‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 57 sur 106 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce fut une chose lamentable que ce glas funèbre se répétant de clocher en clocher, se multipliant dans toutes les directions, et traînant partout à sa suite la désolation et l'effroi. A cet appel sinistre, tous les habitants du Perthois se levèrent comme un seul homme : les adolescents, les femmes même coururent aux armes. On ne rencontrait de toutes parts, dans les campagnes, que les détachements de paysans envoyés par chaque commune pour faire face à Tennemi et défendre le sol menacé : quelques-uns seulement portaient des épées et des lances ; la plupart n'étaient munis que de bâtons, de fourches ou de faux.

Le rassemblement général eut lieu à Saint-Vrain. Là, les paysans insurgés apprirent que l'ennemi à qui ils avaient affaire était le seigneur de Saint-Dizier : aussitôt, ils marchèrent à sa rencontre, sous les ordres d'un certain Jean Flageollet S de Favresse, dont ils avaient fait leur capitaine. Déjà ils s'étaient avancés jusqu'à Perthes, lorsque le seigneur de Saint-Dizier, pensant qu'il lui serait difficile de résister à ce torrent, jugea plus prudent de le détourner. Ayant appelé à une entrevue ceux qui s'étaient mis à la tête du mouvement dirigé contre lui, il leur donna l'assurance qu'il ne voulait aucun mal aux vilains, et que, si quelques crimes ou délits avaient été commis par ses gens à leur préjudice, c'était sans son aveu et contre sa défense expresse. Les paysans le crurent d'autant plus volontiers: que, tout à fait étrangers par leurs habitudes au mé-

1 Très, des Chart., reg. 90, p. 292.

tier de la guerre, ils commençaient déjà à regretter leurs paisibles travaux. Ils se séparèrent donc, et s'en retournèrent chez eux.

Telle fut rissue de la Jacquerie en Perthois ; on voit qu'elle fut très heureuse pour la noblesse; les coupables n'en eurent pas moins à subir, par la suite, comme nous le dirons plus tard, les plus grandes rigueurs fiscales. Il est vrai qu'en revanche, les villes et communes qui n'avaient point participé à l'insurrection reçurent le digne salaire de leur fidélité. De ce nombre fut la ville de Dormans K Le dauphin, sur la requête du seigneur, Jean de Dormans 2, chancelier de Normandie, lui concéda le privilège d'un marché hebdomadaire, fixé au samedi de chaque semaine, et de deux foires annuelles, se tenant, l'une, le jour de la fête saint Simon et saint Jude, l'autre, le lendemain de la quinzaine de Pâques, pour la récompenser d'être restée étrangère à l'entreprise faite par plusieurs villes et communes du voisinage contre les nobles.

4 Très, des Chart., reg. 86, p. 130.

2 Jean de Dormans, fils de Jean de Dormans, procureur au parlement, chancelier du duc de Normandie à partir de Tan 1357, était encore évêque de Lisieux en 1358 ; il fut transféré au siège de Beauvais en juillet 1359; mais il ne prit possession de cet évêché que Tannée suivante. En 1361, il fut fait chancelier de France par le roi Jean, et conserva cette charge jusqu'en 1372. Nommé cardinal par Urbain V en 1368, il mourut et fut enterré à Paris l'an 1373, devant le grand autel de l'église des Chartreux.

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