CHAPITRE PREMIER
ses troupes, et s'y était rendu lui-même au plus vite de Provins. C'est à la suite de cette malheureuse tentative que le prévôt des marchands écrivit au dauphin Charles une lettre, en date du 18 avril, que les Chroniques de Saint-Denis * appellent « unes bien merveilleuses lettres closes, » et que la charte d'amnistie générale accordée aux bourgeois de Paris 2 mentionne comme renfermant « pluseurs parolles rudes, laides et mal gracieuses. » Dans cette lettre 3, Marcel se plaint, avec beaucoup de hauteur, au régent, du projet que celui-ci semble avoir formé de réduire Paris par la famine ; de l'occupation des forteresses de Meaux et de Montereau-faut- Yonne, et de toutes les autres mesures agressives qu'il a prises ; il lui reproche de se tenir sur la Marne, où il n'y a rien à défendre et où ses gens d'armes exercent les plus grands ravages, plutôt qu'entre Paris et Chartres, où sont les ennemis; il ne craint pas de lui annoncer qu'il vient de faire saisir toute l'artillerie amenée au Louvre par le sergent d'armes royal, Jean de Lyons; enfin, il lui rappelle, avec l'accent du blâme le plus marqué, les promesses décevantes qu'il
» Ed. de M. P. Paris, in fol., p. 1467.
* Très, des Chart., reg. 86, p. 240.
5 Cette lettre a été trouvée, il y a quelques années, par un savant belge, M. Kervyn de Lettenhove, qui a aussi découvert une autre lettre de Marcel, adressée aux communes de Flandre, le 11 juillet 1358; elles ont été publiées toutes les deux, pour la première fois, dans le tome XX des Bulletins de V Académie royale de Belgique, Depuis lors, la lettre adressée au régent, dont il s'agit ici, a été réimprimée par M. H. Martin, à la fin du tome IV de son Hist. de France, dernière édition. Secousse s'était trompé, comme on voit, en supposant qu'elle avait été écrite après la tenue des états de Gompiègne, c'est-à-dire dans le courant du mois de mai. (V. t. I, p. 221.)
faisait naguère au peuple de Paris du haut de Saint- Jacques de l'Hôpital.
Une pareille lettre était un défi véritable. Le régent y répondit en convoquant, le dimanche 29 avril, à Vertus, les états de Champagne, qui se déclarèrent de nouveau ouvertement contre Paris, puis en allant présider, le 4 mai, les états de Vermandois, à Compiègne, où furent ainsi transférés les états généraux, qui devaient se tenir à Paris, au commencement de ce mois.
Les députés de la noblesse et des villes restées fidèles à la cause royale s'étaient seuls rendus à ces états : personne n'osa s'y présenter au nom des villes qui avaient pris parti pour Marcel et la commune de Paris. Robeii le Coq, évêque de Laon, qui avait eu cette audace, faillit la payer cher. Les nobles, exaspérés contre lui, voulaient le mettre à mort, et il putàgrand'peinese soustraire par la fuite à leur fureur K
Des membres de l'université de Paris, que Marcel avait envoyés à Compiègne y porter des propositions de paix, ne furent pas plus heureux : le régent leur répondit qu'il ne prêterait l'oreille à aucune ouverture d'accommodement, tant qu'on ne lui aurait pas livré dix ou douze « ou tout au moins cinq ou six des plus coupables de l'affaire faite à Paris; » il ajoutait que, du reste, son intention n'était point de les mettre à mort 2.
Mais le prévôt des marchands, qui savait sans doute à quoi s'en tenir sur la sincérité de cette assurance, ne
1 Gr. Chron^ de France, édit. de M. P. Paris, in-fol., p. 1468 et 1469.
2 Altéra Contin, G* de Nangis, dans d'Achery, Spidl.t t. III, p. 117, coL 2.
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crut pas devoir mettre à l'épreuve la bonne foi de son ennemi.
Le régent, de son côté, voulant prendre les dernières mesures nécessaires pour cerner Paris et le réduire par la famine, fit porter par les étals de Vermandois, réunis à Compiègne, cette fameuse ordonnance du 14 mai, dont un article enjoignait, sous les peines les plus sévères, aux propriétaires des châteaux et forteresses situés aux environs de Paris, de les mettre en état de défense, et d'y établir des garnisons suffisantes, à leurs frais et dépens et à ceux de leurs vassaux.
On sait que les paysans aimèrent mieux se révolter, que se soumettre à Texécution de cette mesure : ce fut même là, comme on l'a vu précédemment S l'origine de la Jacquerie. La question est maintenant de savoir si les paysans, dans cette circonstance, se soulevèrent de leur propre mouvement, ou si ce fut à l'instigation d'Etienne Marcel.
Ce dont on ne peut douter, ce nous semble, après les développements où nous venons d'entrer, c'est que le prévôt des marchands n'eût le plus grand intérêt à ce qu'un soulèvement éclatât contre les nobles. Les états de Provins, de Vertus et de Compiègne venaient de lui apprendre quelles étaient devenues généralement les dispositions de la bourgeoisie provinciale à l'égard de la commune de Paris. De plus, il sentait combien il était urgent d'éloigner par une utile diversion les forces que le dauphin voulait alors concentrer autour de Paris.
1 Voir le 3* chapitre de la première partie de cette thèse.
Marcel avait donc toute sorte de raisons d'appeler à son secours la classe des paysans, dans la guerre qu'il se préparait à soutenir contre la noblesse. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il résisté à ce désir? Ne savait-il pas que la haine du peuple contre ses oppresseurs, longtemps et impatiemment contenue, portée à son comble depuis le désastre de Poitiers, n'attendait plus qu'une occasion pour éclater au grand jour ? N'était-il pas sûr que, s'il faisait entendre un cri de vengeance contre les nobles, sa voix trouverait aussitôt le plus puissant écho parmi leurs victimes?
Toutefois, il faut en convenir, on ne voit pas trop au premier abord pourquoi cette ordonnance du 14 mai, dont l'article 5 enjoignait aux nobles de mettre leurs châteaux en état de défense, excita à un si haut degré le mécontentement, l'irritation des paysans, et provoqua parmi eux une révolte que tant d'exactions subies depuis deux ans n'avaient encore pu faire éclater. On s'explique d'autant moins ce fait, que le but avoué de l'ordonnance de Gompiègne était de cerner Paris, et de le réduire par la famine ; que, par conséquent, la prescription dont nous venons de parler était dirigée uniquement contre la commune rebelle, et non contre la classe des paysans.
Mais, qu'on veuille bien y réfléchir, si Marcel crut qu'il était de son intérêt de soulever les gens des campagnes, il dut bien se garder, pour parvenir sûrement à ses fins, d'invoquer et de mettre en avant les dangers que les mesures décrétées par le régent aux états de Gompiègne allaient faire courir à la ville de Paris. La