‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 33 sur 106 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De la décadence de la chevalerie française au xi\'^ siècle. — Du redoublement de l'oppression seigneuriale qui suivit le désastre de Poitiers. — De la haine et de l'indignation des vilains contre les nobles, surtout après cette défaite.

A répoque dont nous nous occupons, la noblesse française, on ne saurait se le dissimuler, était déjà en pleine décadence. Tandis que, dans d'autres pays, Taristocratie et la plèbe continuaient de marcher, unies de sentiments et d'aspirations, à Taccomplissement régulier, pacifique et progressif de leurs destinées, en France, au contraire, s'était opérée, dès le xiv® siècle, cette scission regrettable et funeste entre la noblesse et le peuple, assurément Tun des faits moraux et politiques les plus graves de nos annales. Après avoir été une des causes de la Jacquerie, cette haine héréditaire devait, en s'accroissant avec le temps, creuser à la fin, entre les deux classes ennemies, Tabîme où, quelques siècles plus tard, sous la Terreur, faillit s'engloutir la France.

Cette animosité réciproque des paysans et des nobles commença à se manifester avec une force singulière et de plus en plus alarmante sous les premiers Valois. Si l'on en recherche le premier principe et le point de départ, on le trouvera dans les revers réitérés que la che-

32 DES CAUSES ET DE l'OCCASION DE LA JACQUERIE.

Valérie française subit pendant la première moitié du xiv^ siècle. Ces revers tenaient eux-mêmes en grande partie, selon nous, à une particularité de la stratégie française de cette époque, sur laquelle on ne saurait trop appeler Tattention.

Tout le monde sait que, dès la première moitié du XIV® siècle, les armées des deux plus redoutables puissances adverses que la France eut alors à combattre ne se composaient plus exclusivement de chevaliers et de gens de guerre pesamment armés. En effet, les communiers, avec leurs hallebardes et leurs maillets de plomb, faisaient le fond des milices des Flandres ; de même que les soldats mercenaires armés à la légère, c'est-à-dire les brigands et les archers des bonnes villes, avec leurs flèches et leurs pieux ou piques, composaient la principale force des armées anglaises. La chevalerie française, seule, dans sa présomption et son arrogant mépris pour les vilains, jugea indigne d'elle de s'adjoindre un corps de troupes prises dans la roture K

* Ainsi, à Gourtray, en 1302, les pauvres fantassins français se battaient comme des lions et avaient déjà repoussé les Flamands, lorsque messire de Valepayelle dit au comte d'Artois :

Sire, cil vilain tant feront Que l'onneur en emporteront ;

alors les hommes d'armes, se précipitant en avant, entr'ouvrent les rangs de leurs arbalétriers, les renversent et les étouffent. — A Crécy, Philippe de Valois fait tailler en pièces ses arbalétriers, en s'écriant : « Or, tôt, tuez toute cette ribaudaille qui nous empêche la voie sans raison. »

Il n'en était pas ainsi en Angleterre. Dans ce pays, les hommes de pied avaient été relevés à leurs propres yeux, et les nobles, qui, en s'appuyant sur le peuple, avaient obtenu la déclaration de la Grande Charte, au lieu de dédaigner la piétaille, comme on appelait en France l'infanterie, tenaient à honneur de combattre à sa tête.

Page 1