CHAPITRE III
Expédition des Parisiens réunis aux Jacques contre le marché de Meaux, et des nobles contre Senlis.
L'attaque du marché de Meaux est assurément l'un des épisodes les plus intéressants de la Jacquerie; c'est aussi l'un des mieux connus. Les trois principaux chroniqueurs de cette époque, Froissart, Jean de Venette et Pierre d'Orgemont, nous ont transmis avec le plus grand détail le souvenir de cet événement. Toute- s fois, en dépit des développements où ils sont entrés, on ne saurait se rendre un compte vraiment exact de cette mémorable affaire, si l'on ne se représentait pas nettement la position, la configuration, les abords et les défenses de cette place, si célèbre dans notre histoire sous le nom de marché de Meaux.
Secousse, qui avait eu l'occasion de visiter cette forteresse et de l'examiner en détail pendant une demijournée, en a tracé une description à la fois minutieuse et fidèle, digne en un mot de sa sagacité et de son exactitude ordinaires. N'ayant pas eu le même avantage, le mieux que nous puissions faire est de transcrire cette description.
« Le marché de Meaux, dit ce savant académicien, est une très grande place, entourée de bâtiments, qui for-
ment un carré, qui n'est cependant pas tout à fait régulier. Cette place, où se tient le marché, est dans une île formée, au nord, par la Marne, qui la sépare de la ville de Meaux, et, au midi, par un canal nommé le Cornillon, et qui a été fait par les ordres de Thibaut VI, comte de Champagne.
« Ce canal sort de la Marne à la pointe orientale de l'île, et il rentre dans cette rivière à l'occident : mais, de ce côté-là, la Marne et le canal renferment une prairie à peu près d'un quart de lieue, et qui forme un triangle rectangle, dont la jonction de la rivière et du canal fait le sommet, et qui a pour base les murs de la forteresse.
« Dom Toussaints du Plessis prétend et prouve assez bien que le terrain de cette île tenait autrefois au continent, et qu'il n'en a été séparé que parce que Thibaut VI, comte de Champagne, détourna le cours de la Marne , pour la faire passer entre la ville de Meaux et le marché, qui dès lors faisait -une partie de cette ville.
<f Vers le milieu de l'île, il y a sur la Marne un pont qui conduit à la ville de Meaux, qui, à cet endroitlà, s'étend jusques sur les bords de la rivière; et vis-àvis, de l'autre côté, il y a sur le canal un autre pont, par lequel on entre dans la Brie.
« Le marché et les maisons qui l'environnent sont entourés de murs; mais ils ne sont pas bâtis de la même manière. Au midi, ce n'est qu'une simple muraille, dont le pied est dans le canal même, duquel elle fait un des côtés. Elle s'élève en terrasse jusqu'au rez-
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de-chaussée du terrain de Tîle. Sur cette muraille règne une galerie étroite, où à peine deux hommes peuvent passer : du côté du canal, elle est bordée par un parapet à hauteur d'appui ; et, de l'autre côté, il s'élève une autre muraille, semblable à la première.
« Du côté de la prairie, s'élève une muraille en terrasse, qui est très haute et très solidement bâtie. Elle est flanquée, de distance en distance, de grosses tours rondes de la même hauteur. Les tours sont, pour ainsi dire, massives et remplies de terre, et Ton voit des arbres sur le haut de la muraille et des tours. Le tout est bien conservé et ne se dément en rien.
« Une muraille, semblable à celle dont je viens de parler, et flanquée de tours, régnait autrefois vis-à-vis la ville jusqu'à la pointe de l'île. La partie de cette muraille, qui fait un angle avec celle qui regarde la prairie, et qui va gagner le pont, subsiste encore. L'on a pratiqué, dans l'épaisseur du mur et de la terrasse, contre laquelle il est appuyé, une porte voûtée, pour aller à la rivière.
« Mais la partie de cette muraille qui était au-dessus du pont, jusqu'à la pointe de l'île, est entièrement ruinée. L'on voit cependant encore la base des murailles 6t celle des tours. Il est facile de trouver la raison pour laquelle cette partie de la muraille est détruite, pendant ^ue les autres subsistent.
« J'ai remarqué que, dans tous les sièges de Meaux, du moins dans ceux dont j'ai connaissance, le marché ï^'a jamais été attaqué du côté du canal.
« Les assiégeans n'avaient garde non plus de s'en-
fermer dans cette petite prairie, qui est entourée d'eau : ils auraient été trop exposés à Tartillerie de la place, et n'auraient point eu de retraite; mais on commençait par attaquer la ville, moins forte que le marché, et, lorsqu'on s'en était rendu maître on plaçait, sur le bord de la rivière, de l'artillerie qui battait en ruine la muraille du marché, qui était à l'opposite de l'autre côté de l'eau. On a dû d'ailleurs avoir grande attention à entretenir la muraille, dont le pied est dans le canal, parce que, si elle s'éboulait, elle le comblerait.
« Entre la muraille qui est en face de la ville, et le lit de la rivière, il y a un espace assez considérable.
« Ces murailles et les tours paraissent être d'une structure ancienne, et il est très vraisemblable qu'elles ont été bâties par l'ordre du régent Charles, qui, comme on l'a vu plus haut, fit travailler pendant longtemps pour mettre cette forteresse en état de défense.
« Des fossés régnaient le long de la muraille que côtoie la Marne. II n'y en avait point du côté de la muraille qui est baignée par le canal, et qui a précisément la même longueur que la première.
<( Il y avait sans doute des fossés le long de la muraille qui regarde la prairie.
« Le marché a à peu près 1,200 ou 1,300 toises de tour K »
C'est dans cette place, très bien fortifiée, comme on voit, que le régent, qui avait quitté Meaux, vers la fin
* Secousse, Hist. de Charles le Mauvais, in-4, 1. 1, p. 244-247.
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du mois de mai, pour se rendre à Montereau-faut- Yonne, et de là à Sens, avait laissé trois cents nobles dames et damoiselles, qui s'y étaient réfugiées. On remarquait parmi elles la duchesse de Normandie, femme du régent, sa fille, et madame Isabelle de France, sa sœur, qui depuis fut donnée en mariage * à Jean Galéas Visconti, de Milan, et devint comtesse de Vertus. La présence de princesses d'un si haut rang donnait à ce rassemblement plus d'éclat et de majesté : l'autorité royale y était ainsi représentée au milieu de la noblesse. Le régent, pendant son absence, avait confié la garde de ces nobles dames, ainsi que de la forteresse où elles étaient renfermées, à un très petit nombre de chevaliers choisis, parmi lesquels on cite le duc d'Orléans 2, qui se trouvait là avec la duchesse, sa femme, le seigneur de Hangest 3, Regnaud d'Acy, chevalier, sire de Trocy, le sire de Revel, Philippe d'Aunoy, maître de l'hôtel du roi, le Bègue d^e^Villaines ^, Héron de Mail, et enfin messire Louis de Chambly, dit le Haze ou le Borgne.
Si le régent n'avait pas laissé plus de forces dans le marché, c'est que sans doute il comptait sur la parole de Jean Soûlas, maire de Meaux, des échevins et des principaux bourgeois de cette ville, qui avaient juré de
* Moyennant 600,000 florins. Le roi Jean, obligé de payer une somme cnorme pour sa rançon, fut réduit à vendre, dans cette circonstance, ^ propre chair à l'encan, pour me servir des expressions de Villani. %• 1. 9, c. 103, p. 617, dans le XIV" volume des Rerum Italie. Scrip- ^ores de Muratori.
' Froissart, Chron., èdit. de Luce, t. V, p. 103.
' Très, des Chart.yveg, 105, p. 91, lettres de décembre 1373.
* Chron. normande du XIV* siècle, p. 130.
lui être fidèles, et de ne pas souffrir qu'on fît rien contre lui ni contre son honneur *.
Mais ces promesses, comme du reste il fallait s'y attendre, ne furent pas tenues. Les habitants de Meaux étaient entièrement dévoués au parti d'Etienne Marcel et unis par la plus étroite alliance à la commune de Paris. Aussi était-ce seulement par surprise, on se le rappelle, que le régent avait réussi à se rendre maître de la forteresse du marché de Meaux; ce succès avait même causé le plus vif désappointement aux bourgeois de cette ville, qui attendaient les Parisiens. Leur maire, Jean Soûlas, n'avait pas craint d'en témoigner tout haut son mécontentement au comte de Joigny, que le duc de Normandie avait chargé d'accomplir ce coup de main. Il était allé jusqu'à dire à ce seigneur que, s'il l'avait su envoyé par le dauphin pour occuper le marché, il n'aurait jamais souffert qu'il mît le pied dans la ville de Meaux. Quelque temps après, le régent, informé de cette manifestation, avait mandé près de lui, pour le réprimander, l'audacieux magistrat qui en était l'auteur, et l'avait condamné à une amende. Mais ce châtiment n'avait eu pour effet, on le comprendra sans peine, que d'aggraver et de fortifier encore les dispositions hostiles dont Soûlas était déjà animé à l'égard du parti royal.
Aussi, à peine le régent avait-il quitté Meaux, que la discorde et la lutte éclataient entre les habitants dirigés par leur maire et les nobles renfermés dans le marché.
* Grandes Chroniques de France^ édit. de M. P. Paris, in-foL, p. 1466 et 1467, ch. 68.