‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 80 sur 106 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des gentilshommes picards et normands vinrent trouver Charles le Mauvais à son château de Longueville ^ Ils le prièrent de se mettre à leur tête pour combattre l'ennemi commun : « Sire, lui dirent-ils, vous estes le plus gentilhomme du monde : ne souffres pas que gentillesse soit mise à néant. Se ceste gent qui se dient Jacques durent longuement, et les bonnes villes soient de leur aide, ilz mettront gentillesse au néant et du tout destruiront. » Le roi de Navarre accueillit favorablement la demande de ces gentilshommes. A la tête de 400 lances, il marcha à la rencontre des Jacques, qu'il joignit près de Clermont en Beauvaisis. Depuis Longueville, et tant qu'avait duré le trajet, l'armée navarraise n'avait pas cessé de faire des recrues de brigands ou de recevoir des renforts de gentilshommes : son effectif avait été ainsi porté à 1,000 lances. Elle se composait de trois corps d'armée, dont un était commandé par le roi Charles en personne ; un autre était sous les ordres du sire de Picquigny et du vicomte des Kesnes. Le troisième, composé presque entièrement d'Anglais et de brigands, avait pour chef Robert Sercot.

Dès qu'il eut des nouvelles de l'approche du roi de Navarre et des gentilshommes, le capitaine général du plat pays, le fameux Guillaume Cale, dit aux siens : « Beaux seigneurs, vous sçavez comme les gentilzhommes viennent sur nous, et sont grant gent et duiz de la guerre. Se vous me croyés, nous irons em-

* Nous empruntons tout ce récit si curieux de la campagne du roi de Navarre contre les Jacques à la Chronique des quatre premiers Valois.

près Paris. Et là prendrons aucune place, et si aurons le confort et l'aide de ceulx de la ville. » Les Jacques repoussèrent ce sage conseil : « Nous ne reculerons pas d'une semelle, s'écrièrent-ils; nous sommes assez forts pour combattre les gentilshommes. » Alors Guillaume Cale, aidé d'un hospitalier y nous dit le chroniqueur, fit mettre ses paysans en ordre de bataille. Il forma deux corps d'armée composés chacun de deux mille hommes. Les archers et les arbalétriers furent placés sur le front, derrière les chariots et les bagages disposés en forme de camp retranché. Six cents cavaliers, tous très mal montés, dont quelques-uns même n'avaient pas d'armes, devaient appuyer les gens de pied.

Ces dispositions étaient prises depuis trois jours du côté des paysans, lorsque le roi de Navarre vint leur livrer bataille à la tète de ses mille lances. Loin de perdre contenance en présence de forces aussi redoutables, les Jacques poussèrent des cris de joie. Ils firent retentir leur camp des fanfares des trompettes et du son des instruments ; ils déployèrent leurs bannières fleurdelisées, en signe d'allégresse.

Charles le Mauvais avait compté poursuivre des paysans débandés et à demi vaincus par la crainte; il se trouvait en face de communiers décidés, fermes et bien commandés ; il eut peur et recourut à la trahison. Demandant un armistice, il invite à une conférence le capitaine des Jacques; Guillaume Cale s'y rend sans défiance; il est aussitôt chargé de chaînes. Dès lors l'armée des paysans n'était plus à craindre : elle avait perdu son âme. Privés d'un chef qui avait toute

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