‹ Histoire de la Jacquerie d'après des documents inéditsChapitre 86 sur 106 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

C'est en vain d'ailleurs que, mû par une pitié naturelle, mais excessive pour les Jacques, on essaierait de révoquer en doute les coupables excès qu'on s'accorde généralement à leur attribuer.

Certes, la cruelle situation faite au peuple des campagnes à l'époque dont nous nous occupons excite toute notre sympathie. C'est même, avouons-le, ce sentiment qui a fait naître en nous le désir d'étudier à fond la grande insurrection de 1358, et d'en écrire, s'il se pouvait, l'histoire. Si donc nous avions quelques préventions, ce serait bien plutôt en faveur des Jacques que contre eux. Mais il est une chose que nous ne voulons ni ne devons sacrijfier à nos sentiments même les plus chers, c'est la vérité historique. Voilà pourquoi il nous est impossible de ne pas reconnaître que la Jacquerie, déviant de ce qui put être son but primitif, fut signalée par les plus inutiles et les plus criminels excès *.

ï Le grand historien de la démocratie, M. Michelet, n*a eu garde de se méprendre sur le véritable caractère de la Jacquerie. « Marcel, ditil, avait intérêt à soutenir les Jacques. C'était pourtant une hideuse alliance que celle de ces bêtes farouches. » Hist, de Fr,y t. III, p. 409. Un autre historien, dont les tendances démocratiques sont aussi très nettement accusées, M. Henri Martin, dans sa belle Histoire de France, porte sur la Jacquerie le même jugement que M. Michelet. Nos lecteurs pourront donc trouver étrange que nous prenions au sérieux un paradoxe qui leur paraît, sans doute, peu digne d'une réfutation. Nous reconnaissons la légitimité de ce reproche ; mais il faut tout prévoir dans un temps où, pour emprunter un mot piquant de M. Michelet, quelques écrivains agréables ne voient dans les figures les plus austères des siècles écoulés qu'un heureux thème pour utiliser leurs cahiers d'élégances, et, j'ajouterai, pour transporter dans le passé les idées du présent. La vérité devient ce qu'elle peut dans ces jolis et fades pastels qu'on réussit parfois à faire accepter du public et des gens du monde comme des tableaux sérieux, mais qui n'ont rien à démêler aux yeux des connaisseurs avec la grande et sévère peinture d'histoire.

168 ROLE d'Etienne marcel dans la jacquerie.

Nous avons compulsé plus complètement et plus minutieusement peut-être qu'on ne Tavait fait jusqu'ici, toutes les pièces relatives à ce drame affreux; nous n'avons vu luire nulle part des idées de modération et de justice; nous avons trouvé partout, au contraire, le déchaînement des passions les plus aveugles, partout le pillage, rincendie, la destruction, la violence, le meurtre et le viol. C'est ainsi qu'une des victimes de la Jacquerie, le chancelier Pierre d'Orgemont, nous représente cette insurrection * ; mais Froissart, Etienne Marcel, l'auteur anonyme de la Chronique des premiers Valois, Jean de Venette lui-même, ne la peignent pas sous d'autres couleurs. Tous les chroniqueurs du temps, que l'on trouve si souvent en désaccord, sont unanimes sur ce point. Nous avons cité plus haut en entier le passage de Froissart; nous y renvoyons le lecteur 2. Nous avons rapporté également le témoignage non moins formel de Marcel lui-même, emprunté à la lettre fameuse qu'il écrivit, le 11 juillet 1358, aux communes de Flandre 3. Le prévôt, on se le rappelle, nie avec force dans cette lettre qu'il ait contribué en rien à l'explosion des effrois ; il convient qu'à un moment donné il a prêté son appui aux Jacques ; mais il ajoute que, n'ayant pu les faire renoncer aux excès qu'ils commettaient, il s'est em-

On répand sur la toile, parfois à son insu, presque toujours à dessein, non les couleurs qui conviennent au sujet, mais celles qui doivent attirer le regard et flatter l'œil des contemporains.

1 Grandes Chroniques de France^ ch. 74, 76, 77, éd. de M. P. Paris, in-fol., p. 1471, 1472, 1473 et 1474.

^ Voir p. 60-62.

3 Voir p. 101.

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