‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 85 sur 106 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

avec eux pour opprimer les gens des campagnes et se partager leurs dépouilles ? A quel pouvoir d'ailleurs pouvaient-ils s'adresser pour obtenir justice? Quatre ou cinq partis se disputaient alors la France. La force militaire résidait à peu près tout entière dans la noblesse. En conséquence, c'était à qui lui ferait le plus d'avances. Telle était depuis longtemps l'habile tactique de Charles le Mauvais; et le régent, qui luttait contre ce prince ambitieux, et qui de plus avait en ce moment même à réprimer la sédition des Parisiens, était encore plus intéressé que le roi de Navarre à ménager les nobles. Par conséquent, de quelque côté qu'on se tournât, point de justice à attendre! Telles furent probablement les pensées, tels furent les sentiments qui s'agitèrent dans l'esprit des Jacques, quand ils se virent rassemblés les armes à la main, et qui les poussèrent à diriger leurs premiers coups, non point contre les brigands, mais contre les nobles, et, puisqu'ils ne pouvaient obtenir justice de personne, à se la faire eux-mêmes.

Il est certain que les griefs des gens des campagnes contre leurs seigneurs étaient sérieux, incontestables. Mais on pouvait prévoir dès le début ce qui arriva. Les paysans enduraient depuis longtemps des souffrances trop vives, ils étaient trop exaspérés contre les nobles pour ne pas aller au delà des représailles permises, de ce que réclamait la sûreté de leurs personnes, de leurs familles et de leurs biens. S'ils s'étaient contentés de faire la guerre aux brigands et aux seigneurs manifestement complices des brigands, d'abattre et de brûler les forteresses dont leurs oppresseurs projfitaient déjà

166 ROLE D ETIEiNNE MARCEL DANS LA JACQUERIE.

OU devaient inévitablement profiter un jour pour les mieux opprimer : Timpossibilité d'obtenir justice par les voies légales, le droit imprescriptible de légitime défense, et aussi, comme je l'ai montré plus haut, le texte même des ordonnances royales justifieraient à la rigueur une telle conduite. Mais ils ne s'en tinrent pas là. Non seulement ils mirent le feu indistinctement à tous les châteaux, mais encore ils égorgèrent des seigneurs inofîensifs, ils tuèrent des adolescents, ils violèrent et massacrèrent des femmes, des jeunes filles, ils étouffèrent des enfants à la mamelle ou au berceau. Ces excès sont condamnables autant que regrettables. L'histoire, comme la morale dont elle doit être l'interprète, n'a pas deux poids et deux mesures : pour elle, le crime, de quelque part qu'il vienne et quelles que soient les circonstances où on le commet, est toujours le crime ; il lui est permis d'admettre tout au plus des circonstances atténuantes. Ensuite, la Jacquerie aurait pu être simplement l'exercice d'un droit de légitime défense sanctionné par les ordonnances du temps : ces excès la firent dégénérer en pillage honteux et en boucherie monstrueuse. L'avenir n'aurait vu dans les paysans que des victimes d'une patience admirable auxquelles il se serait plu à accorder une sympathie sans réserve, tandis qu'il aurait flétri les oppresseurs avec une énergie vengeresse : les violences éphémères de la Jacquerie, en posant pour un moment les nobles en victimes, en transformant des opprimés de longue date en bourreaux de quelques jours, ont failli donner le change à la postérité.

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