‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 53 sur 106 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des effrois à Compiègne, Clermont, Senlis, Beauvais, Soissons

et aux environs de ces viljes.

Nous avons dit que rinsurrection avait éclaté d'abord aux environs de Compiègne ; c'est là aussi qu'elle reçut l'organisation la plus forte et la plus complète. Les Jacques de ce pays se donnèrent un capitaine général, à qui ils décernaient même, au rapport de Froissart, le titre de roi : c'était un paysan de Mello S rusé entre tous, qui s'appelait Guillaume Cale ^. Ce roi des Jacques paraît avoir eu une sorte de chancellerie, et avoir expédié officiellement des actes ; il est certain, du moins, qu'il avait un sceau, qui fut envoyé après sa mort, par Thomas Brochart, receveur de Senlis, à la

* Voy. le second continuateur de G. de Nangis, dans d^Achery, Spicil.^ t. m, p. 119, col. 1 ; Cale était de Clermont, d*après Froissart , Chron.y édit. de Luce, t. V, p. 100.

2 Ce nom est écrit Cale ou Calle dans les lettres de rémission du Trésor des Chartes, reg. 86, p. '365 et 391 ; Karle, dans le second continuateur de Nangis, d'Achery, SpiciL, t. 111, p. 119, col. 1 ; Cale, dans les Gr. chron. de France^ édit. de M. P. Paris, p. 1471 et 1474, ch. 74 et 78; Charles, dans la Chron, des quatre premiers Valois, p. 71. Cale ou Calle est notre mot Charles, dans lequel la prononciation populaire a supprimé, suivant Fusage, Tune des deux consonnes consécutives, ou a remplacé la liquide r par le redoublement de la liquide l; quant à la transformation du ch en k ou en c, c^est, comme chacun sait, un des caractères distinctifs du dialecte picard.

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chambre des Comptes de Paris ^ Cale avait de TinstructioQ et une éloquence naturelle ; il était bien dut et beau de visage. Il se distinguait surtout par une entente du métier des armes et une expérience de la guerre qui manquaient à presque tous les Jacques. Guillaume Cale parait avoir été un bonmie d^élite, très supérieur aux autres paysans qui marchaient sous ses ordres. II faut dire encore, à son honneur, que les excès effroyables qui signalèrent la Jacquerie furent commis en dépit de ses conseils et de ses exhortations. Les Jacques de son armée avaient pour cri de guerre et de ralliement « Montjoye ; » ils portaient des bannières fleurdelisées ^.

De ce capitaine général dépendaient un certain nombre de simples capitaines, élus dans les localités les plus importantes ; et ceux-ci avaient à leur tour, sous leurs ordres, des dizainiers 3 ou lieutenants.

La première pensée des Jacques, ainsi organisés, fut de marcher sur Compiègne, afin de s'emparer de cette ville. Ils n'aimaient pas cette cité où venait d'être rendue l'ordonnance odieuse qui, en ajoutant de nouveaux griefs aux anciens, avait mis le comble à leur haine et

ï Régis Ire 3 des Mémoriaux de la Chambre des Comptes de Paris, fol. 218, cité par Ducange, dans son Gloss,, au mot Jacobi. Du reste, Guillaume Cale pouvait être muni d*un sceau, à titre de simple paysan. Les vilains avaientleurs sceaux particuliers, au moyen âge, dans certaines provinces. Voy. à ce sujet les savantes recherches de M. Léopold Dellsle, Éludes sur la condition des classes agri&iles en Normandie au moyen âge^ in-8, p. 182.

' Ces renseignements tout nouveaux sont empruntés à la Chronique des quatre premiers Valois^ qui était inédite quand parut la première édition du présent ouvrage.

8 Trésor des Chartes, reg. 86, p. 344, 361 et 362.

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fait éclater le soulèvement ; d'ailleurs, beaucoup de nobles s'étaient mis à couvert derrière ses remparts. Les agresseurs rencontrèrent une résistance plus vigoureuse qu'ils ne s'y attendaient. Informés de l'approche des Jacques, les habitants de Saint-Germain S près Compiègne, convinrent de s'imposer une assiette ou taille extraordinaire -, pour se mettre mieux en état de défense : ils entourèrent leur bourg de fortifications. Guillaume Cale comprit qu'il ne devait rien attendre de la force dans sa tentative contre Compiègne ; il résQlut alors de recourir à la conciliation et à la ruse.

Il avait sous ses ordres un assez riche propriétaire de la Praelle, près d'Angicourt, en Beauvaisis, nommé Jean Rose 3, qu'il avait forcé de s'enrôler sous ses bannières ^. Celui-ci, voulant mettre en sûreté sa famille pendant son absence, l'avait envoyée avec tout ce qu'il avait de plus précieux à Compiègne, où il était bien connu et où il avait de nombreuses intelligences. Guillaume Cale, qui n'ignorait aucune de ces circonstances, chargea Jean Rose de porter en son nom une lettre aux bourgeois et habitants de la ville. Par cette lettre, il les invitait à lui livrer les nobles qui s'étaient réfugiés dans leurs murs et à faire alliance avec les gens du plat pays. Mais ceux de Compiègne, loin d'obéir à ses in-

* Très, des Chart,, reg. 86, p. 571.

* Un des bourgeois, Robert Lécrivain, s'étant rendu coupable de mauvais procédés envers le collecteur de cette taille, celui-ci tua le taillable indocile d'un coup de couteau.

3 Très, des Chart., reg. 86, p. 365.

* Les Jacques avaient des bannières. Il est fait mention, dans la pièce 481 du registre 89 du Trésor des Charles, d'un Jacque, nommé Drieu de Houdeville, qui portait une bannière.

jonctions, jurèrent aux nobles que, quoi qu'il arrivât, ils ne les abandonneraient jamais à la vengeance de leurs ennemis. Bien plus, le messager de Guillaume. Cale, ce même Jean Rose, étant revenu quelques jours après voir sa femme et ses enfants, le prévôt forain de cette ville se saisit de sa personne, lui disant qu'il était un homme faux, un traître, et le fit enfermer dans la prison royale; procédé d'autant plus arbitraire, que Jean Rose était clerc au vu et au su de tous, et, comme tel, uniquement justiciable de l'official et du bailli de Senlis. Quoi qu'il en soit, ses biens, de la valeur de cent florins, furent immédiatement confisqués. Pour sauver les apparences, on fit disparaître sa tonsure ; il fut dépouillé de son habit de clerc ; puis il eut la tête tranchée à l'instigation des nobles.

C'est après cette tentative malheureuse contre Compiègne qu'il convient sans doute de placer l'expédition contre le château d'Ermenonville, dirigée par Guillaume Cale en personne, de concert avec le prévôt des marchands de Paris, qui, de son côté, y avait envoyé des gens d'armes tirés des milices parisiennes. Les chroniqueurs du temps n'ont pas dit un mot de cet incident si curieux de la vie du capitaine des Jacques. Pour le moment, nous ne faisons que le mentionner : nous y reviendrons bientôt plus longuement, en parlant de la part qu'Etienne Marcel prit à la Jacquerie.

Guillaume Gale toutefois ne dut emmener avec lui à Ermenonville qu'une assez faible partie de la grande bande qui marchait sous ses ordres. Pendant son absence, les Jacques restés enBeauvaisis comprirent qu'ils

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