CHAPITRE II
environ, et en firent ensuite le partage entre eux, de manière que chacun pût prendre sa part et en disposer comme bon lui semblerait.
Non contents de ce pillage, ils mirent en réquisition un certain nombre d'ouvriers charpentiers et couvreurs de Tendroit, avec Taide desquels ils ruinèrent de fond en comble la maison, la grange et tout le corps de bâtiment servant à l'exploitation de la ferme : ils détruisaient les toitures , enlevant et jetant à terre les tuiles qui les composaient; ils brisaient la charpente destinée à les soutenir; ils rompaient les barreaux de fer et les vitres des fenêtres, accompagnant ces violences de malédictions et d'injures à l'adresse du propriétaire. Une autre habitation, située aussi sur le territoire de Gonesse, en un lieu dit le Tas de Chaume, et appartenant, ainsi que la première, à Pierre d'Orgemont, fut bientôt après livrée à la même dévastation.
Ensuite, Pierre Gilles, l'épée à la main, l'air furieux, parcourut en tous sens le territoire de Gonesse, et demanda d'un ton brutal si les maisons de Pierre et de Jean Rose étaient encore debout. On lui répondit que oui. Aussitôt il se mit à jurer qu'il ne partirait pas de Gonesse avant que l'habitation de Pierre Rose fût démolie. Il parait que Pierre Gilles, obéissant sans aucun doute aux suggestions et aux ordres du prévôt des marchands, était animé de dispositions particulièrement hostiles contre ce chevalier; il ne parlait
jamais de lui sans dire que c'était un traître, un homme ^aux et mauvais.
Bientôt, donnant un libre cours à sa haine, il intima
Tordre aux habitants de Gonesse de mettre le feu à la demeure de messire Pierre. Ceux-ci, persuadés que Pierre Gilles oublierait bien vite ses funestes projets, ne lui obéirent pas d'abord. Puis, voyant qu'il persévérait dans ses mauvaises intentions, ils avertirent en secret les gens de Pierre Rose, afin qu'on enlevât et qu'on mît en lieu sûr tous les biens renfermés dans l'hôtel de leur maître.
Pierre Gilles, de son côté, envoya chercher un sergent royal, nommé Simon aux Chevaux, et, l'ayant amené au lieu où l'on avait coutume de faire les proclamations, il lui commanda de sommer, par cri public, au nom du roi et du prévôt des marchands, tous les habitants de Gonesse, sous peine de perdre corps et biens et d'être réputés traîtres envers la couronne et la bonne ville de Paris, d'aller détruire et raser la maison de Pierre Rose. En vain les Gonessiens, pour la sauver, voulurent-ils représenter au délégué de Marcel que Pierre Rose n'était pas noble, et qu'ainsi il y aurait crime à abattre son hôtel.
Pierre Gilles, irrité de leurs remontrances, ordonna à ses gens d'y mettre le feu en douze endroits différents, afin qu'il fût plus vite consumé. Les habitants de Gonesse, ayant à cœur de prévenir un embrasement qui de là aurait pu s'étendre par toute la bourgade, dirent alors aux Parisiens qu'ils les aideraient volontiers à démolir l'habitation de Pierre Rose, pourvu que l'on n'eût pas recours à l'incendie. On fit donc appel à tous les charpentiers et démolisseurs que l'on put trouver ; on les poursuivait au besoin, les armes à la
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main, et on les entraînait, bon gré, mal gré, jusque sur le théâtre de la destruction; là, on les contraignait d'y coopérer. C'est à peine si les Gonessiens parvinrent à sauver une grange, et d'autres maisons de Pierre Rose situées dans leur commune, en disant que ces bâtiments appartenaient à de pauvres religieuses et à des sœurs de ce chevalier.
Tandis que Pierre Gilles et ses hommes portaient le ravage à Tremblay *, à Gournay-sur-Marne et en général dans toutes les localités des environs de Gonesse, Etienne Marcel envoyait une autre troupe, sous les ordres de Jean Vaillant, prévôt des monnaies, détruire le château d'Ermenonville 2.
Une circonstance du plus haut intérêt, c'est que les gens d'armes parisiens et les Jacques de Beauvaisis s'étaient donné rendez-vous à l'attaque de cette forteresse. Le capitaine général de tout le plat pays de Beauvaisis, le fameux Guillaume Gale, s'y trouvait même en personne ^. Le château, qui appartenait à Robert de Lorris ^, chambellan du roi Jean et l'un de ses favoris, fut assailli, enlevé, livré au pillage et enfin rasé. Robert de Lorris lui-même fut forcé de renier gentillesse et noblesse^ et de jurer qu'il aimait mieux
' Très, des Chart., reg. 86, p. 286.
' Chron, normande du XIV siècle^ p. 130.
' Très, des Chart., reg. 86, p. 309 : « A la derreine desquelx trois journées, le dit peuple, estant en armes et esmeu sur la montaigne ^6 Montathere, eust requis au dit Germain qu'il vousist pour lors ^slre leur capitaine, en Vabsence de leur capitaine gênerai, qui lors es- ^oit devant Ermenonville. »
Un autre château appartenant à Robert de Lorris, celui de Monté- P'iloy, fut également brûlé et démoli par les Jacques. XI* 18, fol. 63.
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les bourgeois et la commune de Paris que les nobles K Mais à cette condition il eut la vie sauve, ainsi que sa femme et ses enfants.
Il y a tout lieu de supposer, en Tabsence de renseignements positifs, que, dans cette circonstance, il dut son salut et celui de sa famille à la présence et à l'intervention des gens d'armes de Paris. Car, c'est ici le lieu de faire remarquer cette différence profonde qui distingue le mouvement organisé par Marcel de la Jacquerie telle qu'elle sévit dans le Beauvaisis : si celle-ci fut souillée par les représailles les plus atroces contre les nobles, si les paysans soulevés ne reculèrent ni devant le viol ni devant le meurtre, et se firent un jeu des cruautés les plus raffinées, pour assouvir leur soif de brutale vengeance, les Parisiens, au contraire, ne se laissèrent généralement point entraîner à ces excès monstrueux.
Les deux incursions entreprises par les ordres de Marcel, dont nous venons de parler, furent sans doute signalées par des violences, puisqu'elles avaient pour but unique la destruction et la rapine, dirigées contre les biens des nobles ; mais il faut reconnaître qu'abstraction faite de la justice de la guerre déclarée à la noblesse par la commune de Paris, ces mesures extrêmes
* Chron. normande du XI V siècle, p. 130 : « En ce temps, alèrent ceulx de Paris à Ermenonville, et aissaillirent le chastel et le prindrent d'assaut. Là estoit de Lorris, qui avait Tordre de chevalerie; mais, par paour, il regnia gentillesse, et jura que il amoit mieulx les bourgois et le commun de Paris que les nobles, et par ce fut sauve sa femme et ses enffanz. Mais ses biens furent touz robez et prins, qui dedens le chastel estoient. »