CHAPITRE II
sienne avait pu en attendre. En présence de cette coalition de Marcel et des Jacques, les gentilshommes, auparavant divisés, sentirent le besoin de se rapprocher et se mirent à serrer leurs rangs pour tenir tête à l'orage qui venait fondre sur eux. En même temps, quelque chose de la réprobation et de Thorreur qu'inspirèrent partout les excès des paysans rejaillit sur le prévôt, leur allié, et le rendit suspect à son propre parti. L'alliance de Charles le Mauvais eut pour Etienne Marcel des suites plus funestes encore. Cette alliance, repoussée par le sentiment national et patriotique, le rendit à la fm odieux au peuple de Paris, qui pendant longtemps l'avait soutenu avec ardeur ; elle fut la principale cause de cette célèbre révolution du 31 juillet 1358, qui coûta la vie au prévôt et à ses principaux complices.
Malgré ces taches qui la déparent, malgré ces ombres qui l'obscurcissent, la figure d'Etienne Marcel reste une des plus brillantes de notre histoire. La hardiesse de sa tentative politique sera toujours digne de l'intérêt et des réflexions, sinon de l'entière adhésion des esprits élevés. Ses réformes administratives surtout, si avancées et si nécessaires, à considérer l'époque où elles furent tentées, commanderont éternellement l'admiration et la reconnaisance de la postérité.
Ce réveil, cette résurrection du vieil esprit communal des xi^ et xii® siècles, que le prévôt essaya de provoquer au XIV®, mais avec des vues et des prétentions plus hautes; cette autonomie complète des communes de France réunies en confédération sur le modèle des
iU ROLE D'ÉTIENNE MARCEL DANS LA JACQUERIE.
bonnes villes des Flandres, qui fut le but politique de Marcel * ; cette sorte de féodalité communale et bourgeoise qu'il aurait voulu constituer en face de la royauté, d'une part, de la féodalité nobiliaire et cléricale, de l'autre; ce rôle d'Arteveld français qu'il eut l'intention de jouer et qui fut, à n'en pas douter, le rêve et l'ambition de sa vie : tout cela, selon le point de vue et les tendances de chaque esprit, peut être l'objet des jugements les plus divers. Une pareille entreprise, de quelque manière qu'on doive l'envisager, tendait certainement à enlever à la royauté la prépondérance gouvernementale pour la faire passer dans d'autres mains.
Beaucoup de penseurs, persuadés que rien ne peut compenser pour un peuple le manque de liberté, sont d'avis qu'il faut déplorer amèrement l'insuccès de la tentative politique d'Etienne Marcel. La réussite de son essai, disent-ils, aurait donné au système représentatif
* Marcel, comme drapier, avait entretenu de bonne heure des relations continuelles avec les Flandres, qui étaient alors le pays de l'Europe le plus renommé pour la fabrique des draps. « Jehan de Saint- Benoît et Estienne Marcel, pour 3 draps et demi, marbrez, verdelés, cours, de Broixelles, livrés au terme de Pasques pour robes aux enlTens de la chapelle royal à Paris et à leurs maistres, au dit terme.... Les diz Jehan et Estienne, pour un roié vermeil de Gand, délivré aus trois guaictes du roi pour leurs robes de Toussains darrenierement passée, par le mandement du dit seigneur donné à Paris, !•' février 1351. » (Compte d'Etienne de la Fontaine pour le terme de la Saint-Jean de l'an 1352, publié par M. Douet d'Arcq, p. 150 et 151.)
Cinq bourgeois de Paris, Flamands d'origine, ainsi que l'indique leur nom, sont désignés comme complices de Marcel dans les chroniques du temps et aussi dans les lettres de rémission du Trésor des Charles. Ils s'appelaient Pasquier le Flamand, Jacques le Flamand. Hennequin le Flamand, drapier {Très, des Ch., reg. 86, p. 196), Geffroi le Flamand (reg. 86, p. 271), Nicolas le Flamand, drapier (reg. 86, p. 209).