‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 35 sur 106 · CHAPITRE 11. 3î · texte numérisé non relu

CHAPITRE 11. 3î

Jamais la noblesse n'avait encore éprouvé un pareil désastre. Dans ses autres mauvais jours, à Courtray, à Crécy, si elle s'était montrée imprudente et téméraire, du moins elle avait fait preuve d'une bravoure incontestable : elle avait tout perdu, fors l'honneur, selon le mot prêté plus tard à François P^ A Poitiers, pour la première fois, elle se laissa prendre lâchement, au lieu de se faire tuer. Sans doute beaucoup de morts jonchèrent le champ de bataille; mais il y eut encore plus de fuyards. On vit les ennemis embarrassés de savoir où ils mettraient leurs prisonniers. Un seul chevalier de larmée victorieuse en eut cinq sous sa lance et à sa merci. Du plus loin qu'un chevalier français apercevait un homme d'armes anglais, il lui tendait son épée pour demander quartier. Les bourgeois de Poitiers, du haut de leurs remparts, furent témoins de ce sauve-qui-peut honteux. Cette nouvelle fut bientôt répandue par tout le pays, on peut penser de quelle tristesse et de quelle indignation elle pénétra tous les cœurs.

Toutefois, la noblesse ne garda pour elle que la honte d'un tel échec : elle en rejeta tout le poids sur ses vassaux. Force fut à ceux-ci de payer la rançon de ces fuyards, de ces chevaliers qui n'avaient montré d'ardeur et d'audace que pour pressurer leurs hommes, et dont le courage avait [failli quand il s'était agi de défendre le pays contre l'invasion. Les prêteurs ordinaires, les Juifs, les Lombards, étaient alors proscrits, dispersés. Lés nobles, quand même ils auraient consenti à vendre leurs terres, leurs fiefs, n'auraient pas trouvé d'acquéreurs. Et cependant il y avait des

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milliers de rançons à payer : le paysan dut suffire à tout.

Ces exactions lui pesèrent d'autant plus que la noblesse, qui tirait ainsi jusqu'à la dernière goutte de son sang, ne fit que redoubler à cette époque de tyrannie, de faste et d'insolence. Écoutons à ce sujet le témoignage d'un chroniqueur contemporain : « Après la bataille de Poitiers, dit le second continuateur de Nangis S les affaires du royaume commencèrent à prendre une fâcheuse tournure ; l'État fut en proie à l'anarchie; les brigands se répandirent par tout le royaume. Les nobles, redoublant de haine et de mépris envers les vilains, se mirent à faire bon marché des intérêts de la Couronne et de ceux de leurs vassaux : ils pillaient et opprimaient leurs hommes et en général les gens de campagne ; ils laissaient le pays exposé sans défense aux attaques des ennemis ; ils le foulaient eux-mêmes et y exerçaient des rapines et des brigandages, sans que le régent fit semblant d'y prendre garde, comme il était aisé de s'en apercevoir. — En cette même année, ajoute ailleurs Jean de Venette 2, le faste et la dissolution se répandirent généralement parmi les nobles et les hommes de guerre ; ils avaient déjà , comme je l'ai dit 3, adopté la mode de vêtements si courts que la

* Altéra Conlin. G. de Nangis, dans d'Achery, Spic., t. îlî, p. H5, col. 2.

» D»Achery, SpiciL, t. lU, p. 124, col. 2.

3 Jean de Venette rapporte, dans le passage rappelé ici, que ces robes étaient si courtes que Ton voyait presque les fesses et les parties du corps qui doivent être cachées. « Dans la suite (nous sommes en 1340), fait remarquer amèrement ce chroniqueur, beaucoup de ceux qui les

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