CHAPITRE PREMIER. iOi
bourgeoisie des villes et le peuple des campagnes formaient alors deux castes, presque aussi distinctes l'une de l'autre que la bourgeoisie elle-même et la noblesse. Les périls qui menaçaient les Parisiens, n'intéressant donc point les paysans, ne pouvaient être un motif suffisant pour les déterminer à la révolte. Marcel, afin de les y décider, dissimula probablement la véritable intention qu'avait eue le r^ent, en édictant Tarticle 5 de l'ordonnance de Compiègne. Il fit croire aux habitants du plat pays que la disposition contenue dans cet article était dirigée contre eux, que ces forteresses à élever, ces châteaux à mettre en état de défense, étaient destinés surtout à seconder un redoublement de l'oppression et des exactions seigneuriales. La passion est aveugle et crédule; d'ailleurs, il n'est pas de caprice tyrannique dont les paysans ne dussent juger les nobles capables. Marcel put être cru sans peine, et les gens des campagnes se soulevèrent à sa voix.
Quel que soit le degré de probabilité de ces considérations, Marcel soutient avec véhémence, dans une lettre adressée par lui, le 11 juillet 1358, aux communes de Flandre, que la Jacquerie commença sans sa participation :«.... Plaise vous savoir que les dîtes choses furent en Beauvoisis commencées et faictes sens nostrc sceu et volenté, et mieuls ameriens estre mort que avoir apprové les fais par la manière qu'ils furent comrncncié par aucuns des gens du plat paiis de Beauvoisis K »
* L'original de ces lettres closes se. trouve aux archives dTpreu ;
Ce qui diminue un peu la valeur de ce témoignage, c'est que Marcel, qui écrivait aux Flamands pour se ménager leur sympathie, et qui n'ignorait pas que les violences monstrueuses commises par les Jacques avaient excité une réprobation universelle, devait être naturellement porté à nier qu'il eût donné la première impulsion à ce mouvement odieux.
D'après la Chronique des quatre premiers Valois^ dont l'auteur, inconnu du reste, est en toute occasion très favorable à Marcel, les premières avances auraient été faites au prévôt des marchands par le capitaine général des Jacques, Guillaume Cale. « Lors Guillaume Charles vit bien que la chose ne povoit ainsi remaindre. Car s'ilz se departoient, les gentilz hommes leur courroient sus. Dont envoya des plus sages et des plus notables devers le prevost des marchans de Paris, et luy escript qu'il estoit en son aide, et aussi qu'il lui fut aidant et secourant, se besoing estoit. De ce furent les generaulx des trois estas joyeulx, et escriprent à Guillaume Charles qu'ilz estoient du tout prestz à luy faire secours. »
Marcel et l'auteur de la Chronique que nous venons de citer sont contredits sur ce point par un autre chroniqueur anonyme et contemporain, dont nous avons invoqué déjà plusieurs fois l'autorité. Ce chroniqueur rapporte, comme une opinion généralement reçue de son temps, que les paysans s'étaient soulevés à l'insti-
elles ont été publiées par M. Kervyn de Lettenhove dans le tome XX des Bulletins de V Académie de Belgique, et reproduites dans V Étude sur Froissart du même auteur.
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gatîon du prévôt des marchands : « Les Jacques s'attendoient que le roy de Navarre leur deust aidier, pour Taliance que il avoit au prevost des marchans, par lequel prevost laJaquerie s'esmut, si comme on dit ^ »
Un troisième chroniqueur, également anonyme et contemporain, présente ce rôle d'instigateur qu'aurait joué Marcel dans la Jacquerie, non plus comme une rumeur plus ou moins accréditée, mais comme un fait reconnu et indubitable : « Les Parisiens, dit-il, en l'absence du régent, dirigèrent une incursion contre le château fort du Louvre ; ils le pillèrent et emportèrent tout ce qui s'y trouvait à l'Hôtel de ville de Paris; puis ils invitèrent, par lettres et mandements, toutes les villes, tous les bourgs et villages du royaume, à s'insurger et à prendre les armes contre les nobles : ce que firent les gens du peuple, dans le Beauvaisis et dans beaucoup d'autres lieux en France, où un grand nombre de nobles furent mis à mort 2. i>
Entre l'affirmation formelle de ces deux chroniqueurs et la négation non moins formelle, mais très intéressée de Marcel lui-même, confirmée, il est vrai, par un troisième chroniqueur, qui contredit les deux autres, le plus sage parti est peut-être de rester dans le doute. Toutefois, si nous étions mis en demeure de nous prononcer dans un sens plutôt que dans l'autre, nous inclinerions de préférence, nous l'avouons, vers l'opinion
1 Chronique normande du XI V^ siècle , p. 130.
* Voy. Secousse, Preuves de Vhist. de Charles le Mauvais^ p. 664 et 665. La chronique latine dont Secousse a publié des morceaux est à la Bibliothèque nationale sous le n* 5440 du fonds latin (jadis n' 9618, 3).
des deux chroniqueurs dont nous avons cité la version en dernier lieu. Elle émane de témoins plus évidemment désintéressés ; elle est rendue plus probable que l'opinion contraire par les inductions que l'on peut tirer légitimement des circonstances au milieu desquelles éclata la Jacquerie ; elle se concilie mieux surtout avec l'appui incontestable, comme on va le voir, que Marcel prêta aux Jacques pendant le cours de l'insurrection K
1 Reconnaissons toutefois que, si Marcel souleva les Jacques, il y a lieu de s'étonner que l'historiographe et le chancelier de Charles V, Pierre d'Orgemont, qui avait tant de raisons de ne pas aimer le prévôt, ait gardé le silence sur cette faute de son ennemi. — D'un autre côté, le second continuateur de Nangis dit positivement que les Jacques se soulevèrent d'eux-mêmes : « Quin imo, sicut a seipso et non a Deo, nec auctoritate débita, ut puta, domini superioris, dicti rurales hoc inchoaverunt, sed a semelipsis. • Altéra Contin. G. de Nangis, d'Achery, SpiciL, t., 111, p. 119, col. 2. Cf. Gr. Chron. de France, ch. 74, éd. Paris, p. 1471.