CHAPITRE H
la complicité trop ordinaire de ceux-ci avec les brigands. Tandis que les malfaiteurs des Grandes Compagnies torturaient les manants, ou les massacraient s'ils ne se pouvaient racheter, « ils rançonnoient cortoisement les chevaliers à mise d'argent, ou à coursiers, ou à roncins ; et d'un po vre gentilhomme qui n'avoit de quoy rien payer, ils prennoient bien le service un quartier d an ou deux, ou trois, ainsi qu'ils estoient d'accord K » Tant il était facile alors, dit à ce propos un écrivain contemporain 2, de faire d'un gentilhomme un brigand ! On passait par une transition insaisissable de Tune à l'autre existence, et il y avait un brigand de plus sans qu'il y eût un gentilhomme de moins. Souvent encore, sans se confondre intimement, gentilshommes et brigands s'associaient et marchaient tous ensemble à la proie de compte à demi 3.
C'est cette dernière situation qu'un des continuateurs de Guillaume de Nangis a voulu retracer en racontant la fable du loup et du chien. On sent que le moine qui a écrit cette page peut à peine contenir son indignation ; et toutes ses expressions respirent l'ironie la plus amère.
c A cette époque, dit ce chroniqueur, ceux qui auraient dû protéger le peuple ne lui faisaient pas subir moins de vexations que ses ennemis ; on eût dit que se véri-
* Froissart, Chron.^ 1. 1, 2* part., ch. 76.
* M. Bonnemèrc, Histoire des paysans, 2 vol. in-8, t. I, p. 192. Il est regrettable que les connaissances spéciales et l'usage des documents manuscrits aient manqué à Tauteur de ce livre consciencieux et plein de pages heureuses.
3 Dora Vaissete, Histoire de Languedoc^ h XXI, 291.
fiait la fable du loup et du chien. Il y avait en effet autrefois un chien très fort, dans lequel son maître avait pleine confiance, espérant qu'il défendrait vigoureusement ses brebis contre les attaques du loup ; et ce fut ce qui arriva plusieurs fois. Enfin, avec le temps, le loup devint Tami intime du chien, qui lui dit alors d'attaquer sans crainte et d'enlever les brebis, ajoutant que lui, chien, ferait semblant de le poursuivre avec zèle comme pour reprendre la brebis et la rendre à son maître. Mais lorsqu'ils furent l'un et l'autre près du bois et loin des yeux du berger, ils dévorèrent la brebis tout entière. Cette manœuvre se renouvela souvent ; et toujours le chien recevait les éloges de son maître, qui était persuadé qu'en courant après le loup, le fidèle animal avait fait son possible pour sauver la brebis. Ce fut ainsi que ce chien maudit sut déguiser sa malice : et il fit si bien, à la fin, qu'aidé par son compagnon, il dévora frauduleusement et méchamment toutes les brebis de son maître K »
Dans ce petit drame et sous le voile transparent d'un apologue, Jean de Venette a peint avec une vérité saisissante la situation sociale au xiv° siècle. Qui n'a reconnu la royauté de Philippe de Valois et de Jean dans ce maître insouciant et aveugle ? Le loup dévorant, ce sont les Anglais et les brigands. Ce chien maudit qui devient l'ami intime du loup et fait franche lippée avec le ravisseur, au lieu de lui disputer ou de lui arracher sa proie, c'est la noblesse, dont le devoir était de proté-
* Altéra Contin. G. de Nangis.d^AcheryySpicil.y t. IH, p. 131. Bibl, de V École des Chartes^ t. HI, an. 1841, p. 44.