CHAPITRE III
avaient besoin d'un chef pour le remplacer. Dans leurs rangs se trouvait alors un fort habile homme de Sacyle-Grand, nommé Germain de Réveillon *, ami particulier du comte de Montfort : ils lui offrirent de se mettre à leur tête. Mais celui-ci rejeta leur proposition. Abandonnés ainsi sans direction, les Jacques n'en continuèrent pas moins pendant deu» jours leur marche dévastatrice de Pont-Sainte-Maxence à Montataire, tuant les nobles, brûlant et saccageant leurs châteaux sur les deux rives de l'Oise. Le troisième jour, au moment où ils gravissaient la montagne de Montataire, on leur annonce que les gens du roi de Navarre viennent de faire irruption dans le Beauvaisis pour le dévaster et faire rentrer dans le devoir les paysans révoltés. A cette nouvelle, les Jacques comprennent encore mieux le besoin pressant qu'ils ont d'un chef, ils renouvellent leurs instances auprès de Germain de Réveillon ; leurs offres sont repoussées une seconde fois. Alors, voyant qu'ils ne peuvent rien obtenir par la persuasion, ils ont recours à la violence : ils saisissent Germain par son chaperon d'une manière injurieuse : « Tu seras, lui disent-ils, notre capitaine pour un demi-jour et une nuit, que tu le veuilles ou non. * Ils le tirent pour le jeter à bas de son cheval ; quelques-uns même mettent la main à leurs épées et le menacent de lui couper la tête s'il n'obtempère à leurs ordres. Germain de Réveillon, pour sauver sa vie, dut se résigner à être leur capitaine un demi-jour et une nuit seulement. Pendant
^ Très, des Chart., reg. 86, p. 309. Le texte du document se trouve aux pièces justificatives.
ce temps, une rencontre eut lieu à Mello entre les Navarrais et les Jacques. Grâce à cet incident, Germain parvint à s'échapper et s'en retourna chez lui. La suite prouva combien il avait été sage en fermant Toreille à la demande des Jacques. Bien que le pouvoir dont il avait été investi n'eût duré qu'un jour et que la force le lui eût imposé, il le paya cher. Les nobles, pour se venger, pillèrent, dévastèrent et brûlèrent tous ses biens ; les dommages qu'ils lui firent essuyer furent évalués à trois mille moutons. Il ne resta à ce malheureux que sa femme et ses enfants : encore fut-il réduit à les tenir pendant plusieurs mois misérablement cachés dans les bois et autres lieux déserts.
Autant en advint à Colart Dufourt *, dit Mellin, de Feigneux en Beauvaisis, que les Jacques et leur capitaine avaient contraint de marcher avec eux à l'attaque de Mello. Ses biens furent confisqués, et il fut obligé d'aller vivre avec sa femme dans des lieux sauvages jusqu'à ce qu'il eût obtenu des lettres de rémission.
Guillaume Cale revint bientôt après de son expédition contre Ermenonville. Ce fut à son retour qu'il périt misérablement avec la plus grande partie des Jacques qui combattaient sous ses ordres. Le moment sera venu de parler de ce fait lorsque nous raconterons la fin de la Jacquerie, et la vengeance que tirèrent les nobles des excès de leurs ennemis.
Du reste, il faut convenir que les Jacques avaient provoqué cette impitoyable vengeance par leur con-
* Très, des Char t. y reg. 86, p. 308.
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duite, impitoyable aussi, à l'égard des nobles. En voici un exemple entre mille. Un certain Jean Deshayes ' , de Rhuis, près de Verberie, qui avait pris part à Texpédition de Pont-Sainte-Maxence et de Montataire, en qualité de capitaine des Jacques de sa commune, se rendit, le dimanche après le saint Sacrement (dimanche 3 juin 1358), huit jours après cette affaire, à Verberie ; il avait pour compagnon de voyage un écuyer, suivi lui-même de sa femme et de son gendre. A peine furent-ils entrés dans les rues de Verberie, que les habitants se jetèrent sur cet écuyer, lui criant qu'ils allaient le mettre à mort. Jean Deshayes se prit alors à intercéder pour ce malheureux, disant aux meurtriers : « Pour Dieu, beaux seigneurs, gardezvous de faire telle chose, vous commettriez un crime. » Nonobstant ses remontrances, Técuyer eut sur-le-champ la tête tranchée.
Après l'affaire de Mello, les Jacques se réparidif/Xit du côté de Senlis. Tous les châteaux des noble» qui j^ trouvaient aux environs de cette ville furent lAll&f., 6^ vastes ou livrés aux flammes. L'une de ce^^ fir^^fOUK était la propriété de messire Pierre de r^\u\-i^^u \ maître des eaux et forêts et intendant deij iMiu^t-irt^ royaux sous Philippe de Valois et le roi i^u. 0*; ''^'*valier avait fait travailler pendant dix îfn*. '«vx *;^r^r*/;wv/ de Raies, de Montjoye, de Poissy et de 'f?i?;f/t>/i;f <oy.*i. en-Laye. C'est dans cette dernière vij,*; '^v ,. />>*^.< ^/^ résidence ordinaire ; c'est là <îU^i^i qy ., *//i>'»?"/^
* Très, des CharL, reg. 86, p. 444.
' Très, des CharL, reg. ^, p. i^.
lettres de quittance attestant remploi des fonds à lui versés pour payer les ouvriers employés aux ouvrages qu'il avait fait exécuter. Sur ces entrefaites, les rebelles de Paris organisèrent, comme nous le verrons bientôt, contre les résidences royales et seigneuriales des environs de cette capitale une véritable Jacquerie : Saint-Germain-en-Laye ne fut pas épargné. Pierre de Saint-Jean, pour ne pas tomber entre les mains de ces dévastateurs, alla habiter Thôtel qu'il possédait près de Senlis, emportant avec lui les papiers relatifs à son administration. Il y était à peine installé que les Jacques du Beauvaisis, à leur tour, vinrent l'y relancer; il fut obligé de se sauver une seconde fois. Mais, dans la précipitation de sa fuite, il ne prit pas le temps de mettre en lieu sûr les documents qu'il avait apportés. Les Jacques s'en étant emparés, lacérèrent les uns, coupèrent les autres par petits morceaux et firent avec le tout un feu de joie semblable à ceux que devait allumer beaucoup plus tard l'inepte vandalisme de la Terreur.
Les Jacques entrèrent bientôt après dans Senlis, dont les habitants acceptèrent leur alliance ; plusieurs bourgeois de cette ville ^ vinrent même grossir leurs rangs. De là, ils marchèrent vers Beauvais, pour exercer contre les propriétés des habitants nobles des environs les mêmes ravages qu'ils venaient de commettre aux alentours de Senlis. Sur la route, des détachements de paysans des communes du voisinage, marchant cha-
^ Gr. Chr. de France, ch. 74, édit. de M. P. Paris, in-fol., p. 1471.