‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 27 sur 106 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

au roi de France, et disna par plusieurs fois au palais avec le pape et les cardinaux, et lui furent pardonnes tous ses péchés; et au partir lui fit délivrer quarante mille escus, pour les départir à ses compagnons. »

Tout se réunissait donc pour faire de la profession de brigand une profession recherchée et enviée. L'existence ne semblait-elle pas sourire à ces aventuriers ? N'avaient-ils pas à souhait ce qui rend la vie douce, facile et glorieuse : la richesse, Tamour, la faveur des papes et des rois? Aussi le métier était-il cher à ceux qui ravalent une fois embrassé, et n'y renonçaient-ils qu'avec la plus grande peine. On pourra s'en convaincre en lisant les lignes suivantes de Froissart. Ce chroniqueur y met en scène un célèbre brigand, Aimerigot Marchés, qui, après avoir vendu au comte d'Armagnac le château d'Alleuze en Auvergne, d'où il tenait à sa discrétion depuis plusieurs années tout le pays des environs, se repent d'avoir conclu ce marché, et se rappelle, avec l'accent du regret, les avantages et les charmes de la vie à laquelle il vient de renoncer.

« Si.... imaginoit en soi que trop tost il s'estoit repenti de faire bien, et que de piller et rober en la manière que devant il faisoit et avoit faict, tout considéré, c'estoit bonne vie. A la fois il s'en devisoit aux compagnons, qui lui avoient aidié à mener ceste ruse, et disoit : « Il n'est temps, esbatement ni gloire en ce monde, que de gens d'armes, de guerroyer par la manière que nous avons faict ! Comment estions-nous resjouis, quand nous chevauchions à l'avanture et nous pouvions trouver sur les champs ung riche abbé, ung

iH DES CAUSES ET DE LOCCASION DE LA JACOUERIE.

riche prieur, marchand ou une route de mulles de Montpellier, de Narbonne, de Limoux, de Fougans, de Béziers, de Toulouse et de Carcassonne, chargées de draps de Bruxelles ou de Moustier-Villiers, ou de pelleterie venant de la foire au Lendit, ou d'espiceries venant de Bruges, ou de draps de soye de Damas ou d'Alexandrie ? Tout estoit nostre ou rançonné à noslre volonté. Tous les jours nous avions nouvel argent. Les villains d'Auvergne et de Limousin nous pouneoient et nous amenoient en nostre chastel les bleds, la farine, le pain tout cuit, Tavoine pour les chevaux et la litière, les bons vins, les bœufs, les brebis et les moutons tous gras, la poulaille et la volaille. Nous estions gouvernés et estoffés comme rois, et quand nous chevauchions, tout le pays trembloit devant nous. Tout estoit nostre, allant et retournant. Comment prismes-nous Cariât, moi et le Bourg de Companes? et Chalusset, moi et Perrot le Bearnois ? Comment eschelasmes-nous, vous et moi, sans autre aide, le fort chastel de Merquel, qui est au comte Dauphin? Je ne le tins que cinq jours, et si en receus, sur une table, cinq mil frans. Et encores quictai-je mil pour Tamour du comte Dauphin. Par ma foi, ceste vie estoit bonne et belle *. *

Qui ne sent combien il y a, dans ce passage, de chaleur, d'élan et de sincère enthousiasme ! Le regret de son affreux métier a inspiré à un capitaine de bandits,

1 Froissart, Chron., 1. IV, chap. 14, édil. de Buchon, t. XU, p. 188, 189 et 190. Beaucoup de ces chefs de bande étaient des cadets des plus grandes maisons. Ils se contentaient de prendre un sobriquet, et à raide de ce commode subterfuge, sauvaient Thonneur de leur blason.

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