CHAPITRE III
Les bourgeois exaspérés mirent cette forteresse en état de siège. En même temps, ils envoyèrent en toute hâte demander du secours aux Parisiens, tandis qu'ils faisaient sommer tous les paysans des environs, au nom du prévôt des marchands et du capitaine des Jacques, de venir se joindre à eux pour attaquer les nobles *. Les vilains durent généralement répondre à cet appel. Bientôt on les vit accourir à Meaux de toutes parts. Leurs sauvages cris de guerre, leurs menaces de sensuelle et brutale vengeance, arrivaient par intervalles jusqu'aux oreilles des princesses et châtelaines renfermées dans le marché. Ces manants menaçaient leur honneur encore plus que leur vie. Elles le savaient : aussi la pensée d'avoir à subir l'attouchement de ces bêtes farouches les faisait-elle frémir d'angoisse. Les cinq ou six seigneurs restés avec elles n'étaient guère plus rassurés. Se voyant tellement inférieurs en nombre à leurs adversaires, ils commençaient déjà à concevoir les craintes le» plus sérieuses sur leur situation, lorsqu'un incident imprévu vint leur rendre l'espoir et changer la lace des choses. Un des plus renommés chevaliers de ce temps, Gaston
1 Nous avons la preuve qu'un mandement de ce genre fut adressé, notamment aux habitants de Puisieux, par deux de leurs concitoyens, Jean Raie et Simon Franquet. Nous savons que ces deux faiseurs de propagande contre les nobles eurent recours, d'abord aux menaces, puis à la violence et aux voies de fait contre les membres d'une famille appartenant à la commune de Marcilly, qui refusaient d'obtempérer à leurs injonctions. Ils égorgèrent même sur le seuil de sa demeure le chef de cette famille, nommé Lorin Poncin ; et ils se préparaient à faire subir le même sort à son fils, Simonet, lorsque celui-ci les frappa à mort de quodam goudendardo, dit la lettre de rémission qui nous a conservé ces détails. {Très, des Chart-^ reg. 86, p. 606.)
136 ROLE d'Etienne marcel dans la jacquerie.
de Foix, surnommé Phœbus, à cause de sa beauté, de sa galanterie et de Téclat de sa cour, revenait, avec Jean de Grailly, captai de Buch, gentilhomme gascon, d*une croisade ou pèlerinage, comme dit Froissart, contre les païens de la Prusse. C'était assez la mode, au XIV® siècle, d'aller, quand on n'avait rien de mieux à faire, guerroyer, sous prétexte de croisade, contre les habitants de ce pays, encore idolâtres à cette époque. Comme ces deux gentilshommes passaient par Châlonssui^Marne, en Champagne, ils apprirent le danger que couraient les trois cents dames et damoiselles nobles, assiégées par les Jacques dans le marché de Meaux. Il y avait là de grands coups d'épée à donner, des femmes à préserver d'un affreux péril, des paysans soulevés à châtier; les deux chevaliers, ayant sous leurs ordres environ quarante lances, volèrent donc, sans hésiter, à la défense de la forteresse menacée. 11 était temps qu'ils arrivassent.
Marcel avait fait droit à la demande de secours que lui avait adressée Jean Soulas. Pierre Gilles *, occupé à dévaster le nord du Parisis, et Jean Vaillant, qui, de concert avec les Jacques du Beauvaisis, venait de s'emparor du château d'Ermenonville, reçurent du prévôt duïi marchands l'ordre d'aller attaquer le marché de Meaux.
11 n'est pas sans intérêt de faire remarquer ici que les Jacques, qui, sous les ordres de Guillaume Cale, étaient venus se joindre aux gens d'armes de Paris
' Mém. de l'Acad, des fnscripl., t. XX, p. 645.