CHAPITRE II. Iâ
ce qui lui manque surtout pour s'établir d'une manière durable dans notre pays et y jeter de profondes racines, à savoir un passé et une tradition. Si Ton s'était habitué de bonne heure et bien avant 89 à compter les communes, c'est-à-dire le tiers état, pour un ordre et une puissance ayant une part sérieuse dans le gouvernement, nous n'aurions pas aujourd'hui une si grande inexpérience de la liberté et des institutions libérales. Nous serions gouvernés depuis longtemps avec les mêmes vicissitudes, il est vrai, mais aussi avec cette sécurité, cette dignité, ce profond sentiment du droit et du devoir politiques dont les Anglais, les Suédois et les autres peuples libres de l'Europe sont justement fiers. Les communes auraient fait alliance, tantôt avec la royauté, tantôt avec l'aristocratie, les auraient modérées l'une par l'autre, auraient été contenues elles-mêmes et auraient enfin, par leur médiation toujours puissante et toujours invoquée, déterminé un équilibre très avantageux aux trois ordres de l'Etat. Notre pays n'eût pas tardé à recueillir les fruits d'une si heureuse organisation politique. Supposez le pouvoir entre les mains d'une assemblée, et la France, presque au lendemain de la tentative de Marcel, n'eût pas été, pour ainsi dire, livrée à la démence avec Charles VI, ou à une apathie honteuse avec le roi de Bourges. D'ailleurs, ces réformes administratives, que tout le monde est forcé de louer, n'étaient que la conséquence des réformes politiques projetées par le prévôt des marchands. Le triomphe des unes était nécessaire pour amener l'application sérieuse des autres.
D*autres esprits, et le nombre en est grand, expriment une opinion tout à fait contraire. A leur avis, le plus pressant besoin de la France, à Tépoque où parut Marcel, était de constituer fortement son unité nationale par la ruine de la féodalité et l'expulsion des Anglais. Or, selon eux, loin de servir cette grande œuvre, dont le pouvoir royal était appelé par son intérêt même à être le plus efficace instrument, Tindépendance politique des communes ne pouvait qu'y apporter obstacle en faisant échec à ce pouvoir, et devait favoriser ainsi, qu'on le voulût ou non, la réaction féodale et l'invasion étrangère. Autre chose, ajoutent-ils, est la vie municipale, autre chose la vie communale au sens historique du mot. Ils conviennent que la première est indispensable à la dignité, à la durée, au bon gouvernement des sociétés; mais ils soutiennent que cette vie municipale était aussi forte qu'on pût le désirer dans la France du xiv® siècle. Ils font remarquer qu'à Paris, notamment, toutes les fonctions qui se rattachaient aux intérêts de la cité, depuis celle de prévôt des marchands jusqu'à celle de maître du Grand Pont S n'avaient pas cessé d'être conférées par voie d'élection. Quant à la forme communale, utile, nécessaire même aux xi® et xii® siècles pour protéger contre la féodalité la bourgeoisie au berceau et permettre à celle-ci de développer son commerce et sa richesse, ils prétendent qu'elle avait fait son temps au xiv® siècle et ne pouvait plus dès lors avoir d'autre effet que d'entraver le progrès
* Bibliothèque de VÉcole des Chartes, tom. XXI, 1" livraison, septembre-octobre 1859, p. 86-89.