hommes ne soient destruis. » Lors se cueillirent et s'en alerent, sanz autre conseil, et sanz nulle armeure fors que de bastonsferrez etde cousteaux, en la maison d'un chevalier qui près de là demoroit. Si brisierent la maison et tuèrent le chevalier , la dame et les enfans, petis et grans, et ardirent la maison. Secondement il en alerent à un autre fort chastel et firent pis • asses. Car il pristrent le chevalier et le lièrent à
1 Blbl. impe'r., dép. des manuscrits, fonds Colbert, iu-fol., vel., n°8339 2. 2. Chronique de Froissart.
une cstache bien et fort, et violèrent sa femme et sa fille les pluseurs , voiant le chevalier. Puis tuèrent la dame , qui estoit enchainte , et sa fille et tous les enfans, et puis le dit chevalier à grant martyre, et ardirent et abatirent le chastel . Ainsi firent -ils en pluseurs chastiaux et bonnes maisons, et multiplièrent tant qu'il furent bien .vT. Et par tout là où il venoient, leur nombre croissoit, car chascun de leur semblance les sulvoit. Si que chascuns chevaliers, dames, escuiers, leurs famés et leurs enfans les fuioient ; et en portoient les dames et les domoiselles leurs enfans, .x. ou .xx. lieuues loing, où il se povoient garantir, et laissoient leurs maisons toutes vagues et leur avoir dedens . Et ces mescheans gens assemblés , sanz chief et sanz armeures, roboient et ardoient tout et occioient touz gentilz hommes que il trouvoient; et enforçoient et violoient toutes dames et pucellez sanz pitié et sanz merci , ainsi comme chiens esragiés. Certes onquez n'avint entre Crestiens ne Sarrasins telle forsennerie que ces gens foi£>ient. Car qui plus faisoit de maulz ou plus vilains faiz, telz faiz que créature ne devroit oser penser, aviser ne resgarder, cil estoit le plus prisié entreulz et le plus grant maistre. Je n'oseroie escrire ne raconter les orribles faiz et inconvenables que il faisoient aus dames. Mais entre les autres desordenances et villainz faiz, il tuèrent .1. cheva-
lier et boutèrent en .1. hastier, et tournèrent au feu et le rostirerit au feu, voiant ]a dame et ses enfans. Après ce que .x. ou .xii. eurent la dame efforciée et violée, il les en vorrent faire mangier par force et puis les tuèrent et les firent morir de maie mort. Et avoient fait .1. roy entre eulz qui estoit, si comme on disoit adonc, de Clermont en Biauvesis. Et le eslisirent le pieurdes pieurs, et ce roy on Tapelloit le roy Jaque Bonhomme. Ces mescheans gens ardirent et abattirent ou pais de Biauvoisis , et environ Corbie et Amiens, et Montdidier, plus de .lx. bonnes maisons et fors chastiaux. Et se Diex n'eust mis remède par sa grâce, le meschief fust si multiplié que toutez conmunautés eussent destruit sainte Eglise après et toutes riches gens par tout pais» Car tout en telle manière si faites gens faisoient ensou pais de Brie et de Partois. Et convint toutes les dames et les domoiselles du pais et les chevaliers et les <^çyi$rs qui eschaper leur povoient à fuir à Miaux en Brie, l'un après l'autre en purs leur cottes ainsi que elles povoient, aùxi bien la duchesse de Norpœndie et la duchesse d'Orliens et foison de hautes dames comme autres , se elles se voloient garder d'estre violées et enforciées et puis après tuées et murdries. Tout en semblable manière si faites gens se maintenoient entre Paris et Noion et entre Paris et Soissons, et entre Soissons et Hen en Ver-
•mandois et par toute la terre de Gouchi . Là estaient les grans violeurs etmaufaiteurs.Etessilierent que entre la terre de Couchi, que entre la conté de Valoys , que en Teveschié de Laon , de Soissons et de Noion, plus de .c. chastiaux et bonnes maisons de chevaliers et d'escuiers . Et tuoient et roboient quanqu'il trouvoient. Mais Diex par sa grâce y mist tel remède de quoy on l'en doit bien regracier, si comme vous orrez ci après.
Quant les gentilz hommes de Biauvesis, de Corbiois, dé Vermendois, de Valoys et des terres où ces mescheans gens conversoient et faisoient leur forsennerie, virent ainsi leur maisons destruitez ét leurs amis tués, il mandèrent secours à leurs amis en Flandres, en Haynau, en Braiban et en Hesbaing. Si en y vint tantost asses de tous cpstés. Si s'assemblèrent les gentilz hommes estranges et cilz du pais qui les menoient. Si commencierent auxi à tuer et à decoper ces mescheans gens sanz pitié et sanz merci, et les pendoient par bous aus arbres où il les trouvoient. Meismement le roy de Navare en mist .i. jour à fin plus de .ni m . asses près de Clërmont en Biauvesis. Mais il estoient jà tant multipliez que, se il fussent tous ensemble, il eussent bien esté .c m . hommes. Et quant on leur demandoit pour quoy il faisoient ce, il respondôient qu'il ne savoient, mais il veoient les autres faire, si le faisoient auxi. Et pensoient que il
deussent en telle manière destruire touz les nobles et gentilz hommes du monde par quoy nul uen peust estre, »
Nous avons rapporté en entier ce passage, parce qu'il nous représente sous des couleurs aussi sombres que fidèles les cruautés commises par les Jacques, ainsi que les désastres auxquels donna lieu leur soulèvement. C'est en vain, d'ailleurs, qu'on voudrait taxer cet écrivain d'exagération. Son témoignage est confirmé par tous les chroniqueurs du temps, et notamment par Pierre d'Orgemont ! , et par Jean de Venette 2 , Tous signalent, d'un commun accord, les horribles excès dont les paysans rebelles se rendirent coupables. Notre vœu serait que chacun de nos lecteurs se pénétrât bien vivement du passage de Froissart, cité plus haut, afin de teindre ensuite de ses fortes couleurs lés esquisses ternes et à dessein très effacées que nous ont fournies les lettres de rémission du Trésor des Chartes, Grâce à cette précaution, on connaîtra la Jacquerie dans ses plus profonds et ses plus minutieux détails, sans pour cela se faire une idée moins juste et moins vraie de l'en-
1 Grandes Chronique» de Samt-Denis. Voir l'excellente édition de M. P. Paris, in-fol., chap. 74 et 76, p. 4474 et 4472. * Contin. de Nangis dans d'Achery, Spicil.,\. m, p. 449.
semble et du caractère général de cette sauvage vengeance.
L'atrocité de ces représailles cause moins de . surprise, quand on considère combien étaient ignorants, abrutis, grossiers, les hommes qui les exercèrent. L'immense majorité de ceux qui trempèrent dans la Jacquerie appartenaient à la classe des paysans. U n'en faut pas d'autre preuve que ce considérant, qui termine presque toutes les lettres de rémission : « Comme il soit homme de labour, qui a à cueillir et mettre à sauveté ses biens 1 . » Toutefois, les Jacques ne se recrutèrent pas seulement parmi les paysans. S'il faut en croire les Grandes Chroniques de Saint-Denis, des membres de la bourgeoisie, et peut-être même de la noblesse, vinrent grossir la foule des hommes de labour ; « Et en^es assemblées avoit gens de labour le plus, et si y avoit de riohes hommes, bourgois et autres 2 . » Des gens des métiers, bouchers 5 , tonneliers % charrons 5 , des marchands d'œufs, de volaille, de fromage et autres denrées de la campagne 6 , se joignirent aussi aux labou-
1 Très, des Chart., reg. 86, p. 309. %
* Gr. Chr. de S. D., édit. de M. Parts, p. 4 479, ch. 76. 3 Très. detChart., reg. 90, p. 244.
* lbid.,ibid.,p. 425.
5 Ibid., ibid., p. 82.
* Très, des Ch., reg, 86, p.^430.
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reurs. On vit même des prévôls 1 , des sergents* et autres officiers royaux r> , donner la main aux rebelles, et se rendre complices de l'insurrection. Ce qui pourra paraître plus surprenant encore c'est que les Jacques, qui déclarèrent une guerre ouverte, au moins dans certains pays, dans la prévôté de Vitry par exemple, aux prêtres * àoséi bien qu'aux nobles, n'en comptèrent pas mohlâ des membres du clergé dans leurs rangs. Unprêtrey nommé messire de Verrigues , est mentionné coihme ayant proféré contre le régent tes injurès les plus grossièi'es VUn àutteprètré, Jean Nereâ^ get 6 , curé de Gelicourt, dans le comté de Vâl6ïs y dut faire insérer au Trésor des Chartes une lettré de grâce qui lui avait été octroyée sut te fait 1 été sa participation aux effrois. Deux clercs, Jean Dtiu* blet le jeune 7 , et Guilbèrt Doubl*, son frère, côttt< parurent, en 1 360, devant Pôffitiial dé Beàuva& t on les accusait d'avoir été, au temps dtr soulève^
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VJbwMto'd*. p. 480. ,i u v .:^ t . |t(;j
8 J6id.*;tyd., p. 471,223 et 456.
3 7&id., tôid., p. 397.
> Md, ibid. $ p. 357 : « ... Pluseurs conspirations, alliencës et monopoles encontre les nobles et ctotyM.da pais, . . %> :
« Voici ces injures qui fissent bien la brutalité des moeur* » «tdu langage de ce temps : «... Fil de putain, merde, laronchel...» (Très, desChart., reg. 90, p. 55.)
• Très, des Chart., reg. .8t> 4 p. 386.
7 i&id., reg. 87, p. I
ment contre les nobles, complices, chefs et capitaines des gens du plat pays dans les diocèses de Beauvais et d'Amiens, et d'avoir pris une part active à la destruction des châteaux d'Aumale et de Poix.
Jfais le fait le plus curieux en ce genre arriva à Blacy ! , en Champagne, dans la prévôté de Vitry. Dans ce pays, comme nous avons eu déjà l'occasion de le faire remarquer, on croyait généralement que les cnrés étaient de connivence avec les nobles ; partant on les détestait à l'égal de ces derniers. Ainsi en était-il de Jean Morel, curé de Blacy. Ses paroissiens l'accusaient, entre autres choses, d awir (ven(}u aux nobles les cloches de Blacy. Ils firent tanl, par leurs menaces et leurs injures, que tepa^vre.cur^ se vit forcé de se rendre un beau jpur avec eux* sur son cheval, à que assemblée générale, faitç par les communes du plat pays de Pçrtho^ à SaintrVrain ; il pouvait poqr tqute arme un court bâton. Arrivé au lieu de réunion, et voulant sans doute distraire les Jacques des pensées sanguinaires qu'ils nourrissaient, il ordonna pour la danse ses paroissiens, et dansa luim^me avec eux; il. formait leurs rangs avec son bâton et les encourageait à rire et à se divertir. Cependant, la préseiice dfr'Cûré au camp des Jac-
1 Voir le n* V des pièces justificatives .
ques, et ses démonstrations de bienveillance pour leur cause, n'empêchèrent pas ceux de ses paroissiens qui étaient restés à Blacy de s'emparér de ses grains, et les nobles, de confisquer ses biens à la fin des troubles.
Si Ton sait parfaitement à quelle classe de la population appartenaient en général ceux qui s'insurgèrent en 1358, ce que Ton connaît beaucoup moins, ce sont les noms des diverses localités qui furent le théâtre de la Jacquerie, ainsi que les incidents par lesquels elle y signala son passage. Les chroniqueurs ont été à peu près seuls consultés jusqu'ici sur ce point, et les données très insuffisantes qu'ils nous fournissent manquent d'ailleurs complètement de précision. Ils vous apprennent bien que l'insurrection de 1 358 éclata et sévit presque simultanément en Picardie, en Champagne et dans l'Ile-de-France, mais ne leur demandez pas autre chose. L'histoire de cette partie de la Jacquerie est tout entière dans les lettres de rémission pour cause de participation aux effrois. C'est d'après ces documents que nous avons tracé le tableau aussi complet que possible des localités où la Jacquerie exerça ses ravages 1 . C'est encore en recourant à la même source que nous allons exposer les incidents principaux qui n\arquèrent
1 Voir ô la fin de cette thèse le supplément au \ tr chapitre de la 2 e partie.
l'explosion des effrois dans les villes et villages Pour plus de netteté, nous suivrons dans cet exposé Tordre topographique , en procédant du nord au sud.
Excepté toutefois les villes et villages de l'Ile-de-France et du comté de Meaux, dont il ne sera question que dans la troisième partie de celte thèse, à propos de la part que Marcel prit à la Jacquerie.