CHAPITRE III
Couverts depuis les pieds jusqu'à la tête d'armures impénétrables, les gentilshommes avaient en outre de longues et solides lances et des épées parfaitement fourbies. Que pouvaient, contre de telles armes offensives et défensives, soit les flèches des gens d'armes de Paris, devenues presque inutiles sur un champ aussi étroit, soit les fourches, les faux, les poignards de miséricorde, et autres armes de rencontre, les seules qu'eussent à leur disposition les paysans des environs de Meaux! D'ailleurs, les vilains de ce temps avaient, à cause de leur mauvaise nourriture, une infériorité de taille et de force physique qui leur ôtait toute chance de succès dans un combat corps à corps.
Aussi essuyèrent-ils la défaite la plus complète. Si Ton en croyait Froissart, depuis le commencement jusqu'à la fin du combat, les nobles n'eurent que la peine de tuer, sans courir eux-mêmes le moindre danger. Jamais on ne frappa plus en plein ni à la fois avec plus d'acharnement et de mépris dans la chair humaine. Il faut lire dans le chroniqueur l'expressive et vivante peinture qu'il nous a tracée de cette épouvantable boucherie.
Les nobles, dit Froissart, vinrent à la porte du marché et la firent ouvrir tout arrière. « Et puis se mirent au devant de ces vilains, noirs et petits, et mal armés, et la bannière du comte de Foix et celle du duc d'Orléans et le pennon du captai, et les glaives et les espées en leurs mains, et bien appareillés d'eulz défendre et de garder le marché. Quant ces meschans gens les virent ainsi ordennés, comment que il n'estoient mie grant foison
encontre eulz, si ne furent mie si forsennés que devant ; mais se commencèrent les premiers à reculer, et les gentilshommes à eulz poursievir et à lancer sus eulz de leurs lances et de leurs espées et eulz abattre.. Adonc cilz qui estoient devant et qui sentoient les horions, ou qui les ressongnoient à avoir, reculoient de hideur, tout à une fois, et cheoient l'un sur l'autre. Adonc issirent toutes manières de gens d'armes hors des barrières, et gaingnièrent tantost la place, et se boutèrent entre ces meschans gens. Si les abatoient à fous et à mons, et les tuoient ainsi quebestes; et les reboutèrent tout hors de la ville, que oncques nulz d'eulz n'y eut ordenance ne conroy ; et en tuèrent tant qu'il en estoient tout lassés et tannés ; et les faisoient saillir à mons en la rivière de Marne. Briefment, il en tuèrent ce jour et mistrent à fin plus de sept mille; ne ja n'en fust nul échappé, se il les vousissent avoir chaciésplus avant K »
Toutefois, la victoire dut être plus chèrement achetée que Froissart ne semble ici le dire; car les assaillants parvinrent jusqu'à la barrière et au delà 2. Plusieurs nobles furent tués , notamment messire Louis de Chambly, dit le Haze ou le Borgne, qui périt d'un coup de flèche dans l'œil. Il est certain, d'autre part, que bon nombre de gens d'armes de Paris, ainsi que beaucoup de bourgeois de Meaux, réussirent à s'échapper, comme l'attestent encore aujourd'hui les nombreuses lettres de rémission qui leur furent délivrées plus tard
1 Froissart, Chron., édit. de Luce, t. V, p. 105 et 106.
2 Très, des Chart., reg. 105, p. 91.