‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 38 sur 106 · CHAPITRE II. H · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. H

ger le peuple, et qui la plupart du temps s'entendait avec ses oppresseurs pour en partager les dépouilles.

L'état des campagnes et de l'agriculture ne pouvait être brillant au milieu de tels abus. Les brigands passaient, pillant, dévastant, brûlant tout, et laissaient derrière eux un désert fait de main d'homme, le plus effroyable de tous les déserts. Les gens d'armes, sans distinction de parti, mettaient le feu aux moissons et détruisaient les récoltes : les Anglais et les Navarrais, pour appauvrir et ruiner la France; les troupes du régent, pour affamer leurs ennemis. S'il faut en croire Froissart, il y avait, en 1358, deux ans que Ton n'avait pas labouré sur le plat pays. Le même chroniqueur nous dit que les paysans découragés suspendirent leurs travaux, que les campagnes devinrent incultes et que les terres restaient en friche de tous côtés. Le mal en était venu à ce point que les seigneurs et les moines craignaient de périr de faim, faute de bras pour cultiver leurs terres.

Un si déplorable état de choses avait dû nécessairement se produire. Le paysan pouvait-il avoir à cœur de cultiver ses champs, alors que le seigneur et le brigand se partageaient le produit de ses sueurs et que, malgré son travail, la faim ne venait pas moins torturer dans leur misérable réduit sa femme et ses petits ? Sa condition était donc telle qu'il était à peu près impossible qu'elle empirât beaucoup. Puis il se disait que, quand il n'aurait plus rien, ses oppresseurs perdraient

* Froissart, Chron., éd. Luce, t. V, p. i22 et 137.

la faculté de se gorger injustement de ses dépouilles, et verraient à leur tour la paie famine frapper à la porte de leurs châteaux.

D'ailleurs, les moyens et les instruments nécessaires à la culture, le paysan ne les avait même plus. Les brigands étaient venus lui prendre sa semence dans les mains ; ils avaient saisi ses charrettes pour transporter les fruits de leurs rapines ; ils s'étaient emparés de ses chevaux de labour, afin de s'élancer plus vite au brigandage, au meurtre et à Fincendie ; ils avaient enlevé le soc de sa charrue, pour le forger en fer de lance ^

Non contents de pressurer eux-mêmes et de laisser pressurer par les autres les malheureux habitants des campagnes, les nobles joignaient encore aux exactions le mépris le plus profond, Tinsulte et les railleries. Ils opprimaient les vilains, non seulement par haine et par aveugle fureur, mais encore par système et par calcul. C'était un dicton entre eux - : « Oignez vilain, il vous poindra ; poignez vilain, il vous oindra. » — « Jacques Bonhomme a bon dos, disaient-ils encore 3, il souffre tout. » Jacques Bonhomme avait bon dos sans doute. Toutefois, le moment n'était pas éloigné où il allait à son tour montrer à ses oppresseurs que, si son dos supportait bien les coups, son bras aussi, quand une fois sa patience était à bout, savait encore mieux les donner. En d'autres termes, ces exactions diverses et sans cesse renaissantes, ces mépris d'une noblesse qui n'avait

* Très, des CharL, reg. 86, p. 420.

2 Michelet-j Hist. de France^ t. III, p. 407.

3 H. Martin, Hist. de France^ U V» p. 541.

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