CHAPITRE II
Un double reproche doit être adressé par l'histoire impartiale à Etienne Marcel : d une part, il souilla sa cause, dans une circonstance au moins, par la violence et le meurtre; de l'autre, il la compromit par des alliances indignes d'elle. Telles sont les deux fautes graves, capitales, qui empêcheront toujours la postérité de vouer à la mémoire du fameux prévôt une sympathie et une admiration sans réserve.
Le premier devoir de celui qui a l'honneur de représenter un grand parti, une noble cause, des idées généreuses, est de s'abstenir de tout appel à la violence, de toute effusion de sang. Il doit croire assez fermement à la puissance morale des idées dont il est le champion, pour estimer qu'elles peuvent se passer de l'aide de la force brutale. Au point de vue de la morale, c'est un devoir ; au point de vue du succès, c'est la première condition du triomphe définitif de la cause que l'on sert. Les idées nouvelles ne croissent et ne se développent que dans le sang des martyrs qui veulent bien se dévouer pour assurer leur victoire. Voulez-vous les faire infailliblement mourir : arrosez-les du sang de leurs adversaires et de leurs ennemis. Il y eut un jour où Marcel méconnut complètement cette vérité. Ce fut le crime et ce fut aussi le malheur de sa vie. Ce jour-là, dans un instant d'effervescence, le prévôt fit couler ou du moins laissa répandre le sang de Régnant d'Acy, des maréchaux de Champagne et de Normandie. Ce sang, qui rejaillit, dît-on, sur les vêtements du dauphin, dut rejaillir aussi en quelque sorte sur les idées au nom desquelles il était versé et les rendre odieuses au jeune
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prince, en les associant dans son imagination à une scène de violence, de meurtre et de sédition. Et ainsi de judicieuses et utiles réformes furent enveloppées dans la haine irréconciliable que le duc de Normandie voua dès lors à l'homme qui s'en était fait le champion sanguinaire.
Si la violence et l'effusion du sang souillent, déshonorent, perdent les idées, des alliances équivoques, indignes, les compromettent, les dénaturent et les engagent souvent dans d'inextricables liens. Je sais bien ce que les meilleures causes laissent de leur intègre pureté, de leur dignité, de leur franche et libre allure dans ces sortes d'adultères politiques; je cherche en vain ce qu'elles y gagnent. Marcel contracta ou, si l'on veut, subit deux mésalliances de ce genre, et par là commit deux des fautes les plus graves qu'on puisse lui reprocher. Lui, le réformateur en administration, naguère, au sein des états généraux, l'avocat de l'ordre et du droit substitués à l'arbitraire et à la force, il donnait la main à des paysans furieux qui se conduisaient comme s'ils n'eussent eu d'autre but que le meurtre et la dévastation, d'autre mobile que la soif de la vengeance! Lui, le hardi novateur en matière de gouvernement, qui ne visait à rien moins qu'à fonder en France la liberté politique sous la forme communale et fédérative, il faisait alliance avec Charles le Mauvais, l'ami des Anglais, le représentant d'une ambition et d'une rivalité dynastiques!
Ces regrettables compromis amenèrent des résultats tout opposés à ceux que le chef de la municipalité pari-