CHAPITRE IV
se rendit à Provins, et de là à Meaux, puis à Château- Thierry, à la Ferté-Milon, et enfin à Gandelu, où devait se trouver réunie une grande assemblée de paysans de toutes les communes environnantes. Sur la route, les gentilshommes accouraient de toutes parts se joindre au régent pour l'aider à combattre et à exterminer Tennemi commun. Ces gens d'armes exercèrent des représailles vraiment atroces. Tout fut mis à feu et à sang dans le pays situé entre la Seine et la Marne. Les chaumières furent partout brûlées ou abattues, et les paysans massacrés, ainsi que leurs femmes et leurs enfants. Un chroniqueur évalue à plus de vingt mille le nombre des victimes qui avaient péri avant le 24 juin 1.
Dans les seules communes de Saint-Thierry, de Merlyle-Grand et le Petit, de Villers-Sainte-Anne, de Thil, de Pouillon, de Chenay, de Châlons-sur-Vesle, de Villers- Franqueux, petits villages situés aux environs de Reims, cinquante paysans furent massacrés dans une rencontre, par les nobles, qui les avaient assaillis en poussant le cri de : « Mort aux vilains ! » Les auteurs de ce massacre chevauchèrent ensuite pendant plusieurs jours, à travers les hameaux de cette contrée, brûlant les uns, rançonnant les autres, et saisissant partout les chevaux qui pouvaient leur tomber sous la main, dételant au besoin les charrettes des pauvres laboureurs. Ceux-ci, exposés sans défense aux traitements les plus barbares, s'enfuyaient devant eux du
1 Gr. Chron. de France, éd. de M. P. Paris, in-f, p. 1475 et 1476.
plus loin qu'ils les apercevaient. Aussi tout ce pays futil bientôt converti en désert : « Les maisons, disent les lettres de rémission * qui nous ont conservé ces détails, sont demourées vagues ; et les biens, qui sont ou païs, périssent aux champs. » Vers le même temps, le jeune Enguerrand VII, sire de Coucy 2, à la tête d'une troupe nombreuse, et en compagnie de plusieurs autres chevaliers, se mit aussi à donner la chasse aux Jacques de sa seigneurie, et à les tuer, dit Froissart 3, sans pitié ni merci.
La vengeance des nobles fut si terrible, que les annalistes de ce temps ne trouvent pas d'expressions assez énergiques pour en peindre toute Thorreur : « Cette sotte affaire, dit Tun d'eux, en parlant de la Jacquerie, ne resta pas impunie. Car les chevaliers et les gentilshommes réunirent leurs forces, afin de se venger plus sûrement et mieux de leurs ennemis. On les vit se ruer sur les hameaux et les villages de la campagne, pour y mettre le feu, et poursuivre par les maisons, par les champs, par les vignes et les bois, les pauvres paysans, qui furent misérablement égorgés. Ces sanglantes exécutions font encore aujourd'hui verser des larmes aux habitants de Verberie, de la Croix-Saint-Ouen près Compiègne , et de beaucoup d'autres communes de la campagne, que je n'ai point vues, et que je ne mentionne point ici ^. »
» Très, des Chart., reg. 86, p. 380.
2 La Chronique normande du XIV* siècle, p. 128, donne à ce seigneur le nom de Raoul de Coucy.
3 Froissart, Chron., éd. de Luce, t. V, p. 106.
* Altéra Cont. G, de Nangis, dans d'Achery, SpiciL^ t. lU, p. 119, col. 2.
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Le devoir de la royauté, dans une telle conjoncture, était d'intervenir, afin de faire cesser ces cruelles représailles, et de mettre un frein à la fureur des nobles. Toutefois, il faut le dire, le régent ne prit aucune mesure véritablement sérieuse et efficace pour atteindre ce but. Il reproche bien, il est vrai, aux nobles, dans les lettres d*amnistie générale données à Paris le 10 août S leur conduite impitoyable à l'égard des paysans; il ajoute qu'il leur fit défense de renouveler les actes de violence qu'ils s'étaient permis; mais les nobles ne tinrent aucun compte de cette défense. Au reste, le prince qui l'avait portée ne parait pas avoir jamais eu fort à cœur lui-même de la faire observer, du moins si l'on en juge par les peines illusoires infligées à ceux qui y contrevenaient. L'un de ces derniers, par exemple, qui s'était rendu coupable de meurtre commis sur la personne d'un vilain, fut condamné à faire, en expiation de cet homicide, un pèlerinage à Notre-Dame de Roc-Amadour ^. Il aurait fallu, je pense, beaucoup de châtiments pareils à celui-là pour mettre à la raison des chevaliers du xrv* siècle, et désarmer leur haine!
De quel droit, d'ailleurs, le pouvoir central serait-il venu commander à la noblesse le respect de la personne et de la vie des paysans, au moment où il les accablait lui-même sans pitié des plus intolérables exactions ? Si les nobles étaient altérés de sang, le fisc, de son côté, avait encore plus soif d'argent. Or, la Jacquerie offrait
^ Très, des Ch., reg. 86, p. 241. Le texte de eette lettre sera aux pièces justifîcatÎTes.
« Trét. des Ch., reg. 86, p. 419.
une merveilleuse occasion de pressurer les vilains, sous prétexte d'amendes, et de battre ainsi monnaie à volonté : le fisc royal, dont tous les coffres étaient plus que jamais épuisés en ce moment, n'avait garde de laisser échapper cette bonne fortune.
Des lieutenants furent donc envoyés de tous côtés par le régent, pour imposer des amendes aux villes, bourgs et communes qui avaient trempé dans la Jacquerie. Nous savons notamment que le comte de Vaudemont, sire de Joinville, fut chargé d'une mission de ce genre dans le Perthois. Ce chevalier s'en acquitta avec tout le zèle désirable, comme nos lecteurs vont pouvoir s'en convaincre en voyant le chiffre des amendes qu'il leva sur quelques communes de ce pays : on pourra, en même temps, grâce à ces exemples, se faire une idée approximative de l'importance des sommes qu'eurent à payer les autres localités. A Bouchy-le-Repos S l'amende fut de 200 florins d'or à l'écu; à Sainte-Livière 2, de 1,200 florins d'or à l'écu; à Bettancourt 3, de 2,000 écus; à Heiltz-le-Maurupt S de 1,000 écus; à Chavanges s, de 1,000 florins d'or au mouton 6.
* Très, des Ch., reg. 90, p. 271.
» md., reg. 86, p. 578.
» Ibid.y ib.y p. 346.
* Ibid., ib., p. 357.
» Ibid., ib,, p. 596.
< Mais le vilain, au moyen âge, était l'immeuble par destination le plus précieux de son seigneur. Celui-ci avait donc toute sorte de motifs pour tenir son serf indissolublement attaché à sa terre, dont il augmentait la valeur. Aussi, dans l'occasion dont il s'agit, vit-on les nobles, en vue de leur intérêt propre, adresser des requêtes au régent, afin qu'il abaissât le taux des amendes dont l'intolérable exagération poussait les vilains â s'enfuir des terres seigneuriales et à quitter le
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Les malheureux paysans à qui Ton imposait ces amendes énormes devaient, tout en les payant, s'acquitter, comme par le passé, des rentes et redevances seigneuriales : de plus, ils étaient soumis depuis quelque temps à un double subside extraordinaire que le régent s'était fait octroyer pour la défense et la garde du pays ^ En réfléchissant à toutes ces charges, comment s'étonner de la dépopulation signalée par toutes les lettres de rémission de cette époque? Comment ne pas les croire lorsqu'elles révèlent que les habitants du Perthois, pour fuir ces exactions, désertèrent en masse le royaume et se retirèrent dans le comté de Bar, laissant derrière eux leurs campagnes incultes et inhabitées 2?
Ainsi finit la Jacquerie. Elle avait duré environ un Diois, depuis le 21 mai de l'année 1358, jusqu'au 24 juin. Du reste, l'émeute ne sévit véritablement que pendant la première moitié de cet intervalle : ce fut la Jacquerie proprement dite. La seconde moitié ne vit guère que l'anéantissement des Jacques, traqués à la fois par le roi de Navarre, par les gentilshommes, par les brigands, par le régent : ce fut ce qu'on peut appeler la
royaume. Le régent accéda à leur demande, et diminua de moitié le chiffre des amendes imposées par son lieutenant.
* « .... Et avec, pour double et paour des ennemis se soient raençon- Dez, et si leur convient paier les rentes au dit sire de Hangest, et avec
ce double subside à nous octroie nouvelmentpour la garde du païs
' « .... Gomme nous avons entendu les diz habitanz, qui sont sur les frontières du conté de Bar, pour cause de la dite condempnacion, vuiedent du tout le royaume et se sont trait et traient ou dit conté ou ailleurs, hors dMcelui royaume, en délaissant les dites villes toutes vuides, désertes et non habitées.... » Reg. 86, p. 346.
160 ROLE d'Etienne Marcel dans la jacquerie.
contre-Jacquerie. Quelques écrivains ont pensé que le soulèvement avait été général et simultané dans tous les pays qui y prirent part, sans concert, sans complot tramé à Tavance, et même sans correspondance entre les difîérentes provinces, entre les villages, bourgs et cantons insurgés. Il est plus probable que les troubles avaient éclaté d'abord aux environs de Clermont seulement, et que de là, grâce à la propagande active et habile de Guillaume Cale élu capitaine général, ils se répandirent presque instantanément, de proche en proche, dans les diverses localités de TIle-de-France, de la Picardie et de la Champagne où les effrois exercèrent leurs ravages. Les voyageurs qui ont parcouru les savanes du Nouveau Monde nous ont parlé de ces forêts vierges, dont les arbres plusieurs fois centenaires sont desséchés par le travail des siècles. Que le feu soit mis en un point de Tune de ces forêts, en quelques heures elle devient presque tout entière la proie des flammes. Ainsi éclata, ainsi se propagea la Jacquerie.
Jusqu'ici nous n'avons fait que décrire cette insurrection, il nous reste maintenant à la juger : c'est la partie la plus difficile de notre tâche.
Si les Jacques s'étaient contentés de courir sus aux brigands qui leur faisaient endurer d'intolérables vexations, si même ils s'étaient bornés à brûler les châteaux qui servaient de repaires à ces bandits, sans doute il faudrait les plaindre d'avoir été contraints de recourir à une extrémité aussi violente, aussi étrangère aux voies légales ; mais je ne sais vraiment si l'on aurait le droit de leur infliger un blâme bien sévère. Faire la
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chasse aux brigands, c'était user simplement du droit de légitime défense. Mettre le feu aux châteaux occupés par les gens d'armes ennemis ou susceptibles de tomber entre leurs mains, c'était prendre la seule mesure qui pût les empêcher de commettre le crime avec impunité et de perpétuer indéfiniment l'oppression *. Je dis plus : en faisant des rassemblements et en attaquant à main armée leurs agresseurs, les Jacques ne faisaient qu'obéir aux injonctions plusieurs fois renouvelées de l'autorité légitime, c'est-à-dire de la royauté. En effet, l'un des articles de l'ordonnance du mois de mars 135G est ainsi conçu : « Avons ordonné et ordonnons qu'il soit publiquement crié de par nostre dit seigneur et de par nous, et deffendu sur la hart, que aulcuns souldoyers, soient du royaume ou de dehors, en allant, passant ou venant, ne prennent, pillent ou robent bleds, vins, vivres quelconques, ou autres choses sur les subgez, en quelque lieu qu'ils passeront, ne sur quelque personne que ce soit : et se ils s'efforcent de faire le contraire, 7ious voulons et ordonnons que chacun puisse résister de fait à leurs forces par toutes les voyes et manières qu'ils pourront mieulz, appelez ad
* Le régent pouvait opposer à ses adversaires une force armée permanente et des moyens de résistance que les Jacques n'avaient nullement à leur disposition. Cependant, lorsque ce prince entreprit, au mois de juillet 1359, de forcer les Anglais et lesNavarrais à évacuer entièrement le Parisis, il pensa que le seul moyen de délivrer sûrement ce pays de la présence et des incursions des ennemis était de faire raser toutes les forteresses qui s'y trouvaient. On peut lire dans Secousse les lettres par lesquelles le dauphin Charles confirme l'ordre donné à Régnant des Goujllons de faire exécuter la démolition de ces forteresses. Hist. de Charles le Mauvais, t. I, p. 380 et 381; t. II, Preuves, p. 143 et 147.
ce les gens des villes voisines par son de cloche ou auUrementy si comme bon leur semblera^ et de ce faire leur donnons pouvoir et auctorité *. »
Un. peu plus loin, le dauphin ne se contente pas d'autoriser les paysans à résister aux brigands par rassemblement et à main armée ; il les y oblige. Ce n'est plus une faculté qu'il leur accorde ; c'est une prescription, c'est un ordre qu'il leur donne : « Pour ce que les subgez du royaume puissent demeurer plus à pays, ordonnons et mandons que, si aulcuns du royaume ou aultres s'efforcent de prendre ou guerroyer aulcunes personnes en bonnes villes du roj^aume, que tous les officiers et subgez de nostre très chier seigneur et père et de nous les en fassent cesser, et y contrestent et facent contrester par tout le peuple, et que li peuples du dit royaume y contreste de tout son pouvoir par toute puissance d'armes, et à son de cloches, et faire le puissent senz offense. »
L'ordonnance du 14 mai 1358, rendue à la suite de la réunion des états de Compiègne, reconnaît et proclame de nouveau le droit qu'ont les gens du peuple de résister à leurs oppresseurs, en faisant entre eux des rassemblements à main armée : « Si ceulx contre qui ces violences seroient exercées n'estoient pas assez forts pour y résister, ils pourront appeler à leur secours leurs voisins qui pourront s'assembler par cri public.
« Les soudoyers, soit françois, soit estrangers, ne pilleront point dans le royaume sous peine d'estre
* Ordonn. des rois de France^ t. III, p. 139. Ibid.^ ibid., p. 144 et 145.