‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 25 sur 106 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

souvent, une bonne ville ou un bon chastel, une journée ou deux loin ; et puis s'assembloient vingt brigands ou trente, et s'en alloient, tant de jour que de nuit, par voies couvertes, que ils entroient dans cette ville ou en ce chastel que espié avoient, droit sur le point du jour, et boutoient le feu en une maison. Et ceux de la ville cuidoient que ce fussent mille armures de fer, qui vouloient ardoir leur ville : si s'enfuyoient, qui mieux mieux, et ces brigands brisoient maisons, coffres et escrins, et prenoient quant qu'ils trouvoient, puis s'en alloient leur chemin, chargés de pillage K »

En dépit de ces horreurs, je ne crains pas de me tromper en disant que nulle profession n'était plus avantageuse et même plus honorée au xiv® siècle que celle de brigand. Je demande la permission de citer à l'appui de cette assertion quelques preuves empruntées aux chroniqueurs du temps ; on s'expliquera plus aisément et mieux, ce me semble, à l'aide de ces données générales, l'énormité et l'impunité des excès auxquels les brigands se livrèrent dans quelques-unes de nos provinces, après la bataille de Poitiers.

Froissart nous parlait, il n'y a qu'un instant, de chefs de bande qui parvenaient à amasser, par leurs rapines, une fortune de 40,000 écus. Mais le métier de brigand ne procurait pas seulement ces avantages très solides et très palpables : il avait encore ce qu'on peut appeler ses bonnes fortunes de passion et de sentiment. On pouvait, paraît-il, gagner, en l'exerçant avec éclat,

* Froissart, Chron., édit. de Luce, l. IV, p. 67.

i2 DES CAUSES ET DE L'OCCASION DE LA JACQUERIE.

des faveurs très recherchées, surtout par des chevaliers du XIV* siècle, je veux dire lamour des nobles dames. Du moins l'anecdote suivante, racontée par Froissart, semblerait prouver que les châtelaines de cette époque avaient un faible pour les brigands d'élite.

Un jeune gentilhomme du Hainaut, nommé messire Eustache d'Aubrecicourt, capitaine d'une troupe de brigands établie en Champagne et en Brie, ravageait cette province avec tant d'entrain et d'ardeur, rançonnait nobles et manants avec tant de succès, détroussait tous les voyageurs avec une audace si chevaleresque, qu'une haute et noble princesse, madame Isabelle de Juliers, entendant parler des prouesses de ce brigand, s'éprit d'amour pour lui * : « Si estoit cette dame jeune, et avoit inamouré monseigneur Eustache, pour les grands bacheleries et appertises d'armes qu'il faisoit, et dont elle en oioit tous les jours recorder. Et le temps que messire Eustache se tenoit en Champagne, ladite dame lui envoya haquenées et coursiers plusieurs, et lettres amoureuses, et grands signifiances d'amour, par quoi ledit chevalier en estoit plus hardi et plus courageux, et faisoit de grands appertises d'armes, que chacun parloit de lui. » Ainsi l'opinion, la sympathie des femmes, cette dernière consolation qui ne manque presque jamais aux malheureux, était ici tout entière contre les opprimés en faveur de leurs oppresseurs.

La royauté elle-même, dont c'était le devoir de prendre en main la défense des paysans, se montrait empressée

1 Froissart, Chron., liv. I, édit. de Luce, t. V, p. 159.

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