‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 55 sur 106 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

cun sous les ordres d*un capitaine particulier S arrivaient de toutes parts pour se joindre au gros de la bande. Les Jacques employaient au besoin la violence contre les hameaux, villages ou bourgades qui refusaient d'entrer dans leur alliance et de leur fournir des auxiliaires. Ainsi firent-ils envers la commune de Chambli-le-Haubergier 2.

Sommés à plusieurs reprises d'envoyer des hommes, les habitants de cette localité n'avaient tenu aucun compte de ces demandes. Le capitaine des Jacques, indigné de leur conduite, souleva contre eux, pour s'en venger, les autres communes du Beauvaisis, qui firent dévaster le territoire des réfractaires. Ceux-ci, pour avoir la paix, furent contraints d'envoyer aux Jacques huit hommes de cheval et seize de pied, sous le commandement de Gilles le Haguais. Ce renfort ne fit qu'accroître Tinsolence et l'ardeur furieuse des Jacques. Ivryle-Temple, Jouy-sous-Tclle et beaucoup d'autres lieux furent successivement le théâtre de leurs ravages. Les nobles fuyaient partout devant eux. Les religieux de ce pays eux-mêmes 3, ne se croyant pas suffisamment protégés contre les attaques de ces brigands par les murailles crénelées de leurs monastères, allèrent précipitamment chercher un refuge derrière les remparts de Beauvais.

Les bourgeois de cette ville étaient de connivence

* Très, des Chart., reg. 86, p. 298 et 385.

»/6irf., reg. 90, p. 354.

'Louvet, Histoire et antiquités du diocèse de Beauvais^ in-12, t. II, P- 144 et 145.

avec les Jacques : ceux-ci S leur ayant un jour envoyé un certain nombre de nobles qu'ils avaient faits prisonniers, le maire et les échevins de Beauvais, du consentement de la commune, les firent mettre à mort.

Les Jacques se portèrent ensuite dans Tévêché de Laon, la seigneurie de Goucy, le comté de Valois et le Soissonnais ; Froissart dit ^ qu'ils saccagèrent dans ces divers pays plus de cent châteaux et bonnes maisons de chevaliers et d'écuyers.

Ce qu'il y a de plus déplorable peut-être, en ces temps de trouble et de complète anarchie, c'est que, l'action régulière de la justice étant suspendue, si quelqu'un était victime d'une injustice, il n'avait guère d'autre parti à prendre que d'y répondre par une autre injustice. C'est ainsi que, plusieurs habitants d'Acy 3, devant Soissons, ayant brûlé et abattu une maison appartenant à un écuyer, celui-ci, ne pouvant obtenir justice de ce crime contre les incendiaires, se saisit de leurs vaches, chevaux et charrettes, les vendit, et s'appropria le produit de la vente.

La Jacquerie, dans le Soissonnais, donna lieu à un

curieux incident que nous demandons la permission de raconter. Effrayé de ce soulèvement, le seigneur d'Arcy-Sainte-Restitue ^, petite commune située aux environs de Soissons, voulait quitter cette localité. Un des habitants, nommé Robert Dujardin, qui affectionnait

1 Très, des Chart , reg. 90, p. 413.

2 Chron., ch. 385, éd. de Luce, t. V, p. 322. 8 Très, des Chart,, reg. 90, p. 530.

^ Ibid,, reg. 86, p. 267.

archers et les arbalétriers des milices de la cité. La Seine, à son entrée dans Paris et à sa sortie, fut interceptée par d'énormes chaînes de fer. Les .maisons attenantes aux remparts les encombraient et gênaient la défense : elles furent abattues. Les remparts mêmes furent entourés de fossés larges et profonds, et munis d'un chemin de ronde, le tout aux dépens des terrains voisins. Les Frères prêcheurs et mineurs S ainsi que les Quinze-Vingts, y perdirent de magnifiques jardins ou courtils, comme on disait alors 2.

D'un autre côté, Etienne Marcel, prévoyant bien que le régent voudrait affamer Paris, résolut de se rendre maître des principales forteresses qui commandent les rivières d'Yonne, de Seine, de Marne et d'Oise, par lesquelles s'approvisionne cette ville. Il tenta de s'emparer de Meaux 3, qui lui aurait livré tout le cours de la Marne. Les bourgeois de cette ville lui étaient entièrement favorables, mais ils furent pris à Timproviste par le régent : prévenant son ennemi, il avait fait occuper Meaux par

* Les Jacobins et les Cordeliers.

* Très, des Chart., reg. 86, p. 598; Altéra Cont. G. de NangU, dans d'Achery, Spic, t. IIl, p. 117 et 118 ; Sauvai, Antiquités de Paris, t. I, p. 69; D. Felibien, Hist. de Paris, t. I, liv. 13, p. 635; Froissart, Chr., édit. de Luce, t. V, p 103. Ce que dit Froissart de ces fortifications est fort inexact, ainsi que Secousse l'a judicieusement remarqué. S'il faut en croire ce chroniqueur, Marcel fit ouvrir de grands fossés autour de Paris, avec des murs et des portes ; et telle aurait été Timpor tance de ces travaux, que trois cents ouvriers y auraient travaillé tous les jours pendant un an. Nous ferons observer que Froissart a ici confondu les fortifications commencées en 1356, par les ordres du duc de Normandie, avec celles que Marcel fit exécuter en 1358. Car, comment le prévôt des marchands aurait-il pu faire travailler pendant un an à ces fortifications lorsque la guerre n'éclata entre le régent et lui qu'au mois de mai, et qu'il fut tué à la fin du mois de juillet suivant?

3 Gr. Chroniques de France, éd. de M. P. Paris, in-fol., p. 1466.

gers ou moins haineux, se contentaient de se divertir et de faire ripaille aux dépens des nobles. Colin François * et Nicaise Fremy le jeune appartenaient à cette seconde classe. S'étant rendus, en compagnie de plusieurs autres laboureurs du pays d'Orxois, à Bézu-les- Fèves, où deux écuyers, Jean de Saint-Martin et Guillaume de la Chambre, avaient des hôtels, ces paysans ne s'occupèrent pas le moins du monde de mettre le feu à ces résidences. Mais, allant droit à la basse- cour, ils y prirent toutes les pièces de volaille qu'ils purent trouver ; ils péchèrent des carpes dans l'étang, cueillirent des fruits dans le verger, mirent à contribution les caves, et purent ainsi se procurer le menu d'un repas succulent dont la noblesse avait fait tous les frais.

4 Très, des Chart., reg. 86, p. 291.

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