CHAPITRE PREMIER
à faire des avances aux brigands et à récompenser leurs étranges exploits. Philippe de Valois proposa à Groquart *, fameux chef de brigands cantonné en Bretagne, de le faire chevalier, de le marier très richement et de lui payer une rente annuelle de 2,000 livres, s'il voulait se mettre à son service. Le même roi, ayant appris avec quelle merveilleuse habileté un autre brigand, nommé Bacon 2, qui infestait le Languedoc, avait surpris le château de Chambon en Limousin, voulut avoir auprès de lui un si audacieux et si rusé capitaine : il fit de lui son huissier d'armes, et le combla d'honneurs.
Si parfois les rois furent animés de louables intentions, elles furent presque toujours frappées d'impuissance. Philippe de Valois, informé des ravages qu'exerçait en Bourgogne un capitaine de Grande Gompagnie, Perrot de Savoie, si connu sous le nom de Petit Meschin, fit marcher contre lui une bande d'Espagnols, qui se trouvait alors en Berry. Malheureusement, ceux qui furent envoyés, remarque Villani, qui nous a rapporté ce fait, faisaient autant de mal à leurs amis qu'à leurs ennemis 3.
On voit que cet effort fut aussi infructueux dans ses effets qu'excellent dans son principe. Mais le plus souvent les rois n'essayaient même pas de protéger les malheureuses victimes des brigands. Au contraire, ils
i^Froissart, Chron., édit. de Luce, t. IV, p. 69. Altéra contin. G. de Nangis, dans d*Achery, Spicil., t. III, p. 134. ' Froissarl, Chron., édit. Luce, t. IV, p. 68 et 69. 3 Villani, 1. X, ch. 92, dans le XIV« vol. des Hist, iial. de Muralori.
li DES CAUSES ET DE LCKXASIOX DE L\ JACQrERlE.
travaillaient, dans le même temps, à consommer la ruine de leurs sujets, celle des paysans notamment, en autorisant l'abus du droit de prise, et surtout en élevant ou en diminuant arbitrairement le titre des monnaies, selon qu'ils avaient à percevoir des impôts ou à payer leurs dettes ^
Le roi Jean rendit plusieurs ordonnances pour défendre aux seigneurs de se faire la guerre les uns aux autres, tant qu'il serait lui-même en guerre avec ses ennemis. Mais ces ordonnances ne furent jamais observées, et le prince qui les avait rendues semblait luimême inviter les nobles à n'en tenir aucun compte par l'indulgence excessive, par la faiblesse coupable dont il usait en toute occasion envers les contrevenants -.
Lorsque les gens des campagnes, c pour racheter le (eu et leurs corps 3, > selon les énergiques expressions des lettres de rémission, c'est-à-dire pour échapper à
1 • H y eut, pendant le règne du roy Jean, dit Leblanc, d'étranges desordres dans les mon noyés, on les afîoiblit plusieurs fois, et leur dernier afToiblissement étoit toujours plus grand que le précèdent. Le prix des monnoyes aussi bien que celuy du marc d*argeiit changeoit presque toutes les semaines, et mesme quelquefois plus souvent; les ordonnances des monnoyes marquent que tous ces divers changemens étoient causez par la guerre des Anglois. Mais ce qui est de remarquable, c'est (\ue le roi lâchoit quelquefois d'en dérober la connoissance au public. » (Leblanc, Ti^ail. hist, des monnoyes, éd. de Paris, 1690. p. 258.)
2 L'abus des guerres privées, les excès du brigandage, la faiblesse avec laquelle la royauté essayait de réprimer ces deux fléaux, tout cela est retracé avec les plus curieux détails dans des lettres de rémission octroyées par le régent à deux gentilshommes. On en trouvera le texte dans nos pièces justificatives.
3 « Et menaçoient d'ardoir lesdictes villes, se ils ne se rançonnoient à eulx et rachetoient le feu et leurs corps. » {Reg, 86 du Très, des Chart., f 472, p. 486.)
CnAPITRE PREMIER. IT)
rincendieet à la mort, payaient de grosses sommes aux brigands, ils ne faisaient que porter la peine de Timpuissance ou de Tincurie de la royauté. Évidemment, ce n'était pas la faute de ces malheureux paysans, si le pouvoir central, qui avait mission de les protéger, les laissait exposés sans défense aux coups de leurs ennemis, et les mettait ainsi dans la nécessité de subir d'onéreuses conditions dictées par la convoitise, appuyées par la menace et la violence, imposées par la force. Il n'en est pas moins vrai que la royauté faisait un crime aux gens des campagnes de ces rançons extorquées par leurs oppresseurs, ou plutôt trouvait dans ces rapines, commises et restées impunies par sa faute, un prétexte pour battre monnaie à son tour aux dépens des mêmes victimes. Le berger, qui avait été assez faible, assez négligent ou assez lâche pour laisser dépouiller son troupeau, se vengeait sur ses brebis en leur enlevant le peu que les voleurs avaient pu leur laisser. En d'autres termes, les vilains, les manants, après avoir été contraints à composer avec les brigands, parce que le pouvoir central ne les protégeait pas, devaient financer de plus belle avec le représentant de ce même pouvoir, parce qu'ils avaient eu le malheur d'être réduits à agir comme gens sans défense qui sont à la merci du plus fort. Tous les habitants des hameaux, villages, bourgs, convaincus d avoir payé rançon aux brigands, étaient réputés coupables du crime de lèsemajesté et pouvaient encourir les poursuites et les châtiments de la justice, tant que le roi ne leur avait point octroyé de lettres de rémission ou de grâce ; or, chacun
sait que la chancellerie royale ne délivrait et n'entérinait de pareilles lettres qu a beaux deniers comptants K Les battus payaient Tamende.
L'autorité spirituelle ne montrait pas pour les brigands une moins lâche et moins coupable condescendance que le pouvoir temporel. Un fait mentionné par Froissart à la date de 1357 nous en fournit un exemple frappant. Il s'agit de ce trop fameux Régnant de Cervole 2, dit l'Archiprôtre, qui est assurément, avec Rodrigue de Villandrando 3, le type le plus saillant de ce qu'on peut nommer le brigandage chevaleresque.
Ce chef de bande, auquel la trêve conclue après la défaite de Poitiers avait donné des loisirs, crut ne pouvoir mieux les employer qu'à ravager la Provence. Il s'avança dans le cours de ses incursions jusqu'aux portes de la ville d'Avignon, qui était alors, comme on sait, la résidence de la cour pontificale. De là grande frayeur du Saint-Père et des cardinaux. Mandé au palais papal par Innocent VI, qui voulait obtenir à tout prix un arrangement, Régnant de Cervole, dit Froissart ^, « y fut aussi reveremment reçu comme s'il eust esté fils
* On compte par centaines les pièces de ce genre qui se trouvent dans les registres du Trésor des Chartes à cette date. H y en a des exemples dans nos pièces justificatives.
2 Voir l'analyse d'un Mémoire de Zurlauben, dans le tome XXV de V Histoire de l'Académie des Inscriptions, p. 155, et le livre de M. Ghérest sur VArchiprêtre (Paris, 1879, in-8}.
3 Bibliothèque de V École des Chartes, mémoire de M. Jules Quicherat t. VI, ann. 1844, p. 119-168 et p. 197-238. — Ce mémoire a été depuis développé par l'auteur en un volume intitulé : Rodrigue de Villandrando, l'un des combattants pour l'indépendance française au XV' siècle. Paris, 1879, in-B.
* Froissart, Chron , 1. I, chap. 380, éd. de Luce, t. V, p. 94.