CHAPITRE IV
Fin et suites de la Jacquerie. — Conclusion.
Les Jacques ne se relevèrent pas de Téchec qu'ils avaient essuyé devant Meaux. Dès lors, le découragement et la frayeur, qui jusque-là avaient été le partage des nobles, passèrent du côté des paysans. Pour comble de malheur, le roi de Navarre choisit ce moment-là même pour leur déclarer ouvertement la guerre.
Un chroniqueur nous apprend que les insurgés furent surpris de cette hostilité de Charles le Mauvais ^ Ils avaient pensé que ce prince, étroitement uni au prévôt, serait leur allié naturel. Cependant cette hostilité du roi de Navarre, impérieusement commandée par les idées et les nécessités sociales de l'époque, eût été facilement prévue par des esprits moins grossiers 2.
Charles le Mauvais, on le sait, ne visait à rien de moins qu'à monter sur le trône de France. Or il n'avait chance d'atteindre ce but que si la force politique et militaire par excellence de ce temps-là, c'est-à-dire la noblesse, lui prêtait son concours. Il était donc évident
* Chron, normande du XIV* siècte, p. 130.
* Secousse ne semble pas avoir été de cet avis. (V. Hist. de Charles le Mauvais, t. I, p. 239 et 240.)
qu'un prince aussi politique ne consentirait jamais à s'aliéner le corps de TÉtat le plus puissant et le plus capable de seconder ses vues ambitieuses.
Quels motifs pouvaient l'engager à se déclarer protecteur d'une tourbe de paysans mutinés? Pauvres, faibles, sans expérience de la guerre, presque sans armes, quels services pouvaient-ils lui rendre dans sa lutte contre le régent? Il était sûr, au contraire, en faisant la guerre aux vilains, ces ennemis mortels des nobles, de s'attirer la sympathie de ces derniers, et de s'acquérir ainsi des droits à leur reconnaissance.
Deux faits particuliers, dont nous avons déjà parlé, vinrent s'ajouter à ces motifs généraux, pour indisposer encore davantage le roi de Navarre contre les paysans. Jean de Picquigny était, comme on sait, le partisan dévoué et l'un des favoris de Charles le Mauvais, qui n'était sorti de sa prison d'Arleux que grâce à l'initiative audacieuse de ce seigneur. Or, deux membres de la famille de ce dernier, Testar et Guillaume de Picquigny, furent les premières victimes de la fureur des Jacques. Testar fut massacré par les paysans du Ponthieu ; Guillaume fut tué en trahison par les Jacques de l'Amiénois, pendant qu'il était en conférence avec eux. Ne peut-on pas croire que Jean de Picquigny usa de son influence, toute-puissante auprès du prince, son obligé, pour le décider à tirer vengeance du meurtre de ses deux parents?
Ce qui est certain, c'est que le roi de Navarre dirigea d'abord ses coups contre les Jacques de la Picardie, qui s'étaient rendus coupables de ces deux attentats.