CHAPITRE II
Beauvaisis, premier foyer de la sédition, que les effrois éclatèrent de la façon la plus terrible. Environ trois mille Jacques * s'assemblèrent sur les champs en armes aux alentours de Poix et de Lignières. Ils nommèrent malgré lui leur capitaine, Simon Doublet 2, de Grandvilliers. Celui-ci avait en vain essayé, à plusieurs reprises, de décliner ce périlleux honneur : force lui fut, à la fin, de se mettre à leur tête. Il marcha donc avec eux, pendant plusieurs journées, et les vit accomplir en sa présence, sans pouvoir les en empêcher, les excès les plus monstrueux. En vain s'échappa-t-il de leur compagnie aussitôt qu'il put : il n'en fut pas moins recherché plus tard par les nobles, qui, pour le punir, brûlèrent ou renversèrent ses maisons et s'emparèrent de ses biens.
Les Jacques de la Picardie, quand Simon Doublet les eut quittés, nommèrent capitaine à sa place un certain Jean le Freron 3, de Catheux en Beauvaisis : il avait été désigné à leur choix par Achard de Bulles, alors capitaine des gens du plat pays de Beauvaisis. Ce fut sous les ordres de ce nouveau chef que ces furieux allèrent abattre et brûler le château de Catheux, puis ceux de Mesnil-Saint-Firmin, de Thoix, de Poix et et d'Auffay. Mathieu de Roye ^, chevalier, parvint à préserver et à défendre contre leurs attaques son château du Plessier, mais ils brûlèrent et dévastèrent tous les
* Chronique normande du XIV* siècle, p. 129.
» Très, des Chart., reg. 86, p. 392.
3 Très, des Chart., reg. 90, p. 294.
* Ibid., reg. 86, p. 131.
bourgs et villages des environs à cinq lieues à la ronde.
Un autre chevalier, Jean de Crevecœur *, fut moins heureux. Les Jacques brûlèrent sept de ses maisons, pillèrent et emportèrent tous les biens meubles qui s'y trouvaient. Les pertes que ce noble éprouva furent telles que le régent, pour le dédommager, crut devoir concéder, en sa considération, à la ville de Thoix, dont il était le seigneur, le privilège d'un marché hebdomadaire, fixé au samedi de chaque semaine, et d'une foire franche, qui se tiendrait à la Saint-Martin d'hiver de chaque année et qui durerait trois jours. La charte de concession est du mois de juillet 1358; elle est datée du camp devant Paris, où Jean de Crevecœur était venu servir la cause du dauphin, à la tète de vingt hommes d'armes entretenus à ses frais et dépens.
Ici se place l'épisode de la Jacquerie de Picardie le plus important par ses conséquences.
Nos trois mille Jacques venaient de détruire le château de Poix; ils marchaient sur Aumale 2, et ils étaient arrivés à quelque distance de Lignières 3, lorsqu'ils rencontrèrent cent vingt hommes d'armes normands et picards, commandés par messire Guillaume de Picquigny. Celui-ci s'étant présenté, avant le combat, pour parlementer, au moment où il parlait à ses ennemis, un des Jacques, nommé Jean Petit Cardaine, le tua par trahison. Les gens d'armes de Guillaume, indignés de cette
* Très, des Char t., reg. 86, p. 173.
« Très, des Charl.y reg. 86, p. 165, f" 54 W
' Lignières, et non Limers, comme Secousse a lu, par erreur. {Hi$t. de Charles le Mauvais, t. I, p. 239.)