‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 58 sur 106 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du commencement des hostilités entre le régent et Etienne Marcel, et de la coïncidence de ces hostilités avec l'explosion de la Jacquerie. — Marcel fut-il le promoteur de ce soulèvement?

Une question du plus haut intérêt, et que Ton n'a point encore résolue, est de savoir si Marcel prit une part à la Jacquerie, et quelle fut précisément cette part. Le moment est venu pour nous d'en chercher à notre tour la solution, en retraçant les scènes qui signalèrent les effrois aux environs de Paris. Mais il faut auparavant reprendre les choses de plus haut.

Au moment même où les états de Vermandois, réunis à Compiègne, rendaient cette ordonnance du 14 mai

04 ROLE d'Etienne Marcel bans la jacquerie.

1358, dont une des dispositions allait être l'occasion de la Jacquerie, il y avait déjà quelque temps que le régent et Etienne Marcel étaient entrés en guerre ouverte l'un contre Tautre. La haine irréconciliable qu'ils se portaient remontait au meurtre des maréchaux de Champagne et de Normandie; mais les hostilités proprement dites ne commencèrent entre eux qu'à la suite de la réunion des états de Champagne à Provins, le 9 avril. Deux députés parisiens, qui s'y étaient rendus, Robert de Corbie et Pierre de Rosny S archidiacre de Brie, invitèrent* les trois ordres de Champagne à faire cause commune avec les bourgeois de Paris et à donner leur assentiment aux derniers actes du prévôt des marchands. Mais cette proposition ne fut accueillie que par un silence universel. Les députés de la noblesse se retirèrent à l'écart afin d'aviser de concert aux mesures à prendre ; en même temps, ils envoyèrent chercher le régent et le duc d'Orléans. Alors le comte de Braisne en Laonnois 2, s'adressant au duc de Normandie, au nom des nobles, lui déclara que ceux-ci étaient décidés à ne pas se rendre aux états convoqués à Paris pour le mois prochain ; puis il lui demanda s'il avait jamais eu quelque sujet de se plaindre de messire de Conflans, maréchal de Champagne. Le duc ayant répondu que

1 Et non de Roussi, comme Secousse Ta écrit par erreur dans la préface du tome III des Ordonn., p. 78.

2 Ces deux mots : « en Laonnois » prouvent qu'il s'agit bien ici de Braisne-sur-Vesle, actuellement chef-lieu de canton de l'arrondissement de Soissons, et non de Brienne, selon la conjecture malheureuse de M. P. Paris, dans son édition des Gr. Chron. de FrancCy in-fol., p. 146i.

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non, « Monseigneur, reprit le comte* de Braisne, nous Champenois qui cy sommes, vous mercions de ce que vous nous avez dit, et nous attendons que vous fassiez bonne justice de ceux qui nostre ami ont mis â mort sans cause K »

Après cette requête, les nobles champenois présents mirent à la disposition du prince leurs personnes et leurs biens pour Taider à tirer vengeance du meurtre de leur maréchal. Le même jour, le régent les reçut tous à sa table.

Les députés de Paris revinrent en toute hâte dans cette ville donner avis de raccueil qui leur avait été fait aux états de Provins. Marcel comprit qu'une telle conduite tenue à l'égard de ses envoyés était une véritable déclaration de guerre ; il se mit aussitôt à faire tous ses préparatifs de défense.

Il fit occuper la forteresse royale du Louvre par ses gens, après en avoir chassé les hommes d'armes du régent, et se saisit des canons, carreaux, arbalètes à tour et autres engins de toute espèce qui s'y trouvaient. Un sergent d'armes, nommé Jean de Lions, qui avait amené ces pièces d'artillerie au Louvre, et qui était préposé à leur garde, fut obligé de s'enfuir à Meaux, auprès du duc de Normandie. Les canons ainsi enlevés furent menés à l'Hôtel de ville de Paris 2; quant aux carreaux et aux arbalètes, on s'en servit pour armer les

* Gr. Chron. de France, édit. de M. Paris, in-fol., p. 1466. La chronique ms., n" 5001 du fonds français (jadis 9656), a aussi parlé de ces états; mais son récit est inexact et beaucoup moins digne de foi que la narration des Grandes Chroniques de France.

2 Très, des CharL, reg. 89, p. 531.

archers et les arbalétriers des milices de la cité. La Seine, à son entrée dans Paris et à sa sortie, fut interceptée par d'énormes chaînes de fer. Les .maisons attenantes aux remparts les encombraient et gênaient la défense : elles furent abattues. Les remparts mêmes furent entourés de fossés larges et profonds, et munis d'un chemin de ronde, le tout aux dépens des terrains voisins. Les Frères prêcheurs et mineurs S ainsi que les Quinze- Vingts, y perdirent de magnifiques jardins ou courtils, comme on disait alors -.

D'un autre côté, Etienne Marcel, prévoyant bien que le régent voudrait affamer Paris, résolut de se rendre maître des principales forteresses qui commandent les rivières dTonne, de Seine, de Marne et d'Oise, par lesquelles s'approvisionne cette ville. Il tenta de s'emparer de Meaux 3, qui lui aurait livré tout le cours de la Marne. Les bourgeois de cette ville lui étaient entièrement favorables, mais ils furent pris à l'improviste par le régent : prévenant son ennemi, il avait fait occuper Meaux par

* Les Jacobins et les Cordeliers.

* Ti^ës. des Chart., reg. 86, p. 598; Altéra Conl. G. de Nangis, dans d'Achery, Spic, t. Ul, p. 117 et 118 ; Sauvai, Antiquités de Paris, t. I, p. 69; D. Felibien, Hist. de Paris, t. I, liv. 13, p. 635; Froissart, Chr., édit. de Luce, t. V, p 103. Ce que dit Froissart de ces fortifications est fort inexact, ainsi que Secousse Ta judicieusement remarqué. S'il faut en croire ce chroniqueur, Marcel fit ouvrir de grands fossés autour de Paris, avec des murs et des portes ; et telle aurait été l*importance de ces travaux, que trois cents ouvriers y auraient travaillé tous les jours pendant un an. Nous ferons observer que Froissart a ici confondu lès fortifications commencées en 1356, par les ordres du duc de Normandie, avec celles que Marcel fit exécuter en 1358. Car, comment le prévôt des marchands aurait-il pu faire travailler pendant un an à ces fortifications lorsque la guerre n'éclata entre le régent et lui qu'au mois de mai, et qu'il fut tué à la fin du mois de juillet suivant?

3 Gr. Chroniques de France, éd. de M. P. Paris, in-fol., p. 1466.

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