‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 34 sur 106 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Seule, elle se fit longtemps un ridicule point d'honneur de rejeter, ou du moins de rendre inutile Tusage des armes à feu, ainsi que tous les perfectionnements introduits à cette époque dans Tart de combattre. De cruels revers, éprouvés coup sur coup à Courtray, à Crécy S à Poitiers, vinrent la punir d'un si sot orgueil. Aussitôt, il est vrai, qu'une nécessité impérieuse la forçait d'accepter l'aide et le renfort des arbalétriers des communes françaises, comme à Cassel, la victoire se rangeait sous ses bannières. Tant il est vrai que les défaites citées plus haut doivent être attribuées surtout à la cause que nous signalons !

Quelle qu'en fût la source, ces revers répétés eurent pour la noblesse française deux conséquences également désastreuses. D'abord ils la dépouillèrent d'un prestige qui était la plus grande partie de sa force, le prestige militaire. En second lieu, faits prisonniers en masse dans toutes ces batailles, les seigneurs, pour trouver l'argent nécessaire à leur rançon, durent recourir à des exactions qui poussèrent à bout la patience de leurs vassaux. Déjà méprisés, ils devinrent encore plus odieux.

La noblesse ne pouvait même plus, d'ailleurs, revendiquer le mérite du désintéressement dans la défense du pays. Commençant à vivre loin de leurs châteaux, près du roi, les chevaliers se mirent à prendre en retour les allures serviles et mercenaires des courtisans.

* Les communes combattirent à Crécy, et même avec tant de courage que les bourgeois d*0rléans arrêtèrent un instant les Anglais victorieux. Mais tout fut perdu par l'ardeur désordonnée et la témérité des chevaliers français.

3i DES CAUSES ET DE l'OCCASION DE LA JACQUERIE.

Ils ne voulurent plus servir gratis. En 1338, les nobles du Languedoc se plaignirent de ce que les gages qu'on leur avait payés pendant la guerre de Gascogne n'étaient pas proportionnés à ceux qu'ils avaient reçus dans les

autres campagnes faites en ce pays. On était au moment de la reprise de la guerre contre les Flamands et les Anglais. Philippe de Valois dut s'exécuter. A compter de ce moment, le chevalier banneret eut vingt sous tournois par jour; le simple chevalier, dix; les autres gens d'armes reçurent une indemnité proportionnelle à leur rang ^. Mais toutes ces soldes ne tardèrent pas à être doublées sous le roi Jean. M. Michelet ^ fait remarquer avec raison que c'était là le pire des systèmes : féodal et mercenaire tout à la fois, il réunissait les inconvénients des deux autres. J'ajoute que, par une singulière coïncidence, les nobles choisissaient, pour exiger une solde qui était une innovation, le moment même où, par leurs fautes et leurs insuccès militaires, ils la méritaient le moins. Il y avait dans ce rapprochement, pour les nonnobles, qui voyaient l'argent de leurs subsides employé a la fois aussi mal et d'une façon aussi insolite, un double sujet de plainte. Ainsi se forma chez nous, sous l'influence de toutes ces causes réunies, entre l'aristocratie et le peuple, surtout le peuple des campagnes, exposé sans défense à l'oppression seigneuriale, cette haine si regrettable d'où nous allons tout à l'heure voir sortir la Jacquerie. La défaite de Poitiers fut la première occasion qui commença à la faire éclater.

* Ordonn., t. U, p. 120-130.

« Michelet, Hist. de France, t. HI, p. 299.

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