CHAPITRE III
C'est ainsi que, le lendemain de l'ouverture des états généraux, le roi de Navarre, Charles le Mauvais, fut délivré de sa prison d'Arleux et salué comme roi de France par ses partisans, toujours dirigés par Robert le Coq et Jean de Picquigny, qui avaient concerté ce coup de main avec le prévôt des marchands. Bientôt même on vit Etienne Marcel, après avoir fait mettre à mort, sans forme de justice, un avocat du roi au parlement, maître Regnaut d'Acy, forcer, à la tête d'une multitude furieuse, le palais du dauphin, et massacrer sous les yeux de ce prince les maréchaux de Champagne et de Normandie, ses favoris et ses plus intimes conseillers.
Dès lors, il n'y eut plus de rapprochement possible entre le régent et le prévôt des marchands : le sang répandu les sépara pour jamais. Le dauphin, indigné d'avoir vu à la fois braver ainsi son autorité et insulter la majesté royale, quitta aussitôt Paris, la rage dans le cœur, et ne respirant que la vengeance. D'un autre côté, la province, révoltée par le despotisme et la violence de la commune de Paris, prit parti contre celle-ci et se rallia à la cause royale. Les états de Champagne, réunis à Provins le 9 avril et à Vertus le 29, irrités du meurtre de leur maréchal, se déclarèrent contre Marcel et excitèrent eux-mêmes le duc de Normandie à la vengeance en lui promettant de le seconder. Bientôt l'occupation du Louvre par Marcel et la saisie de toutes les pièces d'artillerie qui s'y trouvaient, la tentative infructueuse du prévôt des marchands sur Meaux, enfin la lettre violente qu'il écrivit au régent, en date du 18
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avril, achevèrent de mettre ces deux personnages en guerre ouverte Tun contre l'autre.
Ce fut sur ces entrefaites que les états de Vermandois s'ouvrirent à Compiègne, le 4 mai, en présence du régent : il n'y vint personne des villes qui tenaient pour Marcel ; le roi de Navarre n'y parut pas davantage, il était à Paris; l'évéque de Laon seul s'y était rendu, mais bientôt, menacé de mort par les nobles, il fut obligé de prendre la fuite. On ne sera donc pas surpris d'apprendre que la plupart des mesures prises par ces états furent dirigées contre Marcel et la commune de Paris. Parmi ces mesures, il en est une que noys devons surtout étudier : c'est elle, en effet, qui fut, selon nous, l'occasion directe de la Jacquerie.
Voulant en finir à tout prix avec les rebelles de Paris, le régent crut que le meilleur moyen d'atteindre ce but était de cerner étroitement cette capitale, et de la réduire à la famine, afin d'irriter contre ses meneurs la partie pauvre de la population. En même temps il voulait se ménager des intelligences parmi les nobles et les bourgeois *. Mais ce plan, fort habilement conçu sans aucun doute, ne pouvait réussir qu'à une condition : c'était que les forteresses qui commandaient les trois rivières par où s'approvisionne Paris, la Seine, la Marne et l'Oise, fussent mises en état de défense et occupées par des partisans du régent. Tel est précisément le but
* Voy. notre mémoire sur Jean Maillart, Bibl. de VÉcole des Chartes, mai et juin 1857, et les pièces relatives à Etienne Marcel et à ses adhérents que nous avons publiées dans la livraison de septembre et octobre 1859.
CHAFITAE Ht. SI
de l'ordonnance rendue par les états de Compiègne, le 14 mai, ordonnance dont l'article 5 est ainsi conçu : «Pour ce que plusieurs chastiaux, fors maisons et autres forteresces, estanz ou dit royaume, ont esté perdus par deflfaut de garde, et ancores sont plusieurs en doubte de perdicion, dont grans dommages sont venuz et ancores pourroient venir plus grans, se brief remède n'y estoit mis, nous avons ordené et ordenons que chascun capitaine, ou pays où il sera députez, appeliez avec lui bonnes, sages et loyaux personnes de Testât de l'Église, des nobles et des bonnes villes en ce cognoissans, iront veoir et visiter les chastiaux, forteresces et fors maisons du pays où il sera capitaine ; et se il y en a aucuns qui ne soient garniz et en estât de dcffense, le capitaine contraindra ou fera contraindre ceuls à qui les diz chastiaux, forteresces et fors maisons seront, à iceuls mettre ou faire mettre en estât de deffense^ et à les garnir et garder suffisament, senz grant grief de ceuls à qui ils seront, euls de ce sommez avant toute euvre. Et se de ce sont refusanz, desobeissans ou deffaillans, par quoi il puisse apparoir ou qu'il soit doubte que dommage n'en advieigne ou pays, le capitaine les fera emparer et mettre en estât de deffense^ et iceuls garder bien et diligemment aus frais et despens de ceuls à qui il appartiendra... Et ou cas qu'ils trouveront que ceuls à qui iceuls chastiaux, forteresces et fors maisons seront, ne les voudront ou pourront mettre en estât de deffense et les garnir, garder ou faire garder ^ et que l'en ne trouve ou pays de leurs biens pour ce faire, en temps deu et senz délai, nous voulons et ordenons que
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les diz capitaines, chascun ou pays ou il sera députez, les abatent ou facent abattre et araser, si que dommage n'en vieigne ; et déclarons que, se en ce a deffaut par faveur ou négligence, les capitaines seront de ce puniz. »
Nous avons cité cet article en entier, parce que la mesure qui s'y trouve prescrite fut, à notre sens, comme nous l'avons dit plus haut, l'occasion directe, immédiate, de la Jacquerie. Ainsi, ces châteaux, ces forteresses qui, loin de protéger les paysans, étaient le boulevard et le repaire de leurs plus mortels ennemis, on voulait les rendre plus redoutables encore, aux dépens de ceux mêmes qu'elles devaient servir à mieux opprimer. On voulait contraindre les vilains à river de leurs mains leurs propres chaînes. Gomment une telle prétention n'aurait-elle pas poussé à bout leur patience ? Du reste, nous n'en sommes pas réduits sur ce point à de simples probabilités. L'auteur d'une chronique contemporaine déclare expressément que cette exigence tyrannique donna lieu au soulèvement qui a reçu le nom de Jacquerie :
« Lors * fu le régent conseillié que il mandast aux chevaliers de France et de Beauvoisin qui avoient forteresses, quebriefment ilz meissent des garnisons dedens grant planté, pour destraindre la ville de Paris, que vivres ne marchandise n'y peussent entrer pour la ville gouverner. Lors fut fait ce mandement à pluseurs chevaliers. Et ceulz qui forteresses avoient s'assemblèrent ensemble pour savoir comment ilz pourroient
* Chronique normande du XIV* siècle^ éd. Molinier, p. 127.