‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 29 sur 106 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

racheter étaient livres aux flammes. La vente de ces sauf-conduits et de ces sauvegardes était tellement lucrative, qu'un capitaine de brigands, messire Fordrigais, se fit ainsi, pendant un court séjour à Creil, une somme de 100,000 francs. Un autre chef de bande, ce Groquart dont nous avons déjà parlé, devint également si riche à ce métier, qu'il avait bien, raconte Froissart, 60,000 écus, sans compter les chevaux dont ses étables étaient pleines.

Lorsque des brigands étaient fatigués de rançonner, de piller et de dévaster un pays, et que, s'étant gorgés de butin, ils se trouvaient assez riches, alors ils vendaient à d'autres brigands la forteresse qui leur servait à la fois de repaire et de centre d'opérations. Ces nouveaux possesseurs, exploitant à leur tour les campagnes des environs, en tiraient, par tous les moyens possibles, de nouvelles dépouilles et de nouvelles richesses. Cette particularité curieuse nous est attestée par Froissart 1 :«.... Et vendoient, dit ce chroniqueur, les uns aux autres, ces capitaines des garnisons, leurs forts et leurs pourveances, et eschangeoient, et donnoient sommes d'argent ensemble, aussi bien comme de leur héritage. » Grâce à ce système aussi ingénieux que lucratif de relais dan^ l'oppression, les victimes n'avaient pas de relâche dans leurs maux, pas même celui qu'aurait dû amener tôt ou tard la lassitude des malfaiteurs.

"T^es brigands ne se contentaient pas d'extorquer l'ar-

* Froissarl, Chron., éd. Luce, t. V, p. 176. Voyez aussi les chap. 70, 80, 23 et 24 du livre 111 de la même chronique.

2i DES CAUSES ET DE l'oCCASION DE LA JACQUERIE.

gent des vilains ; ils faisaient aussi couler leur sang. Ce n était pas assez pour eux d'incendier les moissons, de couper par le pied les arbres et les vignes : ils égorgeaient encore les adolescents, les femmes, les vieillards et les enfants à la mamelle ; ils attentaient à l'honneur des vierges et des religieuses ; ils violaient les mères de famille, les emmenaient avec eux, pour les employer à leur service, et les forçaient, sans avoir égard ni au sexe ni à la faiblesse physique, à porter leurs armes V C'est en vain d'ailleurs qu'on essaierait de récuser ces témoignages, en les taxant d'exagération. Que l'on prenne la peine de parcourir, seulement un instant, les lettres de rémission du Trésor des Chartes qui se rapportent aux années 1356 et 1357, et le brigandage se présentera sous des couleurs moins sombres peut-être, mais presque aussi odieuses. Quelques traits pris au hasard parmi ceux dont fourmillent les documents de ce genre suffiront, je pense, pour en convaincre le lecteur.

* Ces détails, que nous trouvons dans une grande bulle d'Urbain V, donnée par ce pape à Avignon, le 9 juin 1365, contre les Compagnies, sont confirmés par la plupart des chroniqueurs contemporains, entre autres par Froissart, Chron.^ éd. de Luce, t. V, p. 157 et 175. — Jean Cabaret d'Orreville nous apprend qu'à Beauvoir, en Bourbonnais, les brigands avaient creusé une énorme fosse, nommée VEnfer, parce qu'un grand feu y brûlait sans cesse. Quand un de leurs prisonniers ne se voulait ou pouvait racheter de leurs mains en payant rançon, ils donnaient l'ordre de le jeter tout vivant dans cette fosse, en disant : « Menez-le en enfer. • La crainte d'un si épouvantable supplice, ajoute l'historien, saisissait tellement ceux qui en étaient menacés, que tous, pour y échapper, consentaient volontiers à faire aux brigands l'abandon de la totalité de leurs biens. {La Chronique du bon duc Loys de Bourbon^ éd. de Chazaud, p. 19.) — Voyez aussi Froissart, Chron,, 1. lU, ch. 61 et 90.

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