CHAPITRE PREMIER
piègne, où un grand nombre de laboureurs s étaient réfugiés avec la permission du duc de Normandie, furent mis en fuite et « battus comme blé en grange » par un campagnard, d'une taille et d'une force colossales, surnommé le Grand Ferré. N'y a-t-il pas, dans cette populaire et patriotique légende, un portrait fidèle du paysan français, tel qu'il était au xiv® siècle, tel qu'il est encore de nos jours : rude, brave jusqu'à l'héroïsme, patriote du fond de l'àme, bon dans sa misère? Ces laboureurs qui sont obligés de quitter les paisibles travaux des champs pour se mettre à l'abri des attaques des gens d'armes, et qui demandent humblement la permission de le faire; ce bon serviteur de Guillaume-
aux-Alouettes, le Grand Ferré, qui ne s'aperçoit de ses forces gigantesques qu'au moment où il faut venger la mort de son maître et repousser les agresseurs, dont quarante tombent sous ses coups; puis qui, rentré chez lui, tout inondé de sueur, avale une jarre d'eau froide pleine, pour apaiser sa soif; qui, plus tard, atteint de la fièvre par suite de son imprudence et étendu sur son grabat, sait retrouver un instant sa vigueur première pour se débarrasser de douze ennemis, et qui meurt bientôt après avoir bu de nouveau de l'eau froide : tous ces traits ne composent-ils pas un tableau naïf et touchant ? Ne prouvent-ils pas aussi, mieux que les plus longues apologies, combien il y avait dans le cœur de ces paysans du xiv*" siècle de sentiments nobles et généreux qui ne demandaient qu'à se faire jour, si l'oppression la plus abrutissante n'avait, pour ainsi dire, pris à tâche de les refouler et de les éteindre ?