‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 28 sur 106 · CHAPITRE FRESIIEE · texte numérisé non relu

CHAPITRE FRESIIEE

OU plutôt à Froissart qui le fait parler, une verve presque lyrique. Mais que cette sombre poésie du brigandage, si piquante aujourd'hui pour nous, a coûté cher à nos pères!

Tels étaient les hommes auxquels la défaite de Poitiers acheva de livrer notre pays. ,Ce désastre eut pour effet immédiat de changer un fléau encore purement local en une maladie contagieuse qui étendit bientôt ses ravages sur la France tout entière. Jusque-là, en effet, les brigands avaient formé des bandes isolées, éparses, et le mal qu'ils faisaient, circonscrit dans des limites assez étroites, avait à peine attiré de temps à autre Tattention des annalistes et des chroniqueurs; mais, aussitôt après l'échec de Poitiers, et à la faveur de l'anarchie qui en fut la suite, on voit le brigandage se propager, grandir, s'organiser, devenir un corps immense, j'allais dire une institution. * C'est alors aussi que ces bandes dévastatrices apparaissent, à vrai dire, pour la première fois au grand jour, et prennent une place si considérable dans l'histoire sous le nom sinistre de Grandes Compagnies.

L'armée anglaise, qui avait combattu à Poitiers sous les ordres du prince de Galles, se composait en grande partie de brigands, c'est-à-dire de soldats mercenaires brabançons, flamands, gallois ou bretons, hainuyers, gascons et allemands. Aprèà la victoire décisive du 19 septembre 1356, et la conclusion de la trêve de deux ans signée à Bordeaux le 23 mars 1357, le prince de Galles n'eut rien de plus pressé que de congédier ces troupes soudoyées dont il n'avait plus besoin. Dans une

telle conjoncture, que restait-il à faire à ces soudards, sinon à piller et à dévaster, lés armes à la main, « le bon et plentiveux pays *, » ainsi qu'ils appelaient la France?

L'occasion était d'ailleurs trop favorable pour ne pas tenter leur cupidité et leur passion des aventures. Le roi Jean était captif; les membres les plus influents et les plus puissants de la noblesse avaient succombé ou

avaient été faits prisonniers à Poitiers ; le pouvoir central, représenté par un dauphin de dix-neuf ans, et tout absorbé par le soin de sa propre défense, avait bien de la peine à se tirer des embarras que lui suscitait alors Etienne Marcel, le célèbre prévôt des marchands, au nom de la commune de Paris. Les brigands avaient donc libre champ : ils en profitèrent.

Tandis que Robert Knolles s'établissait en Normandie, où il trouva le moyen de gagner, en très peu de temps, 100,000 écus, un Gallois, nommé Ruffin *, capitaine d'une autre troupe de brigands, jeta son dévolu sur le pays compris entre la Seine et la Loire. Il réussit à se rendre si bien maître de toutes les communications dans cette région, que nul ne pouvait plus aller, soit de Paris à Vendôme, soit de Paris à Orléans, soit de Paris à Montargis, s'il n'avait la précaution de se munir d'un sauf-conduit, délivré moyennant finance par Ruffin. Les poursuites et les attaques étaient plus

' Froissart, Chron., éd. de Liice, t. V, p. 191. Les Grandes Compagnies appelaient aussi la France leur chambre, tant elles étaient habillées à y vivre à discrétion.

2 Froissart, Chron., éd. de Lucc, t. V, p. 94 et 95. Barnès appelle ce capitaine Griffith.

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particulièrement dirigées contre les « gens qui portoient malettes, » pour me servir des expressions de Froissart, c'est-à-dire contre les marchands ou autres personnes munies de fortes sommes d'argent. Ces brigands chevauchaient par bandes de vingt, trente, quarante. Ils allaient piller les paysans jusque dans leurs demeures, et massacraient impitoyablement ceux qui refusaient de leur payer rançon ; ils n'épargnaient pas même les religieux. Aussi vit-on bientôt accourir à Paris S pour y chercher un asile, non seulement des troupes de villageois, avec leurs femmes, leurs enfants, et tout ce qu'ils pouvaient emporter de leurs biens, mais encore les sœurs de Poissy et de Longchamp, les religieuses de Maubuisson et de Saint- Antoine, les minorités de Saint-Marcel, les dames de Montmartre, enfin tous les religieux ou religieuses des environs qui n'habitaient pas des villes fortifiées.

Dans le même temps 2, messire Pierre d'Audley, chevalier anglais, qui avait combattu à Poitiers, exerçait le brigandage entre Chàlons-sur-Marne et Troyes. Un autre chevalier, messire Eustache d'Aubrecicourt, Hainuyer, qui avait aussi combattu à Poitiers dans les rangs des Anglais, s'était cantonné, à la tête d'une troupe de 500 brigands, à Nogent-sur-Seine et à Pont-sur-Seine.

* Altéra conL G. de Nangis, d'Achery, SpiciL, t. IH, p. 116, col. 1 p. 118, col. 2, et 119, col. 1.

2 Ce n*est qu'à la date des derniers mois de Tannée 1358 que Froissart fait mention des incursions de Pierre d'Audley, d'Eustache d'Aubrecicourt et d'Albrest de Buef. Mais tout nous porte à croire que ces trois chefs de bande durent, ainsi que Ruffin, commencer leurs brigandages au temps où le prince de Galles licencia ses mercenaires, c'est-à-dire quelques mois après la bataille de Poitiers.

22 DES CAUSES ET DE L'oCCASION DE LA JACQUERIE.

Damery, Luzy, Saponay, Torcy-le-Grand, Plancy et tout le pays des environs reconnaissaient sa loi.

Un troisième chevalier, messire Albrest de Buef, qui avait servi, comme les deux précédents, sous letendard du prince de Galles, dans la journée du 19 septembre 1356, en qualité de capitaine de gens d'armes soudoyés, avait pris ses quartiers tout le long du cours de la Marne, depuis Château-Thierry jusqu'à Vitry-Ie- François : les environs de Reims, Épernay, Vertus, Bosnay, Hans et Sainte-Menehould en Perthois avaient été successivement en butte à ses ravages. Ces trois capitaines tenaient, tant dans la haute que dans la basse Champagne, plus de soixante châteaux et places fortes, et pouvaient mettre en campagne plus de 2,000 combattants ^

On voit que TUe-de-France et la Champagne, haute et basse, sont les pays qui eurent le plus à souffrir des incursions et des ravages des brigands. Il n'est pas sans intérêt de faire cette remarque; car c'est précisément dans ces provinces que nous allons bientôt voir éclater la Jacquerie.

Dans la Champagne, comme dans l'Ile-de-France, comme aussi dans la Picardie, nul ne pouvait alors faire le moindre voyage, sans acheter de quelque capitaine de brigands un sauf-conduit, qui, bien souvent, ne l'exemptait pas d'être pillé ou massacré par un autre. Une forte rançon était imposée aux villages habités par des paysans riches ; les hameaux trop pauvres pour se .

1 Froissart, Chron.^ édit. Luce, t. V, p. 135.

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